Interview du sociologue Dominique Cardon

facebook assemblée


L’on a beaucoup parlé ces derniers jours, notamment lors des débats sur le mariage pour tous, de l’utilisation de Twitter par les députés. Quel regard portez-vous sur l’utilisation actuelle des réseaux sociaux par les élus du Palais Bourbon ?


Les acteurs de la démocratie représentative (dont les députés) se sont mis à se servir de l’internet principalement dans une stratégie de séduction, de communication et de mobilisation pendant les campagnes. En ce sens, les outils numériques ne font qu’ajouter une nouvelle technologie de marketing politique aux autres. Or, on voit qu’il y a un effet plus souterrain, plus lent sans doute, qui est une transformation numérique du travail politique qui s’insinue au cœur même de la démocratie représentative, dans l’activité parlementaire. Comment redéfinir le lien avec les citoyens dans l’acte le plus exemplaire de la représentation ? De quelle expertise, de quel rapport à l’opinion, de quelle fidélité à ses électeurs, le parlementaire doit-il dépendre lorsqu’il fabrique la loi ?

 

L’usage en assemblée des réseaux sociaux pose une question qui traverse la théorie démocratique depuis la naissance des assemblées révolutionnaires qui oppose le mandat représentatif (le député incarne ses électeurs et peut décider en leur nom sans les consulter) et mandat impératif (les choix du député font l’objet d’un contrat entre députés et électeurs et le député doit constamment renouveler ce contrat). Interagir avec les citoyens pendant les débats c’est faire un retour vers les procédures de démocratie directe du mandat impératif alors que c’est la tradition du mandat représentatif qui s’est imposée.

 

Pendant la Révolution française, de nombreux débats ont eu lieu sur la place du public pendant les séances. Est-ce que le public peut applaudir depuis les tribunes ? Aujourd’hui, on l’a rendu silencieux, il ne peut pas applaudir. Lorsqu’il délibère, le député peut-il dialoguer avec des gens qui sont en dehors de l’enceinte parlementaire ? L’idée qu’il puisse consulter, s’informer, sourcer ses propos ou solliciter des avis externes alors même qu’il est en train de délibérer, c’est une tendance nouvelle dans laquelle le numérique va évidemment bousculer les pratiques politiques traditionnelles.

 

Que pensez-vous de cette proposition d’interdiction de s’exprimer sur les réseaux sociaux pour les députés siégeant en commission ou dans l’hémicycle ?


Je pense que c’est naïf de croire qu’on puisse réguler les pratiques numériques des parlementaires. Il ne me semble pas critiquable qu’ils communiquent pendant les débats. En revanche, il serait sans doute plus cohérent qu’ils calment leur égo, n’utilisent pas les réseaux sociaux pour communiquer sur le fait qu’ils sont là, qu’ils ont fait ci ou ça, mais que, en revanche, ils puissent être à l’écoute de l’extérieur et dialoguer avec les citoyens.

 

twitter assemblée

Croyez-vous que l’utilisation des réseaux sociaux par les députés soit actuellement utile à notre démocratie ?


Je pense que les réseaux sociaux sont avant tout utiles à la création d’un espace public riche, querelleur, critique, proposant, etc. C’est d’abord parce que la société entre en conversation que ça permet de rendre plus légitimes, plus intéressantes et plus centrales les discussions que les députés peuvent avoir dans leur assemblée.  

 

Après, est-ce que les députés, dans la fabrication de la loi, doivent considérer que ces conversations tenues à travers les réseaux sociaux sont un lieu utile à leur prise de décision ? Ce qui est intéressant pour eux, c’est d’explorer les débats, de voir la diversité des prises de position, de mesurer un peu la couleur des différents publics mobilisés pour encourager tel ou tel point de vue, c’est déjà bien.

 

Comment voyez-vous évoluer l’utilisation des outils numériques de type réseaux sociaux par nos députés ?


La tentative la plus radicale est celle des députés berlinois du Parti Pirate, qui définissent leur vote en assemblée sur la base d’une consultation immédiate et directe de leurs électeurs, avec un logiciel qui s’appelle Liquid Democracy. Ce qui est en jeu ici c’est : est-ce que le député vote avec un mandat représentatif, sans avoir besoin de re-consulter constamment ses électeurs, ou bien comme le réclament les procédures de démocratie directe, le député n’est-il que le bout d’un réseau qui le lie constamment à ses électeurs, avec lesquels il est en dialogue pour émettre chacun de ses votes. L’expérience n’a pas l’air très probante.

 

Dernière question sur les réseaux sociaux, mais sans rapport avec les députés : que pensez-vous de la récente action en justice de l’UEJF contre Twitter et de la concertation gouvernementale s’agissant de la modération des tweets ?


J’ai une position libertaire là-dessus : je pense qu’il ne faut pas réguler. En Europe, nous régulons les opinions en considérant que certaines expressions ne sont pas des opinions et qu’il faut censurer. Je crois qu’on lutte contre les opinions - même les plus outrageantes - avec d’autres opinions, mais pas par la force. Le problème de ce type d’action, c’est qu’on rend visible ces messages qui seraient restés clandestins et vus par assez peu de gens si les médias, le gouvernement, l’UEJF... n’en faisaient pas une promotion considérable. Des choses qui devraient rester dans leur coin sont tout d’un coup rendues très visibles par ceux qui veulent les censurer. Mais c’est là un problème beaucoup plus général de conception de la liberté d’expression et là-dessus l’origine américaine d’Internet continue d’exercer ces effets...

 

Merci Dominique Cardon.

par Xavier Berne Publiée le 09/03/2013 à 00:50