Profession : YouTubeur

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Internet
Une grande influence, quelle responsabilité ?

À l'instar des blogueurs « professionnels » dépendants de la publicité et auteurs d'articles sponsorisés pas toujours bien annoncés, les vidéocasteurs qui souhaitent vivre de leur travail sont soumis aux mêmes sirènes. Les types de dépendances sont de plus multiples. La plupart est dépendant de la plateforme, alors que cette dernière peut du jour au lendemain sévir sur les droits d'auteur allant jusqu'à la suppression de leurs publicités, voire au blocage de leurs vidéos. Ce scénario est arrivé à un grand nombre de YouTubeurs en décembre dernier suite à serrement des vis de la part de la plateforme, à l'instar d'Antoine Daniel qui a vu plus d'une dizaine de ses vidéos sans publicité aucune du jour au lendemain, au point même d'imaginer l'arrêt de son émission What The Cut.

Décembre 2013 : gros changement de politique chez YouTube

Le Cinéma de Durendal, spécialiste du septième art qui cumule déjà plus de 500 critiques et autres vidéos sur YouTube, a lui aussi connu quelques problèmes avec certaines de ses publications suite à l'utilisation d'images de films. Ces derniers mois, il a donc fait développer un nouveau site web qui a vu le jour en mai dernier. Bien plus évolué que la version précédente, ce site a un objectif principal : gagner en indépendance.

Dans sa vidéo fêtant ses 50 000 abonnés, il explique d'ailleurs parfaitement son souhait de se « libérer de YouTube aussi. Principalement, j'aimerai que vous utilisiez ce site plutôt que YouTube, parce que si jamais YouTube me refait une crasse comme ils l'ont fait il y a quelques mois (à la base c'est pour ça que ce projet de site a été lancé), je veux pouvoir être libre de partir ailleurs et faire autre chose. S'il y a une fermeture de la page de YouTube, vous pouvez tous aller sur le site. (...) Une fois que les vidéos seront remises en ligne sur un autre serveur, ce sera là-dessus qu'elles seront disponibles. (...) Ça me permettra de mettre ma propre régie de pub, donc peut-être, du coup, d'avoir assez de revenus pour arrêter Tipeee. »

À l'heure où nous rédigeons ces lignes, les vidéos présentes sur le site sont encore hébergées sur YouTube, mais dans un futur proche, il devrait donc toutes les accueillir sur son propre serveur. Outre l'aspect financier, cela permet déjà d'accroître grandement son indépendance vis-à-vis de la plateforme, sachant que le site évoluera encore dans les mois à venir et qu'il permettra d'aimer les vidéos, de les partager, les commenter, etc. Bien d'autres YouTubeurs pourraient bien prendre exemple sur Durendal dans le futur, tant son approche va dans le bon sens.

Sa logique sur le plan financier sera de plus à suivre. En effet, le Cinéma de Durendal est un petit YouTubeur (par rapport aux géants) avec à peine plus de 60 000 abonnés. Et s'il cumule près de 13 millions de vues du fait du nombre élevé de publications, ce n'est bien entendu pas suffisant pour en vivre convenablement. Sa campagne sur Tipeee a toutefois été un succès gigantesque, lui permettant ainsi de se développer, d'acheter du nouveau matériel, et donc aussi de développer un site qui pourrait un jour le rendre 100 % indépendant, en tout cas de YouTube.

Influencer le contenu par des bonus financiers et du parrainage

Mais la question de l'indépendance ne se pose pas uniquement sur le plan de la plateforme et des publicités. La diffusion grandissante de vidéos sponsorisées et commandées par des marques soulève de sérieuses questions sur le futur des créateurs, mais aussi de YouTube. Ce dernier n'a jamais caché qu'il voulait capter les budgets publicitaires des chaînes de télévision. YouTube, grâce aux TV connectées, compte même remplacer les chaînes dans les foyers. Pour ceux diffusant sur la plateforme, cela implique des sollicitations plus élevées pour afficher diverses marques, et si certains refuseront de céder aux sirènes pour des raisons éthiques, tous ne le feront assurément pas.

En janvier dernier, une polémique a d'ailleurs éclaté concernant la Xbox One. Une rumeur annonçait ainsi que les vidéocasteurs ayant un grand nombre d'abonnés affiliés au network Machinima s'étaient vu proposer de toucher 3 dollars pour 1000 vues en cas de propos positifs sur la dernière console de Microsoft. La rumeur a toutefois été démentie par la firme américaine (ce qui ne veut pas dire que l'information est fausse). Son porte-parole a ainsi expliqué que « Microsoft n’avait pas connaissance des contrats individuels de Machinima avec ses fournisseurs de contenus dans le cadre de cette promotion, et nous n’avons fait aucun commentaire ou donné d’avis sur ces vidéos. Nous avons demandé à Machinima de ne plus publier d’autres contenus Xbox One dans le cadre de cet achat média et nous avons demandé d’ajouter un avertissement sur chaque vidéo faisant partie de ce programme pour indiquer qu’il s’agit de publicité payée. »

Cette affaire a néanmoins eu pour effet positif de mettre en avant ce type de campagnes montées par certaines sociétés afin que des YouTubeurs vantent leurs mérites. Sans précisément viser une marque, le célèbre Machinima propose régulièrement des bonus à ses membres lors de certaines occasions comme l'E3 ou encore des Comic Con. Ils touchent par exemple 1 dollar de plus pour 1000 vues s'ils abordent le sujet dans un laps de temps limité. Et des bonus (5000 dollars l'an passé) sont même donnés pour qui fera le plus de vues sur un sujet dédié. Si la manœuvre n'a rien d'illégal, elle permet par contre d'influencer le contenu proposé par certains grands YouTubeurs sur la plateforme. Sans aller jusqu'aux 3 dollars pour 1000 vues pour vanter les bienfaits de la Xbox One, le fait est qu'il est possible de « manipuler » ce que proposent les vidéocasteurs, ce qui là encore implique des questions d'indépendance.

EA YouTubeurs

Plus officiel, le programme Ronku d'Electronic Arts est un exemple parfait des liens ambigus entre les YouTubeurs et une entreprise de jeu vidéo. Officiellement, ce programme est « consacré à la connexion directe entre de grands joueurs sur YouTube et les gens qui font les jeux qu'ils aiment ». Mais il semble que Ronku dépasse largement le cadre de simples relations. Quelques jours à peine après la polémique Xbox One, une campagne d'EA allant jusqu'à payer la somme très élevée de 10 dollars les 1000 vues a été dévoilée par certains membres. Les demandes de l'éditeur sont claires et comportent des mentions comme « ne pas mettre en avant les bugs majeurs » du jeu ou encore proposer un lien vers le site du jeu dans la description de la vidéo.

Pointé du doigt par Forbes, l'éditeur américain a confirmé l'existence de ce programme, tout en précisant que les vidéocasteurs l'acceptant devaient aussi se conformer aux directives de la Federal Trade Commission et donc déclarer clairement que le contenu est parrainé par Electronic Arts. Effectivement, l'agence du gouvernement, chargée notamment des pratiques commerciales des entreprises, a créé il y a plusieurs années un guide spécifique à l'utilisation de mentions et de témoignages dans les publicités. Outre-Atlantique, la FTC autorise donc bien tout ce qui porte au « sponsoring », mais il faut pour cela faire preuve d'un minimum de transparence.

La loi est là, mais qui s'occupe de la faire respecter ?

Et pourtant la loi est claire, et ce à plusieurs niveaux. La LCEN et son article 20 veulent ainsi éviter de telles dérives, et ce de manière plutôt limpide : « toute publicité, sous quelque forme que ce soit, accessible par un service de communication au public en ligne, doit pouvoir être clairement identifiée comme telle. Elle doit rendre clairement identifiable la personne physique ou morale pour le compte de laquelle elle est réalisée. » L'ARPP étant sur la même ligne au sein de ses recommandations.

De son côté, l'article L121-1-1 du Code de la consommation précise que « Sont réputées trompeuses au sens de l'article L. 121-1 les pratiques commerciales qui ont pour objet [...] d'utiliser un contenu rédactionnel dans les médias pour faire la promotion d'un produit ou d'un service alors que le professionnel a financé celle-ci lui-même, sans l'indiquer clairement dans le contenu ou à l'aide d'images ou de sons clairement identifiables par le consommateur. »

Et si cela passe par une société de presse, qui a des engagements renforcés en la matière, l'article 10 de la loi n° 86-897 du 1 août 1986 portant réforme du régime juridique de la presse est aussi clair : « il est interdit à toute entreprise éditrice ou à l'un de ses collaborateurs de recevoir ou de se faire promettre une somme d'argent, ou tout autre avantage, aux fins de travestir en information de la publicité financière. Tout article de publicité à présentation rédactionnelle doit être précédé de la mention "publicité" ou "communiqué". » 

Dans sa FAQ, YouTube indique ainsi qu'il faut l'informer en cochant une case spécifique dans les paramètres de monétisation de la vidéo concernée. Cela n'est pas sans conséquence. En effet, si le placement de produit venait à entrer en conflit avec les publicités de la plateforme, cette dernière peut supprimer les annonces.

Interrogé récemment par nos soins sur ce sujet, Google nous a expliqué que « ce sont à nos partenaires de s'assurer que leurs contenus sont en conformité avec les lois de leur pays et les règles de YouTube ». Et en cas de non-respect des règles, le contenu peut purement et simplement être supprimé. Tout du moins en théorie. Pour Google France, les choses sont toutefois limpides : « les contenus sponsorisés ou les placements de produits doivent être indiqués clairement aux utilisateurs, ce qui peut être fait de différentes manières : via la description, à l'intérieur de la vidéo, via une intégration dans le titre ou toutes celles-ci en même temps. »

YouTube publicités

Les placements de produit doivent être indiqué à l'upload d'une vidéo sur YouTube

Si l'on prend le cas de ce que l'on appelle parrainage pour la télévision, les règles sont simples et impliquent notamment qu'il doit être « clairement spécifié au téléspectateur en début ou en fin d’émission », qui plus est, « le parrain ne peut en aucun cas influencer le contenu ou la programmation de l’émission » et « les émissions parrainées ne doivent pas inciter à acheter les produits du parrain ou comporter des références promotionnelles à ces produits ». Certes, il est tout de même possible de citer le parrain de l'émission, « mais ce rappel doit être ponctuel et discret ». Les règles sont plus ou moins similaires concernant le placement de produit, sachant que les téléspectateurs doivent être informés du placement via un pictogramme spécifique présent au début et à la fin du programme.

Sur Internet, le respect des règles liées à la télévision n'est de toute façon pas (encore) d'actualité. La professionnalisation de certains YouTubeurs, avec parfois des sociétés derrière, impliquera de toute façon de se plier à certaines conventions, ceci afin d'éviter de lourdes amendes voire de coûteux procès. L'Autorité de régulation professionnelle de la publicité (l'ARPP), a toutefois des règles spécifiques à la communication publicitaire numérique. L'autorité précise que la définition des publicités concernées par ces règles est très large et que cela concerne même celles présentes dans les jeux vidéo, la réalité augmentée ou encore les vidéos à caractère publicitaire.

Pour l'ARPP, il faut que le « caractère publicitaire apparaisse instantanément »

Dans son document, l'ARPP signale que dans le cas où la publicité n'est pas manifeste, « il est alors recommandé d’adjoindre une indication explicite permettant d’identifier la publicité comme telle. Lorsque le message est diffusé au milieu d’informations ou d’articles rédactionnels, il doit être présenté de manière à ce que son caractère publicitaire apparaisse instantanément. Cette indication doit être lisible ou audible, et intelligible. » Des points qui ne sont pas respectés par la plupart des YouTubeurs concernés.

Plus précisément, si le cas des vidéos faites par des particuliers n'est pas précisé, celui des billets sponsorisés sur les blogs est par contre traité par l'autorité. Cette dernière indique que « les blogs publicitaires et billets sponsorisés doivent pouvoir être identifiés comme tels, sans ambiguïté, de manière claire et immédiate, au besoin par une indication explicite ». Enfin, et c'est un point qui n'est guère respecté, l'ARPP indique que les billets sponsorisés doivent être véridiques et honnêtes. « Une attention toute particulière sera portée sur la véracité et la loyauté du contenu de ces messages publicitaires, compte tenu de leur apparence éditoriale. »

Interrogée par Next INpact sur le cas spécifique des vidéos sur les plateformes comme YouTube et Dailymotion, le directeur général de l'ARPP, Stéphane Martin, nous a indiqué qu'il fallait tout d'abord que la publicité et l'annonceur soient bien identifiés et que la publicité soit loyale, à l'instar des autres types d'annonces. Ne pas préciser qu'une vidéo est parrainée est ainsi « contraire aux règles déontologiques liées à l’identification de la publicité et à la loyauté » ainsi qu'à la réglementation.

Et que peut faire l'autorité en cas d'abus ? Selon Stéphane Martin, « si un cas s'avère contraire aux règles déontologiques, l’ARPP peut intervenir auprès du ou des professionnels concernés. En outre, en cas de plainte devant le www.jdp-pub.org (NDLR : le Jury de Déontologie Publicitaire), le Jury pourrait se prononcer sur la conformité d’une pratique au regard des règles déontologiques précitées. » 

Publiée le 26/09/2014 à 17:05