[Interview] Vincent Ricordeau, Co-fondateur de Kiss Kiss Bank Bank

« Contrairement à ce que l'on croit, c'est le créateur de projet qui prend tous les risques »

Dans le cadre de la rédaction de notre dossier sur le financement participatif dans le secteur des jeux vidéo, nous avons pu nous entretenir avec Vincent Ricordeau, le co-fondateur de la plateforme Kiss Kiss Bank Bank, et auteur du livre Crowdfunding : Le financement participatif bouscule l'économie. Vous retrouverez ici la retranscription en intégralité de nos échanges.

Vincent Ricordeau

Comment se comporte le marché français du Crowdfunding au niveau des jeux vidéo actuellement ? 

La première chose que l'on peut dire sur le jeu en France c'est que comparativement au marché américain qui est très développé, le nôtre en est encore qu'à ses débuts. Les game designers français n'utilisent que très peu le financement participatif. Sur Kickstarter, notre cousin américain, il y a eu 110 millions de dollars collectés pour les jeux, c'est énorme.

À titre de comparaison, sur Kiss Kiss Bank Bank, combien d'argent a été récolté pour des projets liés au jeu vidéo ?

(Rires) Je crois qu'on a du collecter 50 000 euros depuis l'ouverture de la plateforme, peut-être 100 000 euros grand maximum. C'est un montant très faible et il y a de nombreuses raisons à cela. On a discuté avec à peu près tout le monde, dont le SNJV, j'ai fait des interventions tous les ans lors de la Games Connect pour venir parler du crowdfunding et il y a une espèce de retenue pour l'instant du milieu du jeu vidéo là-dessus.

Cette retenue est-elle globale ? Tout le monde, que ce soit les éditeurs, les développeurs, les studios indépendants est actuellement sur la défensive ? 

Oui ça ne prend pas du tout, il doit y avoir un lien dans la chaîne entre les créateurs, les labels les studios et les distributeurs qui fait qu'il est très compliqué d'autoéditer un jeu et de briser cette chaine. A contrario, aux États-Unis, cela se fait beaucoup plus directement. Des gens comme Tim Schaffer ont réussi à collecter des millions de dollars, à plusieurs reprises, et ce en lien direct avec leurs contributeurs. Du coup, il y a encore pas mal de boulot à faire.

 

Il y a des secteurs où les différences sont beaucoup moins importantes par rapport à ce qui se fait aux USA. Le volume reste moins conséquent, parce que le marché n'est pas aussi étendu, mais rapporté à la taille de ce dernier certains secteurs se portent très bien. L'audiovisuel, la musique, et même le spectacle vivant affichent les mêmes tendances qu'outre-Atlantique avec des croissances énormes de l'ordre de 400 % par an, et le rythme reste très très soutenu. Mais il reste quelques secteurs comme le jeu vidéo, que l'on voit énormément sur les plateformes américaines, mais pas encore en France.

Vous pensez qu'un cadre légal bien défini pour le financement participatif permettrait de débloquer cette situation ?

Ca dépend de quel coté de la barre on se situe. Pour nous les plateformes, on connait le système par coeur, du coup on est très attentif à ce que le gouvernement va nous pondre comme cadre. On discute beaucoup avec eux, notamment avec Fleur Pellerin et son cabinet, mais aussi avec la Comission Parlementaire pour leur faire comprendre notre fonctionnement. 

 

Kiss Kiss Bank bank

 

Quand vous allez sur une plateforme comme Kiss Kiss Bank Bank, le don moyen s'élève à 50 euros, cela signifie que le risque encouru par le donateur est infime, pour ainsi dire il n'existe pas. Par risque, j'entends que cela ne mettra pas en péril notre économie, parce que le rôle de la réglementation, c'est de protéger votre épargne. Le don moyen n'étant que de 50 euros, le risque est divisé entre tous les internautes prenant part à un projet. Si jamais un projet ne devait pas se faire, ça serait désagréable pour tout le monde, mais cela ne met certainement pas en danger notre économie, pas plus que votre budget en tant qu'épargnant. 

 

De plus comme les dons faits via crowdfunding ne sont pas des dettes titrisées, et qui de facto ne rentrent pas sur les marchés ça n'a aucun impact sur l'économie. Du coup le don, tel qu'on le conçoit nous, ne doit pas rentrer dans le cadre réglementaire tel que veut le définir le gouvernement. Pour autant, il y a d'autres secteurs dans le crowdfunding qui sont le prêt avec intérêts, et pour la faculté que l'on aura très vite de pouvoir acheter des parts de start-up. Là on parle de montants beaucoup plus importants et on est d'accord avec les parlementaires pour dire qu'il faut définir un cadre pour ces échanges, et que ce cadre soit adapté à la taille et à la structure de notre marché. Et j'aimerais préciser une chose, contrairement à ce que l'on peut souvent lire dans la presse, Fleur Pellerin discute avec les acteurs non pas pour contraindre le crowdfunding, mais pour au contraire faire sauter les verrous réglementaires qui bloquent aujourd'hui le développement de ce mode de financement.

Donc concrètement, par rapport aux sommes qui sont mises en jeu dans un projet vidéoludique et culturel en général, si ce cadre légal devait être établi il ne changerait donc rien du tout à la situation actuelle ?

Très clairement, la seule chose qui n'existe pas et dont on a besoin pour que tout le monde soit rassuré, nous les plateformes on le fait de facto, mais on n'a aucun cadre réglementaire qui nous y oblige. L'argent qui est donné par les internautes doit arriver sur un compte bancaire qui est complètement séparé des comptes d'exploitation de la plateforme.  Parce que si demain une plateforme devait faire faillite, l'argent reste sur un compte à part et serait rendu aux internautes. Ce qu'il faut faire, c'est rendre cela obligatoire, et on est tous d'accord avec ça. Il faut pondre quelque chose qui ressemblerait à une licence pour le financement participatif, ou un genre d'agrément, qui contraigne les plateformes à faire ce genre de manipulations là afin qu'il n'y ait pas de confusion entre l'argent de la société, et celui des internautes. Voilà la seule chose qui est vitale pour la bienséance du marché et pour que tout le monde ait confiance en ce marché-là.

 

Après est-ce qu'une fois que tout le monde sera rassuré, est-ce que des secteurs qui n'utilisent pas nos plateformes viendront en masse ? En ce qui concerne le jeu vidéo, sous forme de don, je ne pense pas que cela soit un déclencheur. Ça ne le sera que pour les plateformes qui vous permettent d'acheter des parts de start-up. Mais pour les game designers la technique du don contre don fonctionne déjà très bien, elle est tout à fait adaptée, parce qu'ils ont beaucoup de choses à donner à leurs premiers joueurs ou à leurs bêta-testeurs. Des avatars à leur nom, des costumes, des mondes supplémentaires, un accès anticipé au titre...

 

Du coup je suis complètement certain que le cadre réglementaire ne décidera pas les studios à venir en plus grand nombre. C'est plus une question de pédagogie pour que la chaine de production et de distribution des jeux, soit plus en ligne avec ce que l'on fait. Il y a un autre exemple très proche, c'est celui de la bande dessinée. C'est un secteur très fort aux États-Unis et très faible ici sur les plateformes de crowdfunding, et ce pour les mêmes raisons. Les dessinateurs ont tellement besoin de la suite classique de leur processus d'édition, que ce soit les éditeurs ou les labels et les distributeurs ensuite, tout cela est tellement fermé que les artistes ont du mal a envisager de parler directement à leurs fans, coupant ainsi la fin de la chaîne. 

Admettons qu'un projet de la même envergure que le film Noob soit financé, récolte beaucoup d'argent, et que pour une raison quelconque ce dernier n'aboutisse pas, que devient l'argent des internautes ? Peuvent-ils en récupérer tout ou partie ?

Là vous touchez du doigt l'inconnue à laquelle on faisait face au moment d'ouvrir notre plateforme. Au lancement, on s'est dit que ça ne marcherait que si et seulement si, il y a un faible taux d'échec sur la livraison des projets. Ça va peut-être vous surprendre, mais aujourd'hui Kiss Kiss Bank Bank c'est plus de 7 millions d'euros de collectés au total, plus de 3500 projets mis en ligne, et aujourd'hui, il n'y a aucun projet qui n'a pas été délivré.

 

À l'exception d'un seul où le créateur nous a demandé de garder l'argent sur la plateforme, le temps qu'il s'assure que son producteur aille au bout de l'aventure. Finalement il s'est embrouillé avec son producteur et l'argent gardé sur la plateforme a été rendu aux internautes. C'est un cas très rare, mais qui finalement ne nous a pas posé de problème. Mais votre question c'est de savoir ce qui se passe si un créateur de projet part avec l'argent sans livrer son produit ...

Pas spécialement s'il part aux Bahamas avec l'argent, mais un accident, un cas de force majeure peut très bien empêcher un projet de se réaliser non ?

Encore une fois, il faut se rappeler une chose, c'est que plus d'un million de projets on vu ainsi le jour dans le monde et il n'y a pas ce genre d'échecs. Tout simplement parce que quand vous collectez de l'argent sur une plateforme comme la nôtre, cela se passe toujours de la même façon, vous collectez d'abord des fonds via les gens que vous connaissez, dans le cas des créateurs de Noob que vous citez en exemple, ces gens-là ce sont leur base de fans et leur communauté. Et c'est cette communauté de fans qui fait votre carrière et votre réputation. 

 

Noob Série

 

Admettons que demain, tous les deux, on ait pour projet de faire une exposition de photos sur les chevaux en Patagonie, et qu'on collecte 1000 euros parmi nos amis ou notre famille, et qu'au bout du compte on ne livre pas l'expo. Aux anniversaires et aux Noëls qui vont suivre, ça va vite devenir très compliqué. Pour le coup, quand c'est un projet d'amateurs, comme vous et moi, on va seulement se mettre une cinquantaine de personnes à dos, et vis-à-vis de nos proches, on va passer pour quelqu'un de léger, pour ne pas dire un loser.

 

Imaginez le cas d'un projet comme Noob, qui a vraiment le vent en poupe. Si demain ils devaient ne pas livrer ou mal livrer ce qu'ils ont promis, il va falloir qu'ils fassent un autre métier, parce que leur communauté de fans sera tellement déçue qu'ils se mettront en péril.  Du coup, « contrairement à ce que l'on peut croire, c'est finalement le créateur de projet qui prend tous les risques », parce que le donateur la seule chose qu'il peut perdre, c'est 50 euros, alors que le créateur met toute sa crédibilité et sa réputation en jeu, et c'est très difficile de supporter un échec dans ce cas-là. 

La plateforme aussi essuie des dommages collatéraux dans un cas pareil non ? Vous ne vous en protégez pas ?

Il y a un risque pour tout le monde dans un cas pareil. La réputation du créateur de projet est complètement entachée, tout comme celle de la plateforme. Si ça se passe une ou deux fois par an, ce n'est pas très grave, mais si d'un seul coup on commençait à atteindre un taux d'échec important, le principe même du crowdfunding serait mis à mal. Aujourd'hui on reste assez sereins et on estime que cela n'arrivera pas. On est forts de 3 ou 4 ans d'expérience et actuellement il y a tellement peu de problèmes sur les projets, et on a compris pourquoi au fil du temps. Encore une fois c'est parce que c'est le créateur de projet qui met en jeu publiquement sa réputation, auprès de ses proches ou de ses fans, et il y a bien peu de gens qui peuvent se permettre de mettre en jeu cela. 

 

Parfois, il y a bien des contreparties qui ne sont pas livrées à temps, ou qui ne correspondent pas exactement à ce que les contributeurs attendaient, mais tant que vous maintenez un rapport sain avec votre communauté, tout le monde peut comprendre ce genre d'aléas. Par contre, votre projet, il faut le livrer quoiqu'il se passe. S'il est mauvais, il n'y a que votre réputation artistique qui est mise en cause, mais si vous ne le délivrez pas, cela va bien au-delà de ça et cela détruit complètement votre réputation. 

Mais en cas de gros accident, est-ce que les plateformes ont du répondant à ce niveau-là ? Des sommes sont-elles provisionnées pour pallier la défaillance d'un acteur important ?

Très clairement, rien du tout. Aujourd'hui Noob lève 600 000 euros chez nos camarades d'Ulule, la plateforme va prendre 5 % du total, soit 30 000 euros. La plateforme a donné un outil à un créateur, grâce auquel il a collecté de l'argent, et il ne paye la plateforme que s'il a réussi à s'en servir, parce que si l'objectif n'est pas atteint, les internautes sont remboursés. Que ce soit Kiss Kiss Bank Bank ou toutes les autres plateformes sérieuses, le créateur ne nous rémunère que si son financement est accompli. 

 

Notre rôle s'arrête là. Si Noob, récupère ses 570 000 euros, et dans un cas extrême, son équipe part au Costa Rica pour acheter une maison, ou ne livre pas son projet, la responsabilité incombe au créateur de projet. Nous les plateformes dans ce cas-là, on décline toute responsabilité. Comme vous le disiez tout à l'heure, on décline cela contractuellement, mais si cela devait se passer de façon répétée ou trop fréquente, alors nos plateformes n'existeraient plus. Mais encore une fois, on ne garantit en aucun cas à qui que ce soit la faisabilité du projet, ou la livraison des contreparties, ni contractuellement, ni financièrement.

 

Si vous ne garantissez pas la faisabilité des projets, cela signifie-t-il que n'importe qui peut déposer un projet, y compris quelque chose de totalement irréaliste ?

Non, il y a un tri de fait avant la publication d'un projet, sur l'onglet stats en bas de notre site, vous verrez qu'on a reçu quasiment 14 000 projets, et que moins de 4000 ont été proposés aux internautes. On a une équipe de trois personnes chargée de vérifier que les projets répondent à un certain nombre de critères, dont la crédibilité et la maturité. Dans le cas d'un gros acteur comme Noob, vous n'avez pas ce souci-là, à moins d'avoir affaire à un usurpateur, mais dans ce cas la communauté s'en serait vite rendu compte. 

 

C'est par contre plus difficile à peser quand les gens ne sont pas connus, et c'est notre rôle de nous assurer grâce à des échanges téléphoniques ou par e-mail que l'ensemble est crédible. Après si le créateur de projet est crédible, il peut un peu abuser la plateforme avec un projet bien présenté et des contreparties très bien faites, mais pour autant, il n'arrivera pas à abuser sa communauté. Du coup, il y a une partie du tri qui est faite par la plateforme grâce à la modération, mais le plus gros de la fonction est fait par le public. Si vous n'êtes pas crédible pour votre communauté, vous ne collecterez rien. Tout se fait finalement assez naturellement. Avec le million de projets qui ont été financés ainsi, s'il devait y avoir des défaillances en cascades sur les plateformes, cela ferait longtemps que le principe serait décrié.  

 

Merci Vincent Ricordeau pour ses réponses.

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