Elon Musk rachète Twitter pour 44 milliards de dollars, provoquant espoirs et inquiétudes

Perplexitude
Internet 9 min
Elon Musk rachète Twitter pour 44 milliards de dollars, provoquant espoirs et inquiétudes
Crédits : TED conference 2017

Après deux semaines d’un vrai feuilleton, Elon Musk a confirmé son rachat du réseau social par un tweet. Twitter n’en retire pas la somme espérée, mais la crainte d’une OPA hostile a fait son travail. Beaucoup se posent désormais la question : que va-t-il advenir de Twitter ?

Le milliardaire américain, PDG de SpaceX et DG de Tesla, s’empare de Twitter pour un prix de 54,20 euros l’action, soit 44 milliards de dollars et une bonification de 54 % par rapport à son investissement de janvier. Dans un tweet publié hier soir, Musk a déclaré que « la liberté d'expression est le fondement d'une démocratie qui fonctionne, et Twitter est la place publique numérique où sont débattues les questions vitales pour l'avenir de l'humanité ».

Il enchaine, bouillant d’espoir : « Je veux aussi rendre Twitter meilleur que jamais, en améliorant le produit avec de nouvelles fonctionnalités, en rendant les algorithmes open-source pour accroitre la confiance, en combattant les bots de spam et en authentifiant tous les utilisateurs humains ». Rien n’est dit sur les clients tiers et l’API, mais autant compléter sa liste au père Noël. Et pour être sûr de frapper fort, il promet l’arrivée du fameux bouton d’édition des tweets publiés.

Il ne s’agit cependant pas d’un simple changement de propriétaire – qui doit d’ailleurs encore être validé par les actionnaires, seul le conseil d’administration ayant donné son feu vert. En attendant, l’arrivée au pouvoir d’un milliardaire libertarien connu pour ses prises de positions franches et sans ambiguïté séduit les uns mais inquiète les autres.

L’EFF déjà sur le pont

Elon Musk milite pour une liberté d’expression sans barrière. Il estime depuis longtemps que la plateforme censure trop, alors même que de nombreux politiques critiquent la plateforme pour son manque d’action, en particulier tout ce qui touche à l’incitation à la haine. Très récemment, Twitter a également annoncé que les publicités remettant en cause le changement climatique allaient être démonétisées. On ne sait pas si ce type de mesure restera en place.

C’est tout le problème selon l’Electronic Frontier Foundation : « Le rachat de Twitter par Elon Musk souligne les risques pour les droits de l’Homme et la sécurité personnelle quand une personne seule a le contrôle total sur les règles affectant presque 400 millions de personnes. Et dans le cas présent, cette personne a démontré de manière répétée qu’elle ne comprenait pas les réalités de ces règles ».

Plutôt que de dresser une liste de ses inquiétudes, l’EFF prodigue des conseils sur ce que devrait faire le nouvel acquéreur. Trois éléments sont poussés par la fondation :

  • « La liberté d’expression n’est pas un slogan » : l’EFF est d’accord avec Musk quand il critique la modération de Twitter, mais pas pour les mêmes raisons. Il y a un gros travail à faire pour que tout le monde puisse s’exprimer, la plateforme alternant parfois entre laisser-faire et surréactions. Mais pas en ouvrant les vannes sans contrôle.
  • L’importance de la protection de l'identité des personnes, essentielle lorsque les opinions ne sont pas en phase avec le pouvoir en place. L’EFF relève au passage l’envie de Musk d’authentifier « les utilisateurs humains », bien que l’on ne connaisse pas encore l’étendue de cette vision.
  • Vie privée, sécurité et contrôle : Twitter devrait chiffrer les messages directs de bout en bout.

Un « énorme pas en arrière » pour Free Press

L’EFF n’est pas la seule à s’inquiéter de ce rachat. L’ONG Free Press se montre véhémente à l’encontre du milliardaire qui, selon elle, ne comprend pas les enjeux actuels.

« Musk n'a pas seulement acheté un nouveau jouet très cher, mais une communauté mondiale qui comprend 330 millions d'utilisateurs réguliers. Contrôler une plateforme aussi importante donne des responsabilités tout aussi importantes », attaque ainsi Jessica Gonzalez, co-directrice de Free Press.

Selon elle, Musk « n’a pas démontré qu’il est capable ou intéressé par la protection des autres utilisateurs de Twitter ou le respect de leur liberté d’expression. Il a plutôt utilisé la plateforme pour attaquer les gens, lançant souvent des invectives puériles contre toute personne qu’il n’aime pas ou avec qui il n’est pas d’accord. Et il est régulièrement soutenu par une foule de fans loyaux qui suivent son exemple avec des menaces et du harcèlement plus vicieux ».

Pour l’ONG, la crainte est que Twitter devienne une plateforme encore plus toxique sous la houlette de Musk. Des préoccupations alignées avec celle de l’EFF : « Le succès de n’importe quel réseau de masse requiert de s’assurer que les utilisateurs se sentent en sécurité […]. Le dirigeant de n’importe quelle plateforme sociale doit agir contre des choses telles que la glorification ou l’incitation à la violence ; la diffusion de la désinformation, le harcèlement sexuel et toutes les formes d’activités haineuses. Ces protections sont essentielles pour tous les utilisateurs et pas uniquement quelques influenceurs célèbres et puissants comme Musk ».

« Cet accord doit dépasser le seul contentement des actionnaires », résume Jessica Gonzalez.

Un grand flou en interne

Les implications d’un tel rachat pour les utilisateurs sont potentiellement nombreuses, mais ne sont pas les seules : les employés ne savent pas encore à quelle sauce ils vont être mangés.

Si l’on en croit, une source proche citée par The Verge, il n’y aurait aucun plan de licenciement « pour le moment ». Le message émanerait de Parag Agrawal en personne, actuel directeur général de l’entreprise. Il aurait confirmé rester en place jusqu’à la conclusion de l’accord, qui interviendrait d’ici six mois. Après quoi, la situation deviendrait plus floue, pour lui comme pour la plateforme : « Une fois l’accord entériné, nous ne savons pas quelle direction prendra la plateforme », aurait-il indiqué lors d’une réunion avec le personnel hier.

Le personnel, justement, ne sait pas sur quel pied danser, d’autant que tout s’est fait très vite : il y a trois semaines, on ne parlait que d’un simple investissement. Depuis l’annonce, le sentiment général serait l’inquiétude, selon un employé à The Verge. Dans d’autres conversations, des employés auraient manifesté de l’espoir, notamment sur les conséquences d’un départ de Wall Street. Ils ont également apprécié la volonté d’Elon Musk d’en finir avec les dégâts provoqués par les bots et de jouer la transparence sur les algorithmes.

La majorité craindrait toutefois les conséquences de ce rachat pour le réseau social. Un retrait de la bourse permettrait certes de s’affranchir des actionnaires, mais concentrerait davantage le pouvoir décisionnel entre les mains d’une seule personne. On retrouve notamment les inquiétudes liées aux règles et à la modération. Mêmes échos au New York Times et au Washington Post.

Juste du business

Si l’affaire fait tant parler, c’est qu’elle oppose frontalement la dimension financière de l’accord à ses implications humaines. Elon Musk a dit et répété qu’il ne s’intéressait pas aux finances de Twitter, qui ne rapporte d’ailleurs pas grand-chose, le service ayant longtemps été déficitaire. Cependant, les deux tiers du financement du rachat proviennent de fonds propres, le reste des banques. Il est donc probable que le milliardaire fera face à une certaine pression.

La monétisation de la plateforme pourrait prendre un jour nouveau, par exemple avec une réforme de la publicité, un braquage plus prononcé des projecteurs sur l’abonnement Blue, ou toute autre nouvelle formule.

Se pose également la question du temps que Musk consacrera réellement à Twitter. Après Tesla, SpaceX, The Boring Company et Neuralink, il s’agira de sa cinquième entreprise. Pas certain cependant qu’il remplace Parag Agrawal en tant que directeur général. Il chercherait alors un remplaçant (ou une remplaçante) partageant sa vision, quelle qu’elle soit.

Mais puisque Twitter a une position unique – que Musk compare volontiers à une place publique numérique –, les questions soulevées sont aussi humaines, pour les employés comme pour les utilisateurs. La modération est ainsi au cœur des débats. Le nouveau propriétaire va-t-il jeter ce qui a été durement appris ? Pas si vite.

Libertarisme contre cadre juridique

La vision très personnelle qu’a Elon Musk de la liberté d’expression se heurtera aussi aux lois en vigueur. Dans de nombreux pays, des lois contre l’incitation à la haine sont en application. C’est notamment le cas en France et plus largement en Europe, particulièrement avec l’arrivée prochaine du Digital Services Act (DSA), en phase de finalisation. 

Avec le DMA, c’est l’autre grand volet du cadre que prépare la Commission européenne pour réguler les plateformes, hébergeurs et places de marché. Le DSA contiendra des règles spécifiques pour les plateformes ayant plus de 45 millions d’utilisateurs actif par mois, ce qui est largement le cas de Twitter.

Par exemple, « le DSA introduit une obligation pour les très grandes plateformes et services numériques d’analyser les risques systémiques qu’ils engendrent et de mettre en place une analyse de réduction des risques ». Cette dernière portera sur de nombreux aspects, dont « les effets néfastes sur les violences basées sur le genre, sur les mineurs et les conséquences sérieuses sur la santé physique ou mentale des utilisateurs ».

Certaines mesures envisagées par Musk pourraient plaire aux autorités européennes, notamment le passage des algorithmes en open source, qui irait effectivement dans le sens d’une plus grande transparence. Sa bataille annoncée contre certaines catégories de bots également. En revanche, son approche « on peut tout dire » risque de faire grincer des dents. La plateforme est déjà connue pour de nombreux débordements que les règles actuelles ont du mal à canaliser. 

Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur, s’est en tout cas montré clair : « Que ce soit sur le harcèlement en ligne, la vente de produits contrefaits, la pédopornographie, les appels à des actes terroristes, Twitter devra s'adapter à notre réglementation européenne qui n'existe pas aux États-Unis ».

Enfin, Jack Dorsey, fondateur de Twitter, voit pour son ancienne plateforme un brillant avenir : « En principe, je pense que personne ne devrait posséder ou diriger Twitter. Il [devrait] être un bien commun au niveau de son protocole, pas une entreprise ». Un écho à un autre tweet du 16 avril, dans lequel il indiquait que personne ne devrait pouvoir acheter un média. Mais quitte à ce que Twitter soit une entreprise, « Elon est l’unique solution en qui j’ai confiance », tout comme il est confiant en la mission du milliardaire « d’étendre la lumière de la conscience ».

Et s'agissant de la modération, « le plan d’Elon de créer une plateforme "au maximum fiable et largement inclusive" est le bon ». Reste à voir si l’idée que se fait Musk de l’inclusivité va plus loin que de rassembler plusieurs centaines de millions sur une place publique sans règles, et s'il compte célébrer sa conception de la liberté d'expression en réactivant le compte de Donald Trump.

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