Enjeux et inquiétudes du FTTH face à la fermeture du réseau cuivre

Et la lumière fut
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Enjeux et inquiétudes du FTTH face à la fermeture du réseau cuivre

Le plan de fermeture du réseau cuivre d’Orange vient de passer une étape avec la liste des 162 premières communes. Le remplacement du cuivre par le FTTH soulève bien des questions, notamment comment va se passer cette transition avec le passage d’un opérateur unique à une multitude d’opérateurs d’infrastructure. Régis Banquet (FNCCR), Ilham Djehaich (Altitude Infra) et Laurent Laganier (iliad) donnent leur point de vue.

La fermeture de cuivre se passe en deux étapes en France. Dans un premier temps, il ne sera plus possible de s’abonner, puis dans un second temps les accès existants seront coupés, avec une migration obligatoire pour ceux qui seraient toujours sur le cuivre.

Orange a récemment dévoilé la liste des 162 communes de son lot 1, « pour lesquelles le réseau cuivre sera définitivement fermé au plus tard le 31 janvier 2025 ». La fermeture du cuivre est un projet déjà amorcé qui concerne tous les opérateurs et devrait normalement aboutir à horizon 2030, précise l'opérateur : 

«  2026 va être une année charnière où plus aucun opérateur ne pourra vendre à ses clients une offre sur réseau cuivre, de l’abonnement téléphonique aux abonnements internet. À horizon 2030, les connexions cuivre ne devraient plus exister en France.  »

Fermeture du cuivre : 47 000 locaux de moins que prévu

Après une concertation, la liste a été revue avec le retrait de 19 communes, mais « aucune n'a cependant pu y être rajoutée », explique l’Avicca (Association des Villes et Collectivités pour les Communications électroniques et l'Audiovisuel).

En conséquence, « le lot 1 comptera donc 47 000 locaux de moins que prévu ». Sur ce premier lot, « une large majorité de communes déjà intégralement raccordables en fibre : 104 sur les 162. 28 autres communes sont plutôt très bien dotées avec 98 et 99 % de prises raccordables ».

Néanmoins, l'Avicca s'étonne « de la présence de 30 communes beaucoup moins bien couvertes, l'une d'entre elles n'atteignant que 87 % de locaux raccordables ». Ce sont ainsi « près de 8 000 locaux qui restent à déployer avant d'envisager y fermer le réseau cuivre », calcule l’Avicca. 

L’association rappelle néanmoins que « le critère de complétude subsistera et aucune commune ne devrait réellement pouvoir être fermée sans complétude ». Elle précise au passage ne faire « aucun procès d'intention aux opérateurs d’infrastructure en charge des communes les moins bien couvertes dans ce premier lot, ceux-ci ayant assuré Orange et l'Arcep de terminer les déploiements avant la fermeture effective du réseau cuivre ».

Qu’en pensent les opérateurs ? Il y a quelques semaines, le Trip d’automne de l’Avicca s’était penché sur la question. Thierry Jouan, délégué général adjoint de l’Avicca, animait une table ronde sur la fin du cuivre. Plus particulièrement, le sujet était : « les réseaux FTTH sont-ils de taille à prendre le relai du cuivre ? ». Des représentants d’Altitude Infra THD et d’iliad/Free étaient présents et nous étions également sur place. 

C’est un « non-sens de maintenir deux réseaux »

Thierry Jouan rappelle pour commencer que l'enjeu du FTTH est de « raccorder en fibre tout ce qui est relié en cuivre, ça va au-delà des locaux ». Le nombre de locaux est pourtant bien souvent utilisé comme mètre étalon pour estimer l’avancement du plan France THD et en embuscade la fermeture du cuivre.

Autre problématique à prendre en compte : on passe d'un réseau unique à de multiples réseaux et exploitants, chacun avec leur histoire. Les réseaux FTTH ont aussi déjà eu pour certains de multiples modifications durant leur vie.

Régis Banquet, président de la commission Infrastructures numériques de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR) et président du Syndicat Audois d'énergies & du numérique (SYADEN), rappelle que le point clé est « l'anticipation ». Si Orange et l’Arcep communiquent et consultent sur le sujet, il faudrait, selon plusieurs intervenants, davantage impliquer les élus et les clients finals. « La fermeture du cuivre ne se fera pas sans les territoires et les élus », ajoute-t-il.

Il cite l’exemple d’une commune qui a livré un lotissement au mois de juin de cette année : « Les maisons sont livrées, il y a l’eau, l’assainissement et l’électricité, mais pas Internet et le téléphone car il n’y a pas de fibre… qui va arriver peut-être dans quelques semaines ». 

Il assure qu’il faut « réparer le mode STOC » – un mode où l’opérateur d’infrastructure (celui qui déploie le réseau) sous-traite le raccordement à l’opérateur commercial (Orange, Bouygues, Free, SFR…), dont nous avons déjà largement parlé – et donc « mettre des moyens ».

Ce mode de fonctionnement « nous pose un problème […] pour assurer une qualité pérenne de notre réseau », explique-t-il. Sans compter le besoin de remettre en état les armoires et le coût que cela engendre, il rappelle une autre réalité : « La fibre, c'est fragile. On peut tordre un fil de cuivre alors que la fibre se casse ». 

Autre intervenante lors de cette table ronde : Ilham Djehaich, directrice générale d’Altitude Infra THD. Elle n’y va pas par quatre chemins et « prône l'accélération de l'extinction du cuivre [qui] a vocation à être le seul réseau à moyen terme ». Pour elle, c’est un « non-sens de maintenir deux réseaux ». 

Cette extinction ne doit par contre « pas devenir une angoisse », et il faut « faire en sorte que personne ne se sente abandonné ou sans solution ». Elle souhaite que les raccordements se fassent en « mode OI », c’est-à-dire que c’est l’opérateur d’infrastructure qui s’occupe du raccordement dans les armoires et pas les opérateurs commerciaux comme c’est le cas actuellement avec le mode STOC.

L’angoisse du financement, « repenser les pratiques historiques »

Pour fermer le cuivre, il faut que la fibre soit déployée partout, une problématique qui dérive rapidement sur celle du coût, notamment pour certains raccordements complexes et couteux. Ilham Djehaich se félicite de la rallonge de 150 millions d’euros annoncée par le gouvernement, mais « il faut un mode de financement solidaire […] c'est une angoisse de l’extinction du cuivre ». 

Ce passage de flambeau entre réseaux cuivre et réseaux fibre implique aussi de « repenser les pratiques historiques » car on passe « d’un opérateur unique qui a construit, exploité et commercialisé tout le réseau » à un réseau multi-acteurs.

Elle termine enfin par le cas du raccordement des immeubles neufs, pour répondre à la question de Régis Banquet : « chacun traite le sujet à sa manière. Et nous avons été quasiment mis devant le fait accompli par Orange, car évidemment à un moment [il arrête de raccorder les immeubles neufs], on s'en rend compte un peu tardivement ». 

Bref, le succès de l’extinction du cuivre « passera par une mobilisation collective/collégiale. Une communication neutre, globale et chirurgicale. Et évidemment par une gestion industrielle ».

iliad/Free : « la fibre fonctionne bien » 

Laurent Laganier, directeur de la réglementation chez iliad/Free, était le seul représentant d’un OCEN, c’est-à-dire d’un opérateur commercial d’envergure nationale. Il dresse un bilan plutôt positif vu côté opérateur commercial : « la fibre fonctionne bien ». Il revendique environ « 65 % de la base abonnés en fibre et on sera assez rapidement à 80 % ». 

Sur la qualité de service : « vue du client, ça marche. Effectivement, la demande est soutenue pour la fibre. Autant on voit des gens qui ont vraiment envie de passer à la fibre, autant des gens qui ont envie de repasser au cuivre… on n'en voit pas ».

Il explique sa vision des choses côté opérateur, en lien direct avec les clients : « La souscription est un bon indicateur : si ça ne marche pas, les gens n’en veulent pas… ils ne sont pas bêtes. Le taux de satisfaction des clients en fibre est meilleur qu’en cuivre. Le taux de disponibilité des lignes fibre est meilleure que celui des lignes cuivre ». 

Plus d’incidents sur la fibre, mais ce n’est pas étonnant

Il apporte néanmoins une précision : « Il y a plus d'incidents sur la fibre ». Par exemple, une ligne fibre va statistiquement casser deux fois plus souvent qu’une ligne cuivre (pour schématiser grossièrement). On en revient à la fragilité de la fibre, mais aussi au fait qu’en ce moment « on touche beaucoup au réseau ». Il y a eu des millions d’abonnés – et donc au moins autant d’interventions, sans compter les changements de FAI – en l’espace de quelques années.

Néanmoins, le délai d’intervention sur les lignes cuivre est plus long, car il y a généralement plusieurs intervenants (l’opérateur commercial et Orange propriétaire du réseau cuivre par exemple). Alors que sur la fibre, « le délai de réparation moyen est inférieur à 48h, car c’est le même opérateur qui va voir si c’est la box qui ne marche pas et qui répare le câblage ». Résultat des courses, le temps d’indisponibilité est en moyenne plus court sur la fibre que sur le cuivre. 

Bref, « ça marche bien sur les indicateurs techniques, la satisfaction client et la migration. Notre inquiétude sur la fermeture du cuivre, c'est qu'il va falloir que les gens aient du service ». Là, il est question de la différence subtile mais importante entre raccordable (à la demande) et raccordés. 

Il faudra 100 % de raccordés et pas raccordables

« Le jour où on ferme le cuivre, ce serait mieux que ce soit 100 % de raccordés et pas raccordables. Les expérimentations qu’on mène nous laissent penser que ce ne sera pas le cas […] Évidemment, on n’aura pas 100 % en FTTH, même le cuivre n'atteint pas 100 % ».

Tout cela pour dire que « le jour où on éteindra le cuivre, il n'y aura vraisemblablement pas 100 % de raccordement FTTH », explique Laurent Laganier. Pour y pallier, il faudrait « un service universel pour avoir au moins un haut débit raisonnable […] pour un tarif abordable ».

Le but étant que, « dans 100 % des situations, vous ayez un service qui vous permet d’avoir des loisirs, du télé-enseignement et du travail pour un prix raisonnable ». Un tel projet a été annoncé il y a quelques jours par Jean-Noël Barrot, ministre délégué chargé de la transition numérique et des télécommunications, mais on manque encore de détails et surtout du prix.

Déploiement chez le client et question de propriété privée

Pour le représentant d’iliad/Free, le point noir du déploiement de la fibre, ou plutôt de ce qu’il en reste sur certains raccordements, « est plutôt au sein de la propriété privée ». « Tranchées et fourreaux, ça ne peut être que payé par le propriétaire, car c'est un bien immobilier par nature », explique-t-il. Le coût de telles opérations ne doit pas être pris à la légère. 

Il argumente en faisant quelques comparaisons : « Ce n’est pas EDF qui paye l'installation électrique dans la maison, ce n’est pas la mairie qui fait les travaux de raccordements d’eau dans la propriété ». Idem avec le passage de l’analogique à la TNT : « on peut accompagner et aider, mais ce n’est pas TF1 qui va payer l’écran plat […] Quand on arrête les cuves à fioul, ce n’est pas EDF qui va payer les radiateurs électriques ». 

Pour Laurent Laganier, « il faut que l'état ou les collectivités mettent en place des aides aux ménages […] vraisemblablement assujettis à conditions de ressources ». Pour revenir sur la fin du cuivre, « le vrai sujet est pour ceux qui ne sont pas raccordés », car pour les autres « ça marche bien ».  Il demande donc la mise en place de deux outils : un service universel à prix raisonnable et des aides aux ménages.

Inquiétudes et « petit facteur de stress » chez iliad

Questionné sur la fiabilité du réseau dans sa globalité, le directeur de la réglementation d’iliad n’est pas spécialement inquiet dans l’immédiat : « On n’a pas d'alerte à court terme […] à plus long terme, on a des inquiétudes […] On pense que dans la durée, il y a un enjeu d’exploitation et de maintenance ».

Autre inquiétude : la solidité financière de certains opérateurs. Il explique que les télécoms fonctionnent avec des cycles : « Le fixe perd de l'argent en France, le mobile en gagne […] Il y a 10 ans, c’était le contraire ».

Avec le remplacement du cuivre par la fibre, on remplace un unique exploitant de réseau (pluriactivités et multi-pays avec les reins solides) « par des exploitants mono-produit et mono-géographie. Si à un moment ça coute plus cher que prévu, ça peut être problématique » pour ces exploitants qui ne peuvent pas se rattraper sur un autre secteur d’activité (le mobile par exemple). Cette situation est « un petit facteur de stress ».

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