Cloud souverain : deux ans après, on fait le point

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Des débuts difficiles

Les petits noms ne manquaients pas : « Concurrence déloyale », « sans avenir », « gaspillage d'argent public »... À leur création en 2012, Cloudwatt et Numergy, les deux sociétés de « Cloud souverain » financées par l’État, ont été accusés de tous les maux. Pourtant, ce projet répondant au nom de code Andromède avait un but louable sur le papier : fournir des infrastructures 100 % françaises aux entreprises et administrations. En ligne de mire, les géants étrangers tels qu'Amazon, IBM, Google et autres spécialistes du secteur, qui détiennent une grande part du marché français mais aussi au niveau européen.

Problème : de nombreux acteurs français existent déjà. OVH, Gandi et Ikoula sont parmi les entreprises qui ont vu d'un mauvais œil l'arrivée de ces deux entités, source d'une concurrence jugée inutile. Sans parler de l'intervention de la Caisse des Dépôts, qui, à l'aide de 150 millions d'euros issus des Investissements d'avenir, détient un tiers de leur capital. De l'argent public que les hébergeurs locaux auraient mieux vu, à l'époque, distribué entre des start-ups françaises existantes.

D'Andromède à Orthos

Au départ, il ne devait d'ailleurs y avoir qu'une entreprise estampillée Andromède. Annoncée en septembre 2011, la société devait regrouper trois géants français : Orange, Thalès et Dassault Systèmes. L'ensemble était prévu pour être financé par 135 millions des 4,5 milliards d'euros du Grand emprunt, faisant de la Caisse des Dépôts l'actionnaire majoritaire avec un tiers du capital. Las, l'entreprise fût de courte durée. Dassault claque la porte fin décembre 2011, suite à des désaccords avec Orange sur le fonctionnement du consortium.

Dassault s'associe alors à SFR et revient en février 2012 avec un projet concurrent à Andromède. Deux mois plus tard, le groupe laisse la marque au carré rouge seule et quitte la nouvelle entreprise ainsi que le projet de « Cloud français », estimant que l’État ne peut pas financer deux entités concurrentes. Lâché par son partenaire, SFR annonce en mai avoir trouvé un nouvel associé : la société Bull.

Il était alors question de deux projets : Cloudwatt (par Orange et Thalès) et Numergy (par SFR et Bull). Chacun obtiendra un financement de 75 millions d'euros par la Caisse des Dépôts. Les sociétés se ressemblent beaucoup avec deux opérateurs comme actionnaire majoritaire (44,4 % de Cloudwatt pour Orange et 47 % de Numergy pour SFR), devant la Caisse des Dépôts (33,3 % et 33 %) et deux entreprises spécialisées dans la sécurité (22,2 % pour Thalès et 20 % pour Bull).

Les deux coentreprises sont lancées en septembre 2012, promettant des offres de « Cloud public souverain » dans la foulée. Elles sont censées fournir des services de location d'infrastructures informatiques (IaaS) aux entreprises et à l’État, là où la plupart des acteurs en place s'adressent à un panel plus large de cibles, du particulier pour un petit hébergement aux offres sur-mesure pour les grands comptes.

Cloudwatt : Après l'erreur de la Box, quatre mois pour convaincre

Depuis, le chemin a été long pour Cloudwatt, dont les offres se sont fait attendre. En octobre 2013, la société lançait la Cloudwatt Box, un concurrent « souverain » de Dropbox, autant destiné aux particuliers qu'aux entreprises. Fin juin, près de deux ans après son lancement, Cloudwatt officialise enfin son offre principale : un service de location d'infrastructures informatiques (« Infrastructure as a Service » ou IaaS), fondé sur les technologies libres OpenStack.

Que s'est-il passé entre-temps ? L'entreprise a changé de patron. Exit Patrick Starck, aux manettes pendant un an et demi. En avril, Didier Renard est arrivé avec une mission simple : remettre la société sur les rails. « Ce que les actionnaires ont constaté, comme moi, c'est à la fois un positionnement stratégique pas clair et qu'il fallait remettre nos employés sur notre raison d'être. » Nous explique-t-il. Comprendre que les offres destinées aux entreprises étaient à nouveau la priorité.

L'erreur selon lui ? La Cloudwatt Box, qui aurait à la fois englouti des ressources et brouillé le message de l'entreprise : « [Le lancement de notre offre OpenStack] aurait pu prendre un peu moins de temps, très honnêtement. Il y a un risque de déconcentration dans une start-up, peu importe son financement. Dès que vous existez, vous avez des opportunités pour faire entrer de l'argent. La Cloudwatt Box a été cette déconcentration : du logiciel (SaaS) fourni directement aux entreprises (B2B) et même aux particuliers (B2C) », déplore Didier Renard. « Ça a créé de la confusion sur le marché. On s'est recentré. Le partenaire avec lequel on faisait la Cloudwatt Box reprend son bébé. [...] Il faut gérer les dépenses comme une start-up, et pas comme une filiale de grand groupe. » 

Mais cela n'est pas toujours si simple. Pour le PDG, même une entreprise qui a moins de deux ans dispose déjà d'un certain mode de fonctionnement, d'une culture. Néanmoins, la société se focalise désormais sur son offre OpenStack lancée en juin, via des partenaires. Du « B2B2B » selon Renard, dans lequel Cloudwatt n'a pas de lien avec le client final. « On a identifié une quarantaine de partenaires pour ce second semestre sur lesquels on veut se concentrer [...] Après deux mois de disponibilité de l'offre, on a pas mal de prototypes avec certains de nos partenaires en big data (Hadoop) et du 'compute' classique. Nous avons l'espoir de mises en production sur septembre et les mois qui viennent. Nous visons 10 000 machines virtuelles en décembre », prévoit le PDG. « On a quatre mois pour commencer à exister vraiment, avec du chiffre d'affaires, des clients... », ajoute-t-il.

Cloudwatt compte également réduire son apport à la communauté OpenStack, à laquelle ses développeurs contribuent beaucoup. Le travail ainsi réservé à l'entreprise est censé l'aider à produire de la valeur ajoutée. Pour se différencier, l'entreprise compte (bien entendu) sur la souveraineté, une meilleure adaptation aux clients français que celle offerte par Amazon ou Google, ainsi que sur des avantages spécifiques, censés découler du moindre partage avec la communauté OpenStack.

Cloudwatt

En résumé, Cloudwatt serait « un acteur comme un autre », dont les serveurs sont actuellement hébergés dans le centre de données d'Orange à Val-de-Reuil, en Normandie. L'entreprise vise 200 millions d'euros de chiffre d'affaires d'ici 2017, contre 500 millions il y a deux ans, avec 10 % de part de marché du cloud public en France. La faute à un marché français « moins important que prévu », expliquait Cloudwatt en juillet à L'Usine digitale. En 2015, la société compte fournir 30 000 machines virtuelles, le triple de la prévision pour décembre et se voit rentable entre 2018 et 2020.

L'humilité affichée par Cloudwatt tranche avec le discours que l'on retrouve du côté de chez Numergy, qui se voit déjà devenir le meneur du marché du cloud au niveau européen : « Les clients ont été extrêmement contents de nous voir. Peut-être que les polémistes avaient participé au buzz, mais les clients n'en ont rien vu », affirme Philippe Tavernier, PDG de Numergy, pour qui son activité profitera au secteur.

Numergy, « le chalutier »

« Quand il y a des gros chalutiers, il y a des mouettes derrière. Ils peuvent profiter d'une certaine manière de ce que les chalutiers ne peuvent pas prendre. Je n'ai pas vocation à prendre tous les contrats, tous les dossiers », affirme-t-il, ajoutant qu'il respecte tous les acteurs, « grands et petits ».

Son objectif (maintenu depuis 2012) ? Atteindre 15 % du marché du cloud public français d'ici 2020, pour 400 millions d'euros de revenus. Concrètement, l'entreprise a généré 2 millions d'euros de chiffre d'affaires sur les neuf premiers mois de 2013. « On a près de mille environnements client déployés et des prototypes en cours. Notre chiffre d'affaires est en ligne avec nos prévisions, 6 millions d'euros cette année », nous détaille Tavernier. L'entreprise commercialise son offre via 130 partenaires, qu'elle associe à ses développements.

Numergy s'est d'abord lancé avec la plate-forme de SFR Business Team, fondée sur des technologies de l'américain VMware, dans les datacenters de l'opérateur. C'est en juin que la société a lancé sa propre plate-forme, à partir des technologies libres OpenStack, aussi utilisées par Cloudwatt. Une plate-forme libre longue à venir ? « On a proposé le projet en mars 2013, accepté [par les actionnaires] en juin 2013. On a mis neuf mois pour la créer [jusqu'à avril 2014], puis trois mois de tests avec nos clients et partenaires. Aujourd'hui, on est en production », explique le patron de Numergy. « On a une technique qui n'a rien à craindre d'acteurs étrangers », se permettra-t-il de préciser.

Contrairement à Cloudwatt qui a construit son infrastructure avec l'aide d'un spécialiste (eNovance, depuis racheté par Red Hat), Numergy l'a construite « seul ». Une capacité rare, selon l'entreprise. «On a adhéré à la communauté OpenStack, avec des développeurs qui sont des contributeurs importants », ajoute son PDG, qui dit encourager les contributions publiques à OpenStack.

Ainsi, la société veut devenir un meneur français du cloud européen. « Même si le territoire national est notre principale zone de drague, on vise l'international. On a initié la Cloud Team Alliance [un réseau de fournisseurs de cloud public européens destinés aux entreprises internationales], qui compte six acteurs. Nous discutons avec l'Allemagne et [l'opérateur] Green.ch en Suisse [...] C'est à la fois au bénéfice du client, mais aussi de l'Union européenne, face aux Américains très doués pour le lobbying quand on est morcelés », ajoute le PDG. Numergy est d'ailleurs membre d'Eurocloud France, qui regroupe certains des principaux acteurs français du secteur.

Numergy

L'actionnariat, lui aussi, s'internationalise. En avril, SFR a été racheté par le luxembourgeois Altice, maison-mère de Numericable, pour 13,5 milliards d'euros. Bull a lui été acquis par la société de services informatiques Atos, en août. Pour Numergy, la contestation n'est plus d'actualité. « La polémique n'a pas de sens vu qu'on a de vrais clients, une vraie offre... On a une société, avec une centaine de collaborateurs, tous en CDI », estime Philippe Tavernier.

De « concurrence déloyale » à « confrères » 

Les mots ont pourtant été durs contre Cloudwatt et Numergy à leur lancement. Dès juillet 2012, Gandi affirme que des recruteurs tentent de débaucher certains de ses employés. Début septembre, c'est OVH qui ironise à travers une page dédiée sur les « annonces franco-françaises autour du Cloud financé par l'argent public ». Ikoula parle dans la foulée de « concurrence déloyale » de la part d'Orange et de SFR, déjà présents sur le secteur. D'autres acteurs s'expriment les semaines suivantes dans la presse, allant jusqu'à évoquer le célèbre Plan Calcul du Général de Gaulle.

Publiée le 25/09/2014 à 16:30