Alors qu'Ariane 6 n'est pas encore terminée, certains se demandent si le lanceur n'arrive pas trop tard face à SpaceX. Une audition au Sénat sur la politique des lanceurs spatiaux était l'occasion de faire le tour de la question, en l'élargissant à la réutilisation, l'avenir d'ArianeGroup, les débris spatiaux et Galileo.
Mercredi, André-Hubert Roussel (président exécutif d'ArianeGroup) et Jean-Yves Le Gall (président du CNES, Centre national d'études spatiales) étaient au Sénat pour détailler la politique française et européenne des lanceurs spatiaux. Il s'agissait d'une audition commune entre les commissions des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées ainsi que celle des Affaires économiques.
Ariane sous pression de SpaceX et de la Cour des comptes
Des interventions riches en enseignements alors que le lanceur européen Ariane 5/6 fait face à une pression toujours plus importante de SpaceX, qui parvient à récupérer et réutiliser plusieurs fois le premier étage de sa fusée Falcon 9. ArianeGroup ne reste évidemment pas les bras croisés et finalise Ariane 6, qui devrait permettre de regagner en compétitivité.
Alors que le premier vol est prévu pour la fin de l'année prochaine, certains parlementaires se demandent si la direction prise est la bonne. Ils s'appuient notamment sur le rapport de la Cour des comptes qui affirme que « le modèle économique actuel d’Ariane 6 présente des risques ». Au-delà du rayonnement de l'Europe dans l'espace se pose la question de l'autonomie face aux géants américains et chinois (entre autres).
Pendant près de 1h30, les deux présidents sont revenus sur des sujets allant de la réutilisation aux débris spatiaux et à Galileo, en passant par la guerre des prix que livre SpaceX sur les lancements commerciaux.
« Arianespace est restée le leader* face à SpaceX »
En 2018, près de 120 lancements ont été effectués dans le monde. Plus d'une trentaine pour la Chine, dont seulement deux commerciaux. Plus d'une trentaine aussi pour les États-Unis avec une majorité pour des satellites institutionnels. Ce segment est inaccessible à l'Europe à cause du Buy America Act et d'un équivalent en Chine. Ce sont ainsi près des deux tiers du marché mondial qui échappent complètement aux lanceurs Ariane/Vega. Le Vieux Continent est en quatrième position avec onze lancements, dont quatre doubles.
Malgré tout, le président d'ArianeGroup affirme que, dans cette conjecture, « Arianespace est restée le leader face à SpaceX sur le marché commercial de géostationnaires. L'an dernier, la prise de commande a été de cinq lancements plus trois options côté Arianespace, contre un lancement et une option côté SpaceX... Je parle bien sûr du marché commercial », ajoute-t-il pour répondre au petit brouhaha naissant dans la salle.
L'avenir n'est pas vraiment rose cette année : « l'activité opérationnelle reste soutenue, mais elle ne va néanmoins pas atteindre les axes de croissance envisagés. En particulier, depuis le début de l'année on voit une perspective côté américain un peu plus faible que ce qui était prévu », explique le président d'ArianeGroup.
Pour assurer une compétitivité sur le marché, la société va « baisser ses effectifs en France et en Allemagne, avec plus de 2 300 personnes en moins sur les quatre années à venir ». Une fois le développement d'Ariane 6 terminé, la société aura en effet besoin de moins de personnel.
Les équipes des programmes civils seront principalement touchées. Pour autant, « il n'y a pas de plan social prévu », affirme André-Hubert Roussel dans la session des questions/réponses. Une partie des effectifs basculera sur les équipes en charge de la « dissuasion » pour l'armée. Pour le reste, « la pyramide des âges fait que cette décroissance des effectifs peut se faire avec des départs naturels ».
Nous n'aurons par contre pas la répartition des suppressions de postes en France et en Allemagne, les deux pays où la société est présente en masse.
Les budgets, la guerre des lancements commerciaux
De son côté, Jean-Yves Le Gall vante l'efficacité franco-européenne : « nous faisons beaucoup mieux que les autres, avec des moyens conséquents, mais quand même en perspective réduite. Je cite toujours l'exemple de l'augmentation cette année du budget de la NASA : c'est à peu près l'équivalent de celui du CNES ». André-Hubert Roussel abonde : la différence de budget entre les agences spatiales européenne (ESA) et américaine (NASA) est à un « facteur 5 » au profit des Américains évidemment, et même d'un « facteur 10 avec la Défense ».
Par rapport à nos voisins d'outre-Atlantique, un autre changement important doit être pris en considération pour le président du CNES : « nous avons peu de lancements institutionnels, nous avons construit le succès des lanceurs Ariane en nous appuyant sur le marché commercial, ce qui rend la compétitivité très importante ». C'est justement l'objectif principal des lanceurs Ariane 6 et de Vega C en cours de développement.
Un point de vue partagé par André-Hubert Roussel d'ArianeGroup : « les lancements institutionnels européens ne suffisent pas à garantir le maintien d'une filière autonome ». Or, sur le marché commercial, l'Europe doit faire face à « un retour des lanceurs américains, ce qui n'était pas le cas depuis plusieurs décennies, et en particulier de SpaceX ». Pour Roussel, « c'est aujourd'hui qu’il faut investir pour préparer les lanceurs de demain et les évolutions d'Ariane 6 pour rester dans cette guerre ».
Un message adressé aux politiques alors que la réunion Space19+ en novembre à Séville sera cruciale pour l'avenir de l'Europe spatiale. Les deux présidents espèrent d'ailleurs que l'Europe mettra en place un Buy European Act qui, à l'instar des États-Unis, bloquera les lancements institutionnels des pays de l'Union sur des fusées européennes.
Une maitrise autonome de l'espace passe par un lanceur, mais pas seulement. Si ArianeGroup dispose déjà de GEOTracker afin de surveiller les orbites géostationnaires pour le compte du commandement interarmées de l’espace, pour André-Hubert Roussel ce n'est pas suffisant : « Nous sommes très dépendants des données fournies par les Américains. Je ne veux pas dire que demain ces accords vont disparaitre, mais ça doit être une préoccupation ».
ArianeGroup détient et exploite l'intégralité du réseau GEOTracker et aimerait visiblement aller plus loin (et probablement récupérer de nouveaux contrats) : « Une préoccupation de l'Europe doit être d'investir dans une autonomie par rapport à la surveillance spatiale et à la gestion du trafic si on veut conserver cette liberté d'action. Aujourd'hui quand on veut lancer, il faut évidemment que l'on sache si on a des risques de collision ».
Ariane 6 est « le couteau suisse qu'il nous faut »
Plusieurs parlementaires demandaient si Ariane 6 n'était pas déjà en retard face à SpaceX et Falcon 9/Heavy, alors que le lanceur n'a même pas encore commencé à voler. Sur la bataille technologie, André-Hubert Roussel ne répond pas directement à la question et rappelle que le lanceur Ariane 6 « a été conçu pour être évolutif ». Une nouvelle version pourrait d'ailleurs voir le jour en 2025 si besoin, mais sans plus de détail.
Sans surprise, le président d'ArianeGroup défend son bébé : « Ariane 6 est, je crois, le bon lanceur malgré la compétition sur les prix. Mais du point de vue de la compétitivité produit, et face à la faiblesse de notre demande institutionnelle, nous avons vraiment l'instrument et le couteau suisse qu'il nous faut en Europe ».
Il en profite pour revenir sur une « grande innovation » d'Ariane 6 trop souvent laissée de côté : Auxiliary Power Unit (APU). Il s'agit d'un « quatrième moteur ajouté dans l'étage supérieur. Il va permettre de renforcer la flexibilité sur les missions réalisées par Ariane 6 afin de pouvoir changer d'orbite pour amener des constellations et les placer dans différents plans d'orbites ».
Sur la question des tarifs, Ariane 6 sera à « peu près 50 % moins chère pour accéder à l'espace » qu'Ariane 5. Il s'agit de la fourchette haute d'une estimation du regretté Alain Souchier. Entre Ariane 1 et 5, « on a divisé le prix au kg par quatre ou cinq », expliquait-il. Avec la prochaine fusée, il serait possible de baisser de « 40 à 50 % » le prix, « beaucoup plus facilement » qu'avec la réutilisation.
Pour André-Hubert Roussel, la réutilisation est presque secondaire : « ce que demandent les clients aujourd'hui c'est une mise en orbite au meilleur coût », peu importe finalement le moyen technique pour y arriver. Sur cette question justement, l'Europe travaille aussi sur un autre projet : le moteur « low cost » Prometheus (Precursor Reusable Oxygen METHane cost Effective propUlsion System). La Cour des comptes expliquait qu'il devrait « permettre de diviser par 10 le coût de production par rapport au moteur Vulcain 2 qui équipe actuellement Ariane 5 ».
Des expérimentations sur la réutilisation pour être prêt
Arianeworks, une plateforme d'accélération d'ArianeGroup et du CNES pour préparer l'avenir des lanceurs civils « développe [...] un premier étage réutilisable » ; nom de code Callisto. Le premier vol est prévu pour 2020/2021. Un des problèmes auquel est confrontée l'Europe pour faire revenir sur Terre son premier étage est l'absence de modulation de la poussée. En effet, pour le décollage il faut mettre les gaz au maximum, alors que pour se poser en douceur, il faut jouer avec la pédale d'accélérateur.
Ces expérimentations permettent de gagner des points d'expérience sur la récupération et réutilisation d'un lanceur. Ainsi, « si un jour ces technologies devaient être implémentées sur une évolution d'Ariane 6 ou sur un futur lanceur européen Ariane », la société serait prête. La technologie n'est pas la seule contrainte : il faut également que « les cadences de lancements en Europe rendent cette nouvelle technologie économique viable ». En effet, « il y a un seuil qui se situe justement autour d'une dizaine de lancements en deçà duquel il n'est pas rentable et plus cher d'avoir un lanceur réutilisable ».
Catherine Procaccia rappelle à Jean-Yves Le Gall qu'en 2012 elle avait remis un rapport (avec Brunot Sido) sur la politique spatiale européenne : « nous évoquions la concurrence de SpaceX, les constellations, les fusées réutilisables. Grosso modo toute la communauté spatiale française nous avait un peu ri au nez en disant que ce n’était pas vraiment sérieux ».
« Permettez-moi de vous contredire », lui rétorque le président du CNES : « je n'ai pas le sentiment d'avoir ri au nez. Votre rapport a bien posé les bases du débat. C'était probablement un rapport visionnaire, mais aujourd'hui force est de constater que les faits vous ont donné raison [...] Les pistes que vous esquissiez dans ce rapport sont aujourd'hui prises en compte dans notre programme d'innovation », ajoute-t-il.
Et si certains se demandent pourquoi ne pas avoir fait de lanceur réutilisable avant, Roussel ne tourne pas autour du pot : « Nous n'avions pas les briques technologiques pour faire un lanceur réutilisable dès le premier jour ». Désormais la situation est en train de changer : « Nous avons vraiment commencé à y travailler ». Cette problématique est « prise en compte avec les programmes Prometheus, Callisto et demain Themis ». Pour rappel, Themis est une fusée réutilisable dix fois plus lourde que Callisto, et équipée d'un moteur Prometheus. Les premiers essais pourraient arriver en 2025.
Un aparté sur les débris spatiaux
Durant les échanges, l'un des parlementaires a affirmé que se trouvent en orbite « 22 000 objets détectables avec une taille supérieure de 10 cm ». « On peut penser qu'il y a un millier de satellites en exploitation, ce qui veut dire que 94 % des objets sont des débris spatiaux », précise-t-il. La question est donc de savoir quelles sont les actions mises en place par les agences spatiales.
Pour Jean-Yves Le Gall, cette question a été largement popularisée par le succès de Gravity : « Quand vous avez comme porte-parole George Clooney et Sandra Bullock c'est peut-être un peu plus facile que si vous avez André-Hubert Roussel et Jean-Yves Le Gall ».
Mais, toujours selon le président du CNES, « le phénomène décrit dans ce film avec un emballement du nombre de débris spatiaux en orbite est quand même très largement théorique ». Il revient aussi sur les annonces de certains de déployer des « choses qui ressemblent à de la science-fiction [....] comme de grands filets ». Sa réponse est sans ambigüité : « ça n'existe pas ».
Il rappelle par contre qu'il existe « une réglementation », comportant notamment l'obligation de désorbiter un satellite 25 ans après sa fin de vie ou de placer sur une orbite « cimetière » les géostationnaires. Pour autant, c'est insuffisant pour certains qui demandent des règles plus strictes. Nous n'aurons dans tous les cas pas plus de détails durant cette audition.
Il y a aussi des cas de destruction volontaire d'un satellite en orbite par un missile, causant évidemment des débris sur plusieurs orbites. C'était récemment le cas de l'Inde dans une démonstration de force visant à prouver ses capacités offensives. La Chine avait fait de même en 2007, tandis que la Russie et les États-Unis s'étaient livrés au même exercice durant la guerre froide.
Galileo va « atteindre un milliard d'utilisateurs »
Enfin, cette audition était l'occasion pour le président du CNES de se féliciter du programme Galileo. Après les placements sur une mauvaise orbite et les pannes à répétition des horloges atomiques, il avait de bonnes nouvelles : « nous allons atteindre un milliard d'utilisateurs [...] Nous sommes en train de totalement supplanter le GPS ».
« Chaque fois que vous achetez un smartphone dans le monde entier, la puce permet de récupérer le signal Galileo, affirme-t-il. Comme Galileo est à peu près 10 fois plus puissant que le GPS, le smartphone se bloque automatiquement sur Galileo ». Pour rappel, 26 satellites sont actuellement en orbite, mais seulement « 22 fonctionnent parfaitement ». La constellation va être renforcée l'année prochaine, notamment avec des lancements sur Ariane 6.