Financement participatif et jeux vidéo, on vous dit tout

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la création d'une campagne de financement participatif demande, tout du moins pour les projets sérieux, une quantité importante de travail en amont. C'est ce que nous expliquent Fabien Culié, l'un des créateurs du tournoi Tales of the Lane, financé l'an dernier via My Major Company et Chris Roberts, le créateur de Wing Commander et de Star Citizen.

Comment préparer sa campagne de financement participatif ?

Avant toute chose, il convient de s'assurer que vous êtes prêts à dévoiler votre projet et vos travaux aux yeux du monde. Cela signifie non seulement que vous devez avoir quelque chose d'intéressant et de concret à montrer, mais aussi être certain que votre bonne idée ne peut pas facilement être chipée par un concurrent. « Vous pouvez présenter votre projet à la foule n'importe quand, que le titre n'en soit qu'à ses débuts, ou qu'il soit dans un stade plus avancé. C'est à vous de voir à quel moment vous vous sentez assez confortables pour parler de votre jeu à tout le monde », affirme ainsi Chris Roberts.

Tales of the Lane

Une fois cette première étape passée, « il faut travailler sur les contreparties proposées aux internautes, et bien ficeler le budget, de manière à atteindre le but sans non plus trop le dépasser », nous explique Fabien Culié, plus connu sous le pseudonyme de « Chips ». Dans le cas de Tales of the Lane, cette partie n'aura finalement demandé que relativement peu d'efforts, les contreparties n'étant que les places pour les phases finales au Casino de Paris, et quelques goodies comme des T-shirts ou la bande originale de l'événement. Mais dans le cas d'autres projets de plus grande envergure comme la Ouya, un soin tout particulier doit être apporté sur ce point, notamment concernant le calcul des délais de livraison.

Ensuite, la communication autour du projet réclame une attention toute particulière. Dans le cas de Tales of the Lane, ses créateurs ont choisi de garder la même forme que pour leurs autres projets, c'est-à-dire en produisant une bande-annonce de présentation. Un choix que Chris Roberts semble cautionner. « Il y a plusieurs points qui font qu'une campagne est réussie ou non. Déjà il vous faut avoir un pitch très clair expliquant ce qu'est votre jeu ou votre projet, parce qu'il est primordial que les gens en comprennent le principe. Cela peut être fait à l'aide de vidéos ou de longues descriptions . Dans le cas d'une vidéo, il faut parvenir à faire passer votre message simplement, sans non plus tomber dans le stéréotype de la bande-annonce pour un film », nous explique-t-il.

La bande-annonce de Tales of the Lane

 

« Il faut garder son calme et  se préparer mentalement à faire l’annonce au public, parce que c’est lui au final qui fera le succès ou non de la campagne. Pour nous, Chips et Noi, en tant que figures publiques porteuses du projet, si on peut nous appeler ainsi, c’était assez lourd à assumer parce que c’était la première fois que cela se tentait dans le milieu, et on se disait que les gens ne comprendraient peut-être pas. Donc pour nous deux, il fallait déjà travailler le discours, bien choisir ses mots, son attitude. Il ne fallait pas y’aller en faisant les misérables, il fallait que l’on garde notre bonne humeur, et notre petite touche d’humour habituelle, tout en disant aux gens que l’on avait besoin d’eux. On ne pouvait pas faire les malins, on n’avait pas le financement de base. Le travail sur la communication est très important, le sujet est très délicat, ça demande beaucoup de réflexion », résume Fabien Culié.

 

Toute cette préparation aura permis aux créateurs de ce projet de réunir 105 000 euros, sur les 80 000 requis pour compléter leur budget, qui comptait déjà un apport de 80 000 euros provenant de divers partenaires. Cependant, malgré ce succès l'équipe d'O'gaming ne compte pas refaire appel de sitôt aux dons des internautes, pour une simple question d'éthique nous explique-t-on :

« On est une société, notre but c’est quand même de gagner de l’argent, et ce n’est pas honteux. On a la chance de faire ce qu’on aime, dans un milieu qui nous passionne, mais disons que notre but reste de rendre nos projets rentables afin de pouvoir nous payer convenablement. Et pour nous le financement participatif, ça ne doit pas être vu comme un moyen de s’engraisser. C’est quelque chose qui doit te permettre de faire vivre un projet qui te fait kiffer. Si tu peux gagner un petit peu dessus, c’est cool, mais pour moi ça ne doit pas être l’objectif. Pour moi, ce n’est pas éthique de gagner beaucoup d’argent par ce biais-là. Dans ma tête, ce n’est pas l’esprit du truc. Dans ce cas, autant demander aux gens voilà j’ai un PayPal et faites des dons, plutôt que de faire passer ça au milieu d’un projet ».

Obtenir l'aval de la plateforme : un précieux sésame

Un facteur important à ne pas oublier est évidemment celui de la plateforme choisie. Certaines vous permettent en effet de toucher l'argent du projet qu'il soit financé ou non, elles prennent des commissions différentes mais elles effectuent surtout une première sélection qui se veut draconienne. « Il y a un tri de fait avant la publication d'un projet, sur l'onglet stats en bas de notre site, vous verrez qu'on a reçu quasiment 14 000 projets, et que moins de 4000 ont été proposés aux internautes. On a une équipe de trois personnes chargée de vérifier que les projets répondent à un certain nombre de critères, dont la crédibilité et la maturité. Dans le cas d'un gros acteur comme Noob, vous n'avez pas ce souci-là, à moins d'avoir affaire à un usurpateur, mais dans ce cas la communauté s'en serait vite rendu compte », nous explique ainsi Vincent Ricordeau, cofondateur de Kiss Kiss Bank Bank.Un point d'ailleurs confirmé par Michael Goldman, dont la plateforme effectue également une sélection en amont pour « éviter de présenter des projets farfelus ».

Vient ensuite le moment de remplir la page du projet avec son descriptif et là encore la rigueur est de mise. « Il faut que votre discours soit très clair concernant ce que sera votre jeu, ses points forts, et si vous avez quelque chose de visuel à montrer c'est encore mieux. C'est pour cela que nous avons travaillé pendant un an sur un prototype avant de dévoiler Star Citizen. Si vous avez des images de votre moteur de jeu, cela peut valoir des milliers de mots », explique Chris Roberts.

Une fois la campagne lancée, il faut maintenir l'intérêt des internautes

Pour les studios, le lancement de la campagne n'est pas synonyme de repos, bien au contraire. Selon Chris Roberts, dont le jeu Star Citizen a récolté plus de 14,5 millions de dollars grâce au crowdfunding, c'est même là que le plus difficile commence. 

 Chris Roberts 

Chris Roberts pendant notre entrevue

  

« Même si cela demande beaucoup de travail, il faut interagir en permanence avec la communauté. La plus grosse erreur que vous pouvez faire c'est de tout montrer dès le départ. Il faut pouvoir montrer quelque chose d'intéressant, mais il faut aussi maintenir l'intérêt de la foule en montrant chaque jour un peu plus, une vidéo de gameplay, des artworks, des images du jeu. Ce sont toutes ces choses qui enthousiasment les gens et font qu'ils sont de plus en plus impliqués dans le projet, qu'ils en parlent à leur famille à leurs amis, à leurs collègues. C'est une course de fond, pas seulement un sprint, il faut rester tout le temps actif. C'est ce qu'on a fait sur Kickstarter, avec des mises à jour quotidiennes, et cela nous a permis de récolter plus de 300 000 dollars la dernière semaine, donc ce n'est pas négligeable », nous assure-t-il. 

La clé pour les studios est donc d'interagir en permanence avec les joueurs, il faut alimenter constamment la campagne de nouvelles informations, de visuels, et garder quelques surprises dans sa manche pour raviver l'intérêt s'il devait s'étioler.

Concernant les réseaux sociaux, Chris Roberts explique qu'ils sont un bon outil pour faire parler d'un projet, mais qu'il ne doit pas être le seul moyen utilisé. « Le crowdfunding c'est quelque chose de très social, alors s'appuyer sur les réseaux sociaux est une bonne chose, mais il ne faut pas tout miser dessus. Il faut garder à l'esprit qu'une part non négligeable des gens ne sont pas sur ces réseaux, et peut même y être totalement réfractaire. Dans notre cas, Reddit a probablement été l'une des sources les plus importantes d'argent pour notre projet, la communauté sur Reddit est très passionnée pour notre jeu. Ils répondent aux questions des gens, c'est plutôt bon pour nous. »

par Kevin Hottot Publiée le 25/07/2013 à 15:00