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Écologie : pour Gaël Giraud (CNRS), « entre les banques et la planète, il faut choisir »

Pas de Sam pour nous sauver la mise cette fois
Tech 9 min
Écologie : pour Gaël Giraud (CNRS), « entre les banques et la planète, il faut choisir »
Crédits : Gutzemberg/iStock

Le réchauffement climatique est une réalité à laquelle nous devons faire face. Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS, donne sa vision sur cette brûlante problématique. Il détaille « la dépendance des bilans bancaires aux actifs fossiles » et prône un retour aux « communs » pour lutter contre la « privatisation du monde ».

Cela fait maintenant plusieurs mois que le CNRS est engagé dans un combat contre le réchauffement climatique et qu’il a tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises. Le Centre national pour la recherche scientifique a notamment détaillé comment la communauté scientifique pouvait (essayer de) convaincre les décideurs d’œuvrer sur le sujet.

Sale temps pour le climat

Les chercheurs sont « à la fois persuadés qu’il est encore possible d’agir, et convaincus que leurs efforts ne sauraient suffire, à eux seuls, à régler les problèmes ». Mais pour Marc Robert, chimiste au Laboratoire d’électrochimie moléculaire de Paris, « il n’y aura pas de coup de baguette magique scientifique » pour régler les crises environnementales à venir. 

C’est donc dans un contexte morose – d’autant plus après une COP25 « décevante » pour le secrétaire général de l’ONU et la sortie des États-Unis de l’accord de Paris (il sera effectif en novembre 2020) – que le CNRS publie dans son Journal l'interview de l’un de ses directeurs de recherche : Gaël Giraud. Un expert du sujet qui, en plus de codiriger la chaire « Énergie et prospérité » soutenue par l’École Normale Supérieure, était chef économiste de l’Agence française de développement et membre du comité d’experts sur la transition énergétique auprès du gouvernement.

Le chercheur y explique que pour « sauver » la planète, il faut passer par une « indispensable réduction des inégalités » entre les peuples et les pays. Les banques et leurs importants financements en faveur des énergies fossiles par rapport aux renouvelables en prennent aussi pour leur grade au passage.

Pour Gaël Giraud, la situation est loin d'être simple. Car si des changements rapides sont nécessaire, une action trop brutale pourrait avoir de lourdes conséquences sur l’économie mondiale. Il revient également sur la notion de « privatisation du monde » et du partage des ressources de notre planète, carburant indispensable à la société moderne.

Les revenus et les émissions de CO₂ sont liés

Gaël Giraud commence par abonder dans le sens de plusieurs études établissant un lien entre inégalités économiques et environnementales : « Il est exact que les émissions de C0₂ atmosphérique reflètent directement les inégalités économiques entre pays. Pour une raison simple : les personnes bénéficiant des revenus annuels les plus élevés sont celles qui émettent le plus de C0₂ par an ».

Le scientifique s’explique : « les personnes bénéficiant des revenus annuels les plus élevés sont celles qui émettent le plus de C0₂ par an. Un citoyen américain émet, par exemple, en moyenne chaque année, plus de 15 tonnes (t) de C0₂, un Français environ 5 t quand un Tchadien émet moins de 2 t ».

Une disparité qui se retrouverait également au sein de chaque pays : « les émissions de CO₂ augmentent avec le revenu, et ce, même si les personnes les plus aisées peuvent s’offrir des modes de consommation plus respectueux de l’environnement ». Gaël Giraud se refuse par contre à établir un lien de cause à effet entre les inégalités et la pollution.

Pour lui, « ce n’est donc pas la redistribution économique qui importe, au premier ordre, mais nos modes de vie et le nécessaire apprentissage par tous de la sobriété ». Il met en avant une étude de Carbone 4, un cabinet d’étude spécialisé sur les questions de transitions énergétiques :

« Changer nos comportements individuels [consommer local, acheter d’occasion/reconditionné, trajet en vélo, covoiturage, etc., ndlr] pourrait permettre de réduire jusqu’à 25 % notre empreinte carbone en l’état, 30 % pour les plus ascétiques d’entre nous. Pour faire converger vers zéro les émissions nettes de C02, et conserver quelque chance de ne pas trop nous éloigner de l’objectif de 2 °C de l’Accord de Paris, il faut transformer en profondeur et collectivement les infrastructures dont nous dépendons ».

Pour Carbone 4, cela passerait par la décarbonation de l’industrie, de l’agriculture, du fret, des services publics, etc. En effet, passer de 10,8 tonnes de « CO₂ équivalent » – c’est-à-dire prenant en compte les gaz à effet de serre non CO₂ comme le méthane et le protoxyde d’azote – à 2 tonnes seulement en 2050 pour être compatible avec l’accord de Paris, les seules actions des particuliers, aussi importantes et drastiques soient-elles, ne seront pas suffisantes.

Carbonne 4,Carbonne 4,
La réduction de l’empreinte carbone moyenne en France, avec un engagement réaliste des individus (gauche) et héroïque (droite)

« L’urgence de ne pas se presser… » pour le monde de la finance

Le directeur de recherche du CNRS revient ensuite sur les déclarations en 2015 de Mark Carney, alors fraîchement nommé gouverneur de la Banque d’Angleterre : « Les défis actuels liés au réchauffement climatique sont de piètre importance par rapport à ce qui est sur le point d’arriver […] Une fois que le changement climatique sera devenu une question déterminante en termes de stabilité financière, il sera peut-être déjà trop tard », prévenait-il.

Il faut donc bouger rapidement… mais dans le même temps le monde de la finance redoute « les pertes financières que pourrait provoquer une transition énergétique et écologique trop rapide [...]D’où, au regard des intérêts financiers immédiats, l’urgence de ne pas se presser… », affirme le chercheur.

Actuellement, les impacts économiques du réchauffement – sur les littoraux, la biodiversité, l’érosion des sols, les événements climatiques extrêmes, etc. – sont difficilement quantifiables pour une majorité des entreprises. Pour ne rien arranger, ils « ne sont pris en compte, ni dans la comptabilité d’entreprise, ni dans la comptabilité nationale ». Ils sont donc « amplement sous-évalués » par les entreprises.

Sans surprise, les premières victimes de ce statuquo sont les populations les plus défavorisées, notamment celles se trouvant dans l’hémisphère sud, en Afrique subsaharienne par exemple. Il faut voir plus loin que le bout de son nez pour l’économiste : les deux parties du globe sont économiquement dépendantes et « un effondrement des "Suds" entraînerait rapidement celui du Nord ». 

Les banques françaises financent « massivement les hydrocarbures fossiles »

Dans la suite de son interview, Gaël Giraud explique qu’il étudie « la dépendance des bilans bancaires aux actifs fossiles », dont il est certain qu’elle est « considérable », mais que cette situation est finalement « normale ».

Par contre, « ce qui l’est moins, c’est que les banques françaises aggravent leur dépendance en continuant de financer massivement les hydrocarbures fossiles ». Il cite une étude d'Oxfam France affirmant que « sur 10 euros, 7 euros vont à ces énergies climaticides, et seulement 2 euros aux énergies renouvelables […] L’euro restant allant aux énergies nucléaire et hydraulique ».  L’association établit un « podium » :

  • BNP Paribas : 12,8 milliards d’euros pour les énergies fossiles, contre 3,3 milliards pour les renouvelables
  • Crédit Agricole : 12,6 et 2,7 milliards d’euros
  • Société Générale : 11,5 et 3,3 milliards d’euros

Et la situation ne se serait pas franchement améliorée puisqu’en 2017 les financements liés aux énergies fossiles auraient augmenté de 1,8 milliard d’euros par rapport à 2016, quand ceux sur les énergies renouvelables auraient baissé de… 1,8 milliard d’euros. Des vases communicants à contre-courant. 

Sur les marchés financiers, la situation n’est guère plus reluisante et on retrouve quasiment les mêmes chiffres, toujours selon Oxfam France : « pour 1 euro accordé sur ces marchés en faveur des énergies renouvelables, les banques françaises accordent plus de 8 euros aux énergies fossiles ». L’association en appelait alors à ces institutions et à l’État pour prendre leurs responsabilités face au changement climatique.

Oxfam France rapport banqueOxfam France rapport banque
Crédits : Oxfam France

Une impossible marche forcée

La solution de passer en force n’est pas viable pour le directeur de recherche : « si nous décidions de faire du charbon et du pétrole des "actifs échoués", c’est-à-dire si nous les interdisions du commerce, beaucoup de nos banques seraient en faillite ».

Ce serait notamment le cas de BNP Paribas qui pèse la bagatelle de « près de 2 000 milliards d’euros, soit l’ordre de grandeur du PIB de la France ». Sa chute entraînerait certainement l’économie française dans son sillage. L’État « serait bien incapable de rembourser les épargnants jusqu’à hauteur de 100 000 euros comme le garantit pourtant la loi » via la garantie bancaire des dépôts. Pour Gaël Giraud, ce risque systémique explique que « la plupart des économies occidentales ne peuvent tout simplement pas avancer à marche forcée vers des sociétés décarbonées sans mettre en péril le système financier mondial ». 

« D’où, à mon avis, l’inaction générale, dissimulée derrière du greenwashing médiatique, car nous dépendons tous des banques : le secteur public comme le secteur privé », ajoute-t-il. Bref, « entre les banques et la planète, il faut choisir ».

Contre la « privatisation du monde », le concept des « communs » 

Le directeur de recherche du CNRS revient ensuite sur la question du partage des ressources et les conséquences au niveau mondial : « Nous sommes hantés par l’imaginaire d’une appropriation du monde, qui nous retient de consentir collectivement à la mise en commun des ressources, des biens et des services, et à leur préservation ».

Il cite un exemple qui a fait couler beaucoup d’encre : « il n’existe aucune autorité légale capable de remettre en cause la souveraineté de l’État brésilien, même lorsqu’il détruit la forêt amazonienne ». Le scientifique souhaite ainsi que l’on mette en place des « communs », c’est-à-dire des « ressource[s] partagée[s] et gérée[s] collectivement par une communauté ». Un exemple avec la pêche : « il nous faut créer des institutions mondiales au sein desquelles la haute mer, en particulier, soit administrée comme un commun à part entière ».

Il rappelle que le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) a déjà tiré la sonnette d’alarme : « si on ne fait rien, plus un seul poisson comestible ne nagera dans les océans d’ici 2050 ».

Puis vient la question de la monnaie, un sujet brûlant depuis l’annonce de la cryptomonnaie Libra de Facebook qui a d’ailleurs entraîné des levées de boucliers de la part de plusieurs institutions et régulateurs en Europe.

« Les velléités affichées désormais par les GAFAM de frapper monnaie, à leur tour, ouvrent la voie à un approfondissement de la privatisation de la monnaie, éventuellement hors du contrôle des autorités publiques de régulation bancaire, qui ne pourrait que rogner davantage encore sur la souveraineté des citoyens et affaiblir des États déjà mis à mal ».

Pour Gaël Giraud, ce sont les différentes formes de « privatisation du monde » et leurs effets négatifs sur l’environnement qui sont à combattre. Mais alors que l’arrivée de Facebook dans le secteur des cryptomonnaies peine à mettre tout le monde d'accord, qu'attendre sur des questions qui peuvent être tout aussi complexes, parfois plus, telles que la souveraineté territoriale sur la pêche, l’écologie et le partage des matières premières ?

58 commentaires
Avatar de Ramyel Abonné
Avatar de RamyelRamyel- 24/02/20 à 16:15:19

Bref, j'essaie de pas être pessimiste mais on va pas se mentir : on est dans la mouise :'D

Avatar de meyrand018 Abonné
Avatar de meyrand018meyrand018- 24/02/20 à 16:21:44

Gaël Giraud (sj) avait lancé une campagne pour que tous les articles liés à la lutte contre le réchauffement climatique soient en libre accès sur le Web. NextInpact ira-t-il en ce sens ?

Avatar de Inny Abonné
Avatar de InnyInny- 24/02/20 à 16:39:18

Qui a besoin d'une planète pour vivre de toute façon ? :fumer:

Avatar de Groupetto Abonné
Avatar de GroupettoGroupetto- 24/02/20 à 16:59:19

Mouaif...si les banques financent les énergies fossiles, c'est qu'elles arrivent pas à faire d'argent avec les énergies propres.

Et si elles y arrivent pas, c'est que les externalités négatives des énergies fossiles ne sont pas assez prises en compte dans leur prix. Il faudrait faire une (grosse) taxe carbone pour inciter les consommateurs (particuliers et entrerprise) à se tourner vers les énergies propres et inciter les "producteurs" potentiels à investir plus dans l'énergie propre.

Bref je pense que c'est d'abord un problème de régulation, qui pourrait être géré par les Etats. Les banques n'y peuvent rien - elles essaient juste de faire de l'argent, comme n'importe quelle entreprise.

Evidemment le gros problème, c'est qu'il faudrait que tout le monde soit d'accord, sinon ça sert à rien : Etats-Unis, Chine, Brésil... Et là c'est quand même plus ou moins mort.

Avatar de Vesna Abonné
Avatar de VesnaVesna- 24/02/20 à 17:03:30

Inégalités, inégalités, ce ne sont pas les inégalités le problème mais la pauvreté. Et la pauvreté va de pair avec une faible consommation d'énergie et partant d'émission de CO2.

Avatar de carbier INpactien
Avatar de carbiercarbier- 24/02/20 à 17:05:15

Si le constat est réaliste, les coupables désignés ne sont pas forcément exhaustifs.
Nous occidentaux (la totalité d'entre nous) faisons partie des 15% des + riches sur Terre.
Certes les banques sont réticentes mais pas que. D'ailleurs mettre + les banques en avant est symptomatique: il faut qu'on se trouve un coupable pour éviter de se regarder dans une glace.
Les banques ne se financent pas que sur les énergies fossiles: si nous achetons des véhicules avec d'autres sources d'énergie, si nous relocalisons la production pour faire du local + cher mais moins polluant, les banques y trouveraient tout autant leur compte.

Non seulement ce discours est réducteur mais en plus il ne donne aucun chemin pour parvenir à une modification des comportements.

Avatar de js2082 INpactien
Avatar de js2082js2082- 24/02/20 à 17:27:15

Groupetto a écrit :

Mouaif...si les banques financent les énergies fossiles, c'est qu'elles arrivent pas à faire d'argent avec les énergies propres.

Elles font de l'argent avec les énergies propres, mais pas assez à leurs yeux.
Elles attendent des rentabilités à deux (voir 3) chiffres sur des très courtes durées.
Les énergies propres ne peuvent répondre à leur appétit d'ogre,  c'est pour ça qu'elles n'y investissent pas.

 

Groupetto a écrit :

Et si elles y arrivent pas, c'est que les externalités négatives des énergies fossiles ne sont pas assez prises en compte dans leur prix. Il faudrait faire une (grosse) taxe carbone pour inciter les consommateurs (particuliers et entrerprise) à se tourner vers les énergies propres et inciter les "producteurs" potentiels à investir plus dans l'énergie propre.

Rien que d'uniformiser la taxe sur les énergies fossiles au même niveau que ce que le consommateur lambda paie, ça remettrait les pendules à l'heure.

 

Vesna a écrit :

Inégalités, inégalités, ce ne sont pas les inégalités le problème mais la pauvreté. Et la pauvreté va de pair avec une faible consommation d'énergie et partant d'émission de CO2.

Les inégalités sont responsables de la pauvreté.
 
 Lutte contre la cause , pas la conséquence.

Avatar de gjdass Abonné
Avatar de gjdassgjdass- 24/02/20 à 17:38:15

Entièrement d'accord

Avatar de gjdass Abonné
Avatar de gjdassgjdass- 24/02/20 à 17:41:48

Les banques remplissent avant tout un rôle dans l'économie. Elles répondent à des besoins de clients, comme n'importe quelle boite, en prenant leurs marges au passage.

Mais la banque ne se dit pas "Hop, je vais aller financer une usine à pétrole". Un client vient la voir avec un besoin. Elle y répond, et prend sa marge au passage. Si le client vient pour un parc d'éoliennes (et c'est le cas parfois), elle y répond tout pareil.

Bref, zoomer sur les banques est à mon sens démago à souhait. Tout le monde est responsable, à commencer par les clients, c'est à dire nous et les entreprises qui ont des projets d'exploitation des énergies fossiles.

Avatar de anonyme_eef969e99a274610807fd9faa41faeaa Abonné

Merci Next inpact pour cet article avec Gaël Giraud (banquier en son temps).
 
 « Gaël Giraud. Un expert du sujet qui, en plus de codiriger la chaire «
Énergie et prospérité » soutenue par l’École Normale Supérieure, était
chef économiste de l’Agence française de développement et membre du
comité d’experts sur la transition énergétique auprès du gouvernement. »

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