La France se rêve en « champion de l’IA » : plus de milliards sur la table, formations et objectifs

Intelligence artificielle, argent réel
Tech 8 min
La France se rêve en « champion de l’IA » : plus de milliards sur la table, formations et objectifs
Crédits : Jirsak/iSTock

Le gouvernement a annoncé il y a quelques jours la « deuxième phase de la stratégie nationale pour l’IA », avec 2,2 milliards d’euros à la clé. La majorité des crédits iront à la formation, avec notamment la création d’un Portail national. Il est aussi prévu de recruter « 15 scientifiques étrangers d’envergure mondiale ».

Début 2018, le député Cédric Villani publiait son épais rapport sur la stratégie nationale et européenne en matière d'intelligence artificielle. Emmanuel Macron lui emboitait le pas et dévoilait le plan du gouvernement sur l'IA, qui s’appuyait sur ce rapport dont il reprenait certaines propositions.

Une première phase avec 1,5 milliard d’euros de budget. Comme prévu, ce plan a « conduit à la création et au développement d’un réseau d'instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle (3IA) [MIAI à Grenoble, 3IA Côte d’Azur à Nice, PRAIRIE à Paris et ANITI à Toulouse, ndlr], le soutien à des chaires d’excellence en IA, le financement de programmes doctoraux et l’investissement dans les capacités de calcul de la recherche publique (Jean Zay) ». 

Que sont devenues les propositions de 2018 ?

Le gouvernement se félicite donc des retombées. On l'imaginait de toutes façons mal faire l'inverse. Quelques chiffres ont été donnés pour l'occasion : « 190 chaires de recherche environnées qui ont été financées », « une extension très substantielle des programmes doctoraux de recherche, avec près de 370 contrats de thèse supplémentaires, dont une centaine de thèses en entreprise CIFRE, soit 500 nouveaux docteurs en IA au total ».

Il est également précisé que, « depuis 2018, de nombreuses entreprises étrangères ont choisi notre pays pour y implanter leurs laboratoires IA ou pour les renforcer : Cisco, DeepMind, Facebook, Fujitsu, Google, HPE, IBM, Intel, Microsoft, NaverLabs, SAP ». Que ces implantations soient ou non liées à la stratégie nationale sur l’IA et à diverses subventions éventuellement récupérées au passage, elles participent à une lame de fond sur le sujet.

Qu’en est-il des autres propositions comme viser 40 % d’étudiantes dans les filières numériques d’ici 2020, développer la transparence et l’audit des algorithmes – Parcoursup n’est toujours pas ouvert, et dans le service public les choses avancent doucement – ou la revalorisation des carrières dans la recherche publique en améliorant l’attractivité de la France ? Ce n’est malheureusement pas précisé...

L’IA en France : 502 startups avec 13 459 personnes 

« Malgré le nombre limité de grandes entreprises numériques au sein de sa base industrielle, la France a su nourrir un écosystème de startups en IA extrêmement dynamique […] Les créations d’entreprises axées sur l’IA couvrent tous les domaines technologiques, toutes les verticales fonctionnelles des organisations et la plupart des secteurs d’activité ». En 2021, il est ainsi recensé 502 startups spécialisées en IA, soit une hausse de 11% par rapport à 2020.

Elles emploient « 13 459 personnes en 2021 (pour 70 000 emplois indirects générés), c’est-à-dire une augmentation de 35 % par rapport à 2020 (10 008 employés) ». Ces entreprises prévoient en outre de recruter plus de 9 000 personnes en 2022, selon France Digitale. On pense également à des acteurs comme Hugging Face qui se démarquent en proposant un service répondant à une demande propre à ce marché. 

La startup, qui a levé 40 millions d'euros en début d'année, propose en effet des modèles et jeux de données prêts à l'emploi, mais va plus loin, se présentant comme une sorte de « GitHub du ML ». Elle propose ainsi des services comme ses Spaces qui permettent d'héberger « simplement » des applications exploitant certains modèles, met à dispositions de nombreuses ressources, des outils d'optimisation et autres solutions visant les entreprises.

On note d'ailleurs que le récent pilier industriel du cloud intègre une dimension liée aux infrastructures pour l'IA, soutenant différents projets, dont celui d'OVHcloud d'une « plateforme d'IA permettant d'avoir facilement accès à des services d'IA, exempt des biais culturels propres aux modèles proposés par les acteurs extra européens [qui] proposera notamment des outils adaptés à des filières spécifiques, facilitant leur usage par des utilisateurs non experts ». Un sujet où des acteurs déjà en place comme Hugging Face pourraient apporter leur savoir-faire.

Deuxième chevron : 2,2 milliards d’euros sur cinq ans

Toujours est-il que « la compétition internationale s’est fortement accrue dans les domaines de l’IA : des progrès très nets du traitement automatisé du langage naturel aux résultats prédictifs des modèles d’apprentissage profonds en matière de biologie moléculaire structurale, par exemple. Il existe une myriade d’applications concrètes à exploiter ». La France et l’Europe doivent donc passer à la vitesse supérieure pour rester dans la course.

C’est dans ce contexte que « la deuxième phase de la stratégie nationale pour l’IA » est lancée. Elle « prévoit de consacrer au total 2,22 milliards d’euros à l’IA pour les cinq ans qui viennent, dont 1,5 milliard d’euros de financements publics et 506 millions d’euros de cofinancements privés » et 86 millions de financement européens. 

La contribution publique proviendra du quatrième Programme d'investissements d'avenir (PIA4) à hauteur de 648 millions, « d’autres crédits publics » à hauteur de 288 millions et de 700 millions du plan d’investissement France 2030. Le gouvernement précise que « sur le total de 1,5 milliard d’euros, la formation représente 56 % ».

Un « plan de formation massif » à 781 millions d’euros

Ce poste de dépense est d'autant plus important, que pour devenir un acteur « du premier cercle » un pays doit non seulement développer les « compétences requises en mathématiques, en informatique et en sciences cognitives », mais aussi réussir à garder les chercheurs et autres spécialistes.

Le bilan et les perspectives du ministère de l'Économie et des Finances montrent que les besoins vont croissant, alors que nous avons toujours un déficit sur certains profils :

  • « Dans une économie de la donnée qui progresse d’environ 10 % par an, le déficit de profils pourrait doubler et atteindre 160 000 à l’horizon 2025 ;
  • Les emplois directement liés à la science des données et à l’IA devraient croître de 60 % en 5 ans pour la seule branche de l’ingénierie et du conseil numérique ;
  • 91 % des grands groupes ont recruté ou formé en interne ces 3 dernières années et 75 % affichent des besoins pour les prochaines années ;
  • La création de startups spécialisées sera l’un des plus efficaces vecteurs de diffusion de l’IA dans notre pays et source de création d’emplois ».

Le gouvernement annonce qu’un « plan de formation massif [au sein des universités et des grandes écoles, ndlr] en deux volets sera déployé pendant 5 ans » avec « un volet "formation d’excellence" dans le cadre du Plan "France 2030" et un volet "massification de l’offre nationale de formation en IA" dans le double cadre de la Stratégie d’accélération pour l’IA et du Plan "France 2030" » soit 781 millions d’euros de cofinancements publics et privés.

Là aussi il sera intéressant de faire le bilan des actions qui seront menées, car on voit se multiplier ces dernières années des formations plus ou moins sérieuses, certaines promettant à n'importe qui de devenir data scientist ou expert de l'IA en quelques semaines, comme d'autres le font avec le développement web ou le « marketing digital ».

Le tout est favorisé par la possibilité de les faire financer par le Compte Personnel de Formation (CPF), mais n'a guère de sens lorsque l'on connait la complexité de ces sujets et des connaissances nécessaires. Il faudra donc s'assurer que les dépenses de ce plan n'iront pas alimenter ces mécaniques peu qualitatives.

Un « Portail national » de recensement des formations en approche

Un « diagnostic » est prévu pour 2022 afin d’évaluer l’impact de la Stratégie nationale suite à la publication du rapport de Villani. Il proposera un panorama de ce qui est déjà en place et conduira à la « création d’un Portail national de recensement des formations à la science des données, à l’IA et à la robotique. Il permettra à l’ensemble des étudiants de mieux repérer les établissements pour effectuer leurs choix ».

Cette seconde phase, devant faire « de la France un champion de l’IA », a trois objectifs en ligne de mire : monter la nation en compétences, devenir un leader dans les domaines de l’IA embarquée et de l’IA de confiance et enfin accélérer le déploiement de l’IA dans l’économie. 11 « indicateurs de succès à 2025 » ont été dévoilés.

  • Former et financer une cible d’au moins 2 000 étudiants en DUT / licence / licence pro, 1 500 étudiants en master et 200 thèses supplémentaires par an en régime de croisière.
  • Placer au minimum 1 établissement d’excellence dans les meilleurs rangs internationaux
  • Recruter 15 scientifiques étrangers d’envergure mondiale d’ici janvier 2024
  • Capter de 10 à 15% des parts du marché mondial de l’IA embarquée à horizon 2025 et faire de la France un leader mondial dans le domaine
  • Soutenir 10 projets d’IA de démonstrateurs ou de développement technologique d’IA frugale
  • Lancer 4 démonstrateurs d’usages de l’IA dans les verticales prioritaires que sont l’automobile, l’aéronautique, l’industrie 4.0 et l’énergie d’ici fin 2022
  • Livrer 3 à 4 plateformes logicielles interopérables multi-acteurs, d’envergure européenne, dans les domaines de l’IA embarquée ou décentralisée et de l’IA de confiance
  • Développer les plateformes souveraines libres et leurs écosystèmes en data science, apprentissage machine et robotique
  • Participer à plusieurs projets de Plateformes européennes de test et d’expérimentation en IA
  • Renforcer le transfert de la recherche à l’innovation par le passage à l’échelle de plusieurs accélérateurs, avec pour objectif de tripler le nombre de startups créées d’ici fin 2023
  • Accompagner 400 PME et ETI d’ici à 2025 dans l’adoption de solutions IA visant à accroître leur compétitivité

Rendez-vous dans quatre ans pour faire un nouveau point de la situation.

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