Blade (Shadow) : que proposent les quatre candidats à la reprise ?

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Economie 14 min
Blade (Shadow) : que proposent les quatre candidats à la reprise ?

Ce vendredi, quatre entreprises ont proposé au Tribunal de Commerce de Paris de reprendre Blade et son service de PC dans le cloud Shadow. Si toutes s'accordent sur des constats similaires concernant la situation de la startup, leurs propositions diffèrent grandement. 

Début mars, Blade officialisait son placement en redressement judiciaire. Les employés étaient alors informés de la situation de l'entreprise, puis les clients. L'équipe s'était alors exprimée publiquement pour préciser que rien ne changeait à court terme, confirmant que la piste envisagée était celle d'un repreneur.

Shadow, solution de PC dans le cloud à la française et ancien espoir du Next 40 de la FrenchTech, était donc à vendre. Après la nomination de l'administrateur judiciaire, la date limite de dépôt des offres était fixée au vendredi 19 mars. Nous avions déjà évoqué la candidature d'Octave Klaba. Mais quatre repreneurs potentiels se sont finalement manifestés, dont l'actuel CTO Jean Baptiste Kempf, accompagné de quatre employés de Blade.

Le Tribunal de Commerce doit prendre une décision d'ici le mois prochain, chaque repreneur ayant eu accès au dossier déposé par ses concurrents. Ils peuvent alors décider de l'améliorer « au plus tard deux jours ouvrés avant la date de l’audience d’examen des offres de reprise par le tribunal ». Date butoir : le 8 avril.

Ils ne manqueront d'ailleurs pas de le faire, certains ne proposant un dossier préliminaire que « pour voir le jeu de l'adversaire » comme nous l'indiquait il y a quelques jours un habitué de ces procédures.

HubiC veut intégrer Shadow à son offre de services européens

Cette étape nous a permis d'obtenir un premier détail sur l'offre d'Octave Klaba, qui a son importance : lorsque nous avions appris qu'il postulait à la reprise de Blade, nous ne savions pas que ce n'était pas directement via son fonds Jezby Ventures, mais la société HubiC, créée en novembre 2020. Un nom qui n'a pas été choisi au hasard.

Il désigne le service de stockage d'OVHcloud racheté par Klaba, l'opération ayant été menée au début de l'année. Comme nous l'évoquions cet été, l'entrepreneur veut le transformer en une solution plus complète, basée sur le duo Nextcloud et OpenIO. Il a depuis précisé vouloir en faire une « alternative européenne à Office 365/GSuite ».

C'est donc cette nouvelle société qui portera ce bouquet de services, que Shadow pourrait rejoindre. À sa tête, on trouve le frère d'Octave Klaba, Miroslaw, qui en est le président. Il est d'ailleurs impliqué financièrement dans le dossier comme nous le verrons plus loin. Il est accompagné par Eric Sèle qui dirige l'entreprise.

Son équipe nous a indiqué que « le projet de reprise prévoit de conserver plus de 85 % des effectifs en France et aux US, et de garantir la continuité du service. L’offre est financée à hauteur de 30 millions d’euros », avec pour objectif « d’infléchir la stratégie au profit d’une vision d’entreprise pérenne, centrée autour de ses clients, de ses produits et de ses équipes ». Cela passe par une diversification de l'offre, comme l'on pouvait s'y attendre.

« L’expertise mondialement reconnue de Blade dans le cloud gaming sera mise à contribution pour renforcer les offres commerciales à destination des postes de travail haute performance pour les entreprises et également des offres Cloud Gaming de jeux via K8S ». Les joueurs ne devraient donc pas être mis de côté.

Rien n'est annoncé côté tarifs. Eric Sèle ajoute néanmoins que « plusieurs mois de travail ont permis de construire une proposition structurée. Le succès d’une telle reprise repose sur l’adhésion des équipes pour mettre leur savoir-faire et leur énergie au service de cette aventure. C’est une nouvelle page du numérique que nous proposons d’écrire ensemble ». Pour en savoir plus, nous avons dû nous tourner vers le dossier déposé au Tribunal de Commerce. Et comme pour ceux des concurrents, nous y avons trouvé de nombreux détails intéressants.

Shadow, sa liste d'attente et ses dépenses trop élevées

Commençons par quelques chiffres que nous n'avions pas encore pu obtenir sur Blade et Shadow. Sur les 97 000 clients de l'entreprise en décembre 2020, 40 000 étaient situés aux États-Unis. 34 000 utilisateurs sont en liste d'attente, un manque à gagner estimé à 488 000 euros par mois selon l'équipe d'HubiC.

L'entreprise a débuté avec 318 clients en janvier 2017, culminant à 4 214 à l'ouverture des ventes en novembre de la même année. Un an plus tard, elle comptait 42 540 abonnés. 2019 a été une période de stagnation aux alentours de 62 000 à 68 000 clients, l'équipe ne disposant plus de capacité côté serveurs. C'est avec le lancement de la nouvelle offre que la croissance a été relancée en novembre 2019. En mars 2020, on compte 99 342 abonnés.

Avant le redressement, ses 13 plus gros actionnaires étaient les suivants : 

  • Nick Suppipat : 42,81 %
  • Asher Kagan Criou : 8,25 %
  • Emmanuel Freund : 5,74 %
  • Stephane Heliot : 5,74 %
  • Pierre Kosciusko-Morizet : 3,53 %
  • Lionel Scotto : 3,46 %
  • Daniel Weil : 3,23 %
  • Thierry Jouseau : 3,04 %
  • Michael Benabou : 2,80 %
  • Dominique Romano : 2,80 %
  • Olivier Courlet de Vregille : 2,68 %
  • Charter Communications : 1,45 %
  • LG Electronics Inc. : 1,31 %

Fin 2020, la dette financière de l'entreprise s'établissait à 29,2 millions d'euros. Rien que les loyers des datacenters comptaient pour 13,9 millions d'euros des 25 millions d'euros dépensés en infrastructure sur l'année. Des coûts jugés trop importants par l'équipe d'HubiC, et un constat partagé par les autres repreneurs potentiels. 

Mais d'autres éléments sont pointés du doigt, comme des pertes de change (3,2 millions d'euros) ou les intérêts du crédit-bail contracté auprès de 2CRSi : 1,9 million d'euros. Pour cela, HubiC a une solution toute trouvée : se reposer (à nouveau) sur les infrastructures de l'autre société de la famille Klaba : OVHcloud. 

Shadow x OVHcloud (again)

« Cette évolution du plan d’affaires, passant d’un schéma CAPEX à OPEX, serait de nature à assurer davantage de flexibilité dans la gestion en améliorant l’adéquation entre la demande des clients et les ressources d’infrastructure. Ce modèle permettrait de concentrer les moyens financiers sur le développement de la base client, la technologie et les offres » ajoute l'équipe, qui fait aussi de la préservation de l'activité en France un argument.

Repartir sur une offre proposée par OVHcloud permettrait à HubiC de résoudre le problème de disponibilité pour les clients en attente, avec l'ouverture au B2B comme perspective de croissance et de hausse importante des revenus, notamment par l'utilisation plus complète des serveurs souvent inoccupés en journée.

Point intéressant de l'offre : HubiC se propose de reprendre « l’ensemble du matériel et des équipements informatiques de toute sorte y compris les actifs acquis auprès du fournisseurs 2CRSI ayant fait l’objet d’une notification d’exercice des options d’achat associées ». Mais pas les box en location auprès des clients.

Le montant proposé pour l'ensemble des éléments repris est de 350 000 euros. Auxquels il faut ajouter les apports en capital et en compte courant (bloqués), 4,4 millions d'euros de reprise des crédits-baux des serveurs et 488 000 euros de droits divers des salariés (congés payés, RTT, etc.) . 112 sur 131 salariés (3 CDD) garderaient leur emploi. 

L'équipe vise un chiffre d'affaires de 19 millions d'euros en 2021, 33 millions en 2022, 43 millions en 2023 et 56 millions en 2024, avec un EBITDA positif dès 2023 et une marge commerciale de 29 millions d'euros en 2024.

Octave et Miroslaw (presque) 50/50

Autre point intéressant : le financement n'est pas apporté uniquement par Octave Klaba. Il est accompagné de son frère Miroslaw dans cette aventure. Ce dernier passe par son propre fonds créé en 2016, Deep Code.

Il fait un apport en capital pour un montant de 7,5 millions d’euros au profit de HubiC et de 7,5 millions d’euros en compte-courant d’associé bloqué sur une période de quatre ans.

De son coté, Jezby fait un apport en capital pour un montant de 7 millions d’euros au profit de HubiC et de 7,5 millions d’euros en compte-courant d’associé bloqué sur une période de quatre ans.

Soit un total de 29,5 millions d'euros.

HubiC : 1,3 million d'utilisateurs et un accord avec Blade Corp.

On apprend au passage la façon dont HubiC a été externalisé d'OVHcloud. Cette « branche d’activité » constituée en 2011 a fait l’objet « d’un apport partiel d’actifs au profit de la société hubiC dont l’intégralité du capital a été cédée par OVHcloud à Jezby Ventures en février 2021. Cette opération a permis à Jezby Ventures de faire l’acquisition d’une entreprise pouvant être destinée à la constitution d’un acteur majeur des services numériques en nuage informatique (cloud services), secteur d’activité permettant l’accès à des outils informatiques par internet ».

HubiC compte aujourd'hui 1,3 million d'utilisateurs et voit Shadow comme l'un des « vecteurs clefs de succès » de son bouquet de services européens. La société compte ainsi sur « l’introduction et la mise à disposition de nouvelles offres de services au profit de la base de clients existante [pour] compléter les programmes de développements de Blade SAS destinés aux entreprises ». Un choix déjà exploré par Shadow, mais jamais mis en œuvre.

Ici, Klaba dispose d'un atout de taille, puisque son offre « s’inscrit également dans le prolongement de la procédure d’insolvabilité ouverte aux États-Unis au bénéfice de Blade Global Corporation (« Blade Corp »), filiale de Blade SAS, dans le cadre de laquelle une filiale américaine nouvellement constituée par le Repreneur a conclu le 17 mars 2021 un accord contractuel avec Blade Corp pour la reprise des actifs de cette société ».

Selon nos informations, cet accord est conditionné à la reprise de Blade SAS par HubiC. 

Scaleway entre dans la danse

Lors de notre enquête sur les difficulté de Shadow, nous avions appris qu'Octave Klaba n'était pas le seul grand acteur du monde des infrastructures à se porter candidat. Nous avions alors interrogé Scaleway pour savoir si c'était son cas, sans réponse. Elle a néanmoins déposé un dossier.

Le constat est ici le même que les autres repreneurs potentiels : le modèle de Blade nécessite de repenser l'offre, notamment en intégrant une dimensions B2B pour mieux exploiter les serveurs sur l'ensemble de la journée. L'approche de la filiale d'Iliad se veut cependant bien plus minimaliste et consiste à... fermer Shadow.

Elle ne propose de reprendre que les actifs incorporels de l'entreprise pour 10 000 euros. Elle ne garderait que 59 salariés pour les intégrer à ses équipes et proposer la technologie de Blade via sa propre offre/infrastructure pour des services VDI et IA, sans prendre en charge le passif social, congés payés, RTT, etc.

« Le produit B2C de cloud gaming pourrait être reconstruit directement sur le produit Cloud VDI très facilement » précise Scaleway, qui indique que cette dualité permet la pérennité du projet « sans augmenter les prix au-delà de l'acceptable pour les clients actuels et à venir ». Sous la forme d'un Free cloud gaming ? Ce n'est pas précisé.

Jean-Baptiste Kempf et plusieurs employés se rebellent

Passons à l'offre des salariés de Shadow. Ils sont cinq à porter ce dossier : Jean-Baptiste Kempf, Yannis Weinbach, Fergus Leleu, Étienne de Thoury et Julien Zouein. C'est actuellement la holding de Kempf, KLabs, qui est présentée comme repreneur potentiel, une nouvelle structure devant être créée en cas de reprise effective.

L'équipe se présente comme des passionnés de l'aventure Shadow et de ses valeurs, qui veulent « Garder l’esprit de l’entreprise et des salariés motivés autour d’un projet réaliste. Poursuivre l’activité sur un plan axé sur la rentabilité et pérennité de l’entreprise. Conserver une technologie de pointe souveraine en développant notre activité avec des capitaux français ». Le tout en préservant « un maximum d’emplois en France » : 122 salariés sur 131.

En creux, on sent l'exaspération de ceux qui ont fait le quotidien de Blade. Ils estiment ne pas avoir été assez écoutés lorsqu'il s'agissait de trouver des solutions pour assurer une rentabilité de l'entreprise :

« En plus d’avoir développé une technologie révolutionnaire, la culture de l’entreprise était au départ un immense point fort avec beaucoup d’autonomie pour les équipes et une volonté inébranlable de faire une entreprise où l’accomplissement professionnel était au cœur du projet.

Un élément profondément bafoué par le management depuis deux ans maintenant. Le management n'a pas du tout pris la mesure de l'importance de la culture d'entreprise, ce qui a créé des insatisfactions profondes chez les employés, et conduit à une perte de motivation.

Les salariés de la société craignent que les autres repreneurs n’aient en tête que la reprise des brevets et des serveurs, en passant à côté de leur expertise. Notamment après deux ans à proposer un plan rentable à des dirigeants qui refusaient de lancer des activités plus profitables en parallèle de l’activité grand public initiale.

[...] L’occasion qui se présente est unique pour pouvoir renégocier les contrats qui pèsent tant la structure de coûts et ainsi repartir sur des bases saines grâce à un plan pérenne, soutenus par les équipes et le CSE dans la vision qu’ils proposent depuis des mois déjà aux anciens dirigeants. »

Comme dans les autres dossiers, l'équipe autour de Kempf dit voir aisément comment une solution telle que Shadow pourrait être financée de manière pérenne. Tous s'accordent également sur le passif accumulé trop lourd et les contrats signés trop coûteux. Il faut donc s'en débarrasser pour repartir sur une base saine.

Là aussi il est question de diversification « en proposant des offres dédiées aux professionnels, durant les heures où les clients actuels sont inactifs, ce qui permettra de générer de nouvelles lignes de revenus sans augmenter les dépenses. Repenser le business model sur un objectif de profitabilité, plutôt que de croissance uniquement ».

On y apprend que Blade a travaillé ces derniers mois – avec Kempf aux commandes de l'équipe technique – à l'intégration de Shadow à Gaia-X et des partenariats avec Qarnot et Preligens. Un développement technique a d'ailleurs été lancé sur l'offre B2B, avec de premiers clients tests déjà actifs, dont Centrale-Supélec.

L'offre concerne tous les actifs incorporels et se réserve la reprise de tous les éléments d'actifs à l'exception de certains contrats, comme ceux signés en 2020 (correspondant aux serveurs Ultra/Infinite de 2CRSi). Le montant est pour le moment pour 80 000 euros, mais ce projet fera sans doute l'objet d'améliorations sur de nombreux points.

En effet, l'équipe a décidé assez tard de se lancer et travaille actuellement à trouver les investisseurs pour financer son offre. Un travail qu'elle doit boucler dans les deux semaines si elle veut avoir une chance de l'emporter.

Also Holding AG : le Suisse que l'on n'attendait pas

Lorsque nous avons découvert les offres de reprise, quelle ne fut pas notre surprise d'y voir un acteur comme Also. La multinationale suisse, géante du secteur des solutions TIC, est en effet assez discrète, bien que présente de longue date en France. En 2020, le groupe comptait 4 000 salariés dans le monde et annonçait près de 12 milliards d'euros de chiffre d'affaires en croissance, de 11 % par rapport à 2019, pour un résultat net de 130 millions d'euros. 

Il dit aussi avoir une « forte expérience en matière d'intégration de nouvelles activités dans son périmètre d'intervention. Depuis 2011, le Groupe ALSO a en effet procédé à 21 acquisitions dans 18 pays européens ». Pourquoi Blade ? Tout simplement parce que les deux sociétés se connaissent et ont failli travailler ensemble.

En 2017, la société avait été approchée pour être l'un des partenaires de Blade, comme elle le fait déjà pour un autre acteur du secteur, Ludium Lab. Les discussions ne sont à l'époque pas allées très loin, Also ayant simplement été un fournisseur de Blade jusqu'en 2018. Les deux sociétés n'ont plus travaillé ensemble depuis.

L'offre de reprise d'Also évoque la continuité de l'activité, avec une augmentation du revenu moyen par utilisateur et une nouvelle solution « Boost v2 » pour fin 2021, sur laquelle elle proposerait ses autres services, avec de la vente d'appareils pour accéder à Shadow, d'accessoires pour l'utiliser et de contenus comme des jeux. 

On retrouve comme dans les autres offres la volonté de miser également sur une offre B2B, ici en mode IaaS, visant également le monde de l'éducation et les joueurs et la conclusion de partenariats pour monétiser la plateforme. Le groupe met surtout en avant l'avantage que confère son soutien à un acteur tel que Blade pour croître.

S'il ne compte reprendre que 74 salariés, sans s'engager sur le paiement des congés payés, RTT et autres éléments sociaux, Also est bien plus généreux concernant le périmètre de son offre de reprise. Il propose ainsi 1,5 million d'euros pour les immobilisations corporelles et 500 000 euros pour les immobilisations incorporelles.

Le groupe dit également vouloir étudier l'éventuelle reprise de Blade Corp. et Korea, mais à date de dépôt des offres, Also était encore en attente de détails financiers sur ce sujet, qui fait donc partie de ses clauses suspensives.

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