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Affaire Griveaux : le mauvais débat sur l'anonymat

Érections, piège à cons
Droit 7 min
Affaire Griveaux : le mauvais débat sur l'anonymat
Crédits : lofilolo/iStock/ThinkStock

L’affaire qui a provoqué la démission de Benjamin Griveaux, à savoir la diffusion publique de vidéos à caractère sexuel, a été le terreau à de nombreuses réactions. Si l’atteinte à l’intimité de la vie privée a largement été dénoncée, certains s’en prennent maintenant à l’anonymat sur les réseaux sociaux. Tour d'horizon et réponses à cette fâcheuse idée.

Ainsi, selon la journaliste Nathalie Saint-Cricq, dans le 20h de France2 vendredi (00:12:41), « il y a en germe une espèce de forme de terrorisme des réseaux sociaux, l’idée qu’on cherche à piéger les gens, qu’on fait du chantage et qu’il y ait même une police des mœurs sur le Net et avec en prime cet immense signe de courage qu’est l’anonymat ou c’est juste une entrave absolue à notre liberté. »

Alain Duhamel sur LCP est sur la même veine. Il plaide pour deux mesures : d’une part, « se battre contre l’anonymat parce que c’est ce qu’il fait ressortir mécaniquement ce qu’il y a de pire chez chacun, on le sait bien, il suffit de se rappeler les guerres ». Et d’autre part, « vis-à-vis de Twitter comme vis-à-vis des hébergeurs, la seule solution ce sont des amendes massives, de dizaines de millions ».

Xavier Iacovelli, sénateur LaRem des Hauts-de-Seine y va de son commentaire, dénonçant « la dictature des réseaux sociaux qui dépolitise complètement le débat ». Pour Gérard Larcher (LR), président du Sénat, « il est grand temps de réguler les torrents de boue qui se déversent sur les réseaux sociaux. La liberté d’expression doit s’arrêter aux frontières de la vie privée que chaque citoyen est en droit d’exiger. » 

Réguler les réseaux sociaux est également en ligne de mire de la Ligue Internationale Contre le Racisme et l'Antisémitisme (LICRA), « l'affaire Griveaux montre combien la régulation des réseaux sociaux est un impératif de survie démocratique. Que certains parlementaires qui ont encore des pudeurs de gazelle à l'idée de fermer ce robinet de boue aient enfin le courage d’agir avec Laetitia Avia ».

D’ailleurs, l’auteure de la proposition de loi contre la haine en ligne rebondit sur le sujet : « Le modèle des plateformes, qui repose sur la viralité des contenus, engendre la création d’un « tribunal sur internet ». Que l’information soit vraie, fausse, légale ou illégale, si elle est diffusée à grande ampleur : le mal est fait » assure la députée LREM. 

L'anonymat ? « Une honte » pour Richard Ferrand 

Celle-ci profite utilement de l’évènement pour s’étonner que le Sénat ait si mal accueilli sa proposition de loi visant à obliger Twitter et les autres plateformes à retirer en moins de 24 heures une série de contenus illicites (dont les contenus pornographiques parce qu’accessibles aux mineurs).

« L'anonymat est une honte » embraye Richard Ferrand dans le JDD. « Le premier des courages est de signer, d'assumer ce que l'on dit ». Pour le président de l’Assemblée nationale, « la loi Avia est un début pour nous protéger des messages haineux ». 

Me Eric Dupont-Moretti s’attaque également à ces services en ligne : voilà des « réseaux sociaux [qui] sont en train de nous déchiqueter, petit à petit de nous faire perdre notre liberté ». « Internet, comme les plus grandes inventions de progrès, porte ses déviances que l’anonymat cautionne comme la calomnie ou la diffamation » ajoute Bruno Bonnell, députée LaREM. « Faisons de la France le pays de l’exigence et l’obligation de transparence des sources et sanctionnons les abus. » 

Avec une nuance de bulldozer, Christophe Barbier s’interroge : « les Chinois arrivent bien à bloquer tous les mots qui parlent de 'démocratie', pourquoi nous on n’arrive pas à bloquer tous les mots qui franchissent la loi et tous les internautes qui sous couvert d'anonymat franchissent les bornes de la loi ? » 

Sept réponses à ces propos

Ces propos marquent donc le besoin d’une sérieuse remise à plat de la problématique soulevée par cette diffusion de contenus attentatoires à la vie privée.

D’un, l’affaire n’est pas née sur les réseaux sociaux mais sur un site. Un nouveau tour de vis réglementaire sur ce canal n’aurait de toute façon rien changé sur les diffusions en temps réel. Twitter et les autres plateformes ne sont que des moyens de communication. Le hashtag #touchepastwitter ne dit pas autre chose. Ces moyens servent de caisse de résonance à des contenus mis en ligne par les internautes. Obliger ces intermédiaires à les retirer en 24 heures, ou 12 heures ou 1 heure ne changera finalement pas grand-chose, si ce n’est d’accentuer dans le même temps le risque d’atteinte à la liberté d’expression ou de communication.

De deux, on sait qui a mis en ligne la vidéo, à savoir celui qui fut détenteur du site désormais désactivé (côté serveur comme nom de domaine). Piotr Pavlenski a d’ailleurs depuis été placé en garde à vue, avec sa compagne Alexandra de Taddeo, des chefs d' « atteinte à l'intimité de la vie privée » et de « diffusion sans l'accord de la personne d'images à caractère sexuel ». Initialement, l’affaire ne pose pas la question de « l’anonymat » sur Twitter, mais la diffusion par une personne connue d’une vidéo et d’écrits attribués à une personne connue, relevant de l’intimité de la vie privée. Réchauffer le sujet de l’anonymat revient à opérer un curieux glissement dans l’enchevêtrement des faits.

De trois, sur les réseaux sociaux, l’affaire ne concerne pas davantage l’anonymat puisque des internautes sous leur vrai nom ont partagé le fameux lien, dont Joachim Son Forget, député ex-LREM. Rendre obligatoire l'identité réelle n’aurait donc rien changé.

De quatre, évoquer une problématique d’anonymat traduit une profonde méconnaissance de la situation, puisque Twitter comme les autres reposent sur un possible pseudonymat. Nuance. Les hébergeurs de contenus ont même l’obligation de conserver un an durant les données de connexion de ceux qui ont publié des contenus en ligne. FAI et hébergeurs, impose la loi sur la confiance dans l’économie numérique de 2004, doivent détenir « les données de nature à permettre l'identification de quiconque a contribué à la création du contenu ou de l'un des contenus des services dont elles sont prestataires ». Quand des députés parlent d’anonymat, c’est donc qu’ils ne connaissent pas cette loi.  

De cinq, réclamer une réforme législative traduit une nouvelle méconnaissance du droit pénal qui sanctionne déjà l’infraction de « pornodivulgation » en son article 226-2-1. Il permet de faire condamner quiconque a porté ou laissé « porter à la connaissance du public ou d'un tiers ou d'utiliser de quelque manière que ce soit » de tels enregistrements. La plume est suffisamment généreuse pour sanctionner les messages aussi bien publics que privés, comme le rappelait Me Alexandre Archambault.

De six, réclamer la levée du pseudonymat (mal baptisé « anonymat ») serait une erreur profonde. La liberté d’expression exige parfois l’usage d’une identité d’emprunt permettant à l’internaute d’exprimer par le biais d’une identité virtuelle, des propos qu’il n’aurait jamais osé révéler sous son vrai nom (orientation sexuelle, positions religieuses ou politiques, etc.).

Il peut aussi l’abandonner ou utiliser un autre masque au besoin. Le pseudonymat est un levier de désinhibition qui permet aussi de protéger sa réputation en ligne. « Sur l’internet, écrivait en ce sens Me Eolas en 2011, ce n’est pas qui vous êtes qui compte, mais ce que vous dites. Le pseudonymat est quelque chose de naturel sur les réseaux, et même une prudence élémentaire face à un support hypermnésique. Il est temps que l’on cesse de le trouver suspect, et cela commencera en cessant de le confondre avec l’anonymat ». 

De sept, enfin, si Benjamin Griveaux avait utilisé de solides outils de protection de son identité, en agissant par exemple sous pseudonymat, peut-être serait-il parvenu à prévenir ce risque.

« La crise actuelle, comme d’autres, interroge sur le respect de l’État de droit dans un monde numérique. Nous avons besoin d’une réflexion collective sur ce sujet. Mais la fin de l’anonymat (qui n’est souvent qu’un pseudonymat) est un mauvais combat, dangereux et probablement vain » fait remarquer justement Cédric O, secrétaire d’État au numérique. 

241 commentaires
Avatar de Chre Abonné
Avatar de ChreChre- 17/02/20 à 14:11:53

Merci Marc pour cette analyse, toujours pertinente dans ce monde de plus en plus fou.

 Les politiques veulent reprendre le contrôle d'Internet, et ne savent plus quoi inventer pour y parvenir, chaque occasion devenant un prétexte, même si elle n'a rien à voir.

Avatar de Shadowman_2k3 Abonné
Avatar de Shadowman_2k3Shadowman_2k3- 17/02/20 à 14:17:44

Moi qui pensait qu'on allait parler de la violence sans mesure des jeux-vidéos ...

Avatar de johanns Abonné
Avatar de johannsjohanns- 17/02/20 à 14:17:58

Moi ce qui me pose problème, c'est qu'on occulte complètement l'action originelle, à savoir qu'un homme politique de notoriété publique a eu la bonne idée d'envoyer des images de son zboub à une étudiante.
D'une ça dénote le caractère pervers de la personne en question.
De deux ça démontre qu'il n'a absolument aucune réflexion sur l'utilisation qui peut être faite de ses données, et pour une personne de son âge (il a pas 80 ans non plus) et de son supposé niveau intellectuel (il pouvait potentiellement diriger la capitale de France) c'est carrément flippant.

Avatar de Patch INpactien
Avatar de PatchPatch- 17/02/20 à 14:18:26

Chre a écrit :

Merci Marc pour cette analyse, toujours pertinente dans ce monde de plus en plus fou.

 Les politiques veulent reprendre le contrôle d'Internet, et ne savent plus quoi inventer pour y parvenir, chaque occasion devenant un prétexte, même si elle n'a rien à voir.

:chinois:

Avatar de al_bebert INpactien
Avatar de al_bebertal_bebert- 17/02/20 à 14:19:17

merci de remettre les choses à plat  !

même si je doute que nos putains d'énarque ne lisent cet article :( (vous devriez peut être leur envoyé un mail avec un accès premium pour cet article :) )

Avatar de JusticeRage Abonné
Avatar de JusticeRageJusticeRage- 17/02/20 à 14:19:33

Je suppose qu'Alain Duhamel parle de la résistance.

Avatar de MarcRees Équipe
Avatar de MarcReesMarcRees- 17/02/20 à 14:19:57

Franchement, il fait ce qu'il veut dans un cadre consenti par l'une et l'autre des parties. Les considérations morales sont totalement hors cadre, AMHA.  

Avatar de elticail INpactien
Avatar de elticailelticail- 17/02/20 à 14:20:59

johanns a écrit :

 et de son supposé niveau intellectuel

https://www.marianne.net/politique/emmanuel-todd-en-bas-l-intelligence-progresse...

Avatar de Drozo INpactien
Avatar de DrozoDrozo- 17/02/20 à 14:25:52

Hum me semblerai peut être plus utile, de former les gens, au fait qu'on ne devrait JAMAIS partager une bite en vidéo, surtout si c'est la sienne, à un/e inconnu/e histoire de ne pas se faire racketter par exemple; parce qu'on sait jamais ! (tiens c'est marrant c'est au programme de 6eme du collège de ma fille ... )
Le manque de bon sens de ce gars est franchement phénoménale on parle quand même pas d'un gars lambda, mais d'un politique, un ancien secrétaire d'état, un député, un conseiller régionales et [strike]voir un maire[/strike] qui fait tout ce qu'il faut quand même pour se faire manipuler par un maitre chanteur.
Alors c'est vrai c'est moche pour sa vie privée, son partie sa carrière sa famille, et notre internet libre et anonyme.
Bordel qu'il est teubé !

Édité par Drozo le 17/02/2020 à 14:27
Avatar de Lesgalapagos Abonné
Avatar de LesgalapagosLesgalapagos- 17/02/20 à 14:28:36

Vous oubliez peut-être de rajouter que LREM c'est abondamment servit de comptes anonyme dans ces campagnes, s'en servant pour diffuser sa propagande et déstabiliser les ses détracteurs, dont de nombreux GJ.

Notre problème vient l'aristocratie de l'incompétence qui nous gouverne.

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