SFR « est en sureffectif » pour Patrick Drahi, les syndicats craignent un « carnage »

Drahi : le « contrat de méfiance »
Economie 8 min
SFR « est en sureffectif » pour Patrick Drahi, les syndicats craignent un « carnage »

Patrick Drahi n'a pas mâché ses mots au sujet de SFR face à la presse américaine. Il estime que l'opérateur est « en sureffectifs », un avis que les principaux syndicats de l'entreprise ne partagent pas du tout.

En marge de l'annonce de la finalisation du rachat de Cablevision aux États-Unis, Patrick Drahi, le fondateur d'Altice s'est entretenu avec des journalistes à New York au sujet de la situation de son groupe en France. Le milliardaire n'y est pas allé par quatre chemins et a tout simplement expliqué que côté emploi, le bilan est pour l'instant loin d'être satisfaisant à ses yeux. 

Pour Patrick Drahi, SFR est « en sureffectif »

« On a donné une garantie sur l'emploi de trois ans donc il reste encore un an. Aujourd'hui, on est dans une situation où les gens savent que la garantie s'arrête dans un an. C'est un peu comme chez Darty quand vous avez une garantie de trois ans. Au bout de trois ans la machine à laver tombe en panne on fait comment ? On paie. Ils savent qu'on est en sureffectifs », a déclaré Patrick Drahi devant un parterre de journalistes américains, comme le rapportent Le Figaro et Libération

Michel Combes, le nouveau PDG d'Altice a tenu le même discours lors d'une audition au Sénat « Il est assez évident que des adaptations seront nécessaires pour que SFR puisse rester compétitif sur un marché très difficile. Le législateur a voulu qu'il y ait quatre opérateurs. Nous sommes sur un marché particulièrement exigeant, qui nécessite d'être compétitif pour pouvoir continuer à investir ».

Le fondateur d'Altice ne s'est pas arrêté à cette première salve, critiquant ensuite le principe même de la clause de sauvegarde de l'emploi imposée par Bercy lors du rachat de SFR par Altice. Il estime ainsi qu'elle « a rendu les choses compliquées et créé des tensions » avec employés et syndicats. « On est quand même dans une situation en France où tous nos concurrents ont licencié à tour de bras et, nous, on a pris une garantie sur trois ans à un moment où on vend à 1 euro par mois des abonnements. Ça n’a ni queue ni tête » tempête-t-il.

Une garantie que Martin Bouygues et Patrick Drahi avaient tous deux « signé de bonne grâce » en 2013 lors de négociations préliminaires avec les partenaires sociaux en amont du rachat, nous souligne une source syndicale. Altice est même allé jusqu'à promettre des recrutements pour renforcer les équipes commerciales B2B afin de s'attirer les faveurs des salariés.

Pour les syndicats, la guerre des prix a un coût

La politique tarifaire de l'opérateur ne fait pas l'unanimité au sein des syndicats. « La guerre des prix est bienvenue pour le consommateur, avant l'arrivée de Free les opérateurs faisaient des profits mirifiques, mais là on ne peut plus maintenir ça. Si on pense qu'aujourd'hui le prix à payer pour passer des appels est de 2 voire 0 euro par mois, il y a un gros problème », résume-t-on chez SUD, qui appelle l'État et l'ARCEP à agir sur les prix, mais également les consommateurs à ne pas focaliser leur choix que sur le tarif des offres. 

Pour l'UNSA, syndicat majoritaire chez SFR (avec 36 % des voix aux dernières élections professionnelles) « le prix n'est pas un problème », estimant que même si le marché était structuré différemment, l'actionnaire principal trouverait quand même un autre angle pour justifier des licenciements. « On a souvent dénoncé les décisions de l'actionnaire... sa machine à broyer les structures a fait qu'on a perdu du CA et des clients. Et on s'est largement plaint de cet état de fait ».

On rappellera à toutes fins utiles que l'opérateur à la possibilité de fixer ses propres tarifs et de ne pas forcément jouer au même jeu que ses concurrents. Il ne se prive d'ailleurs pas de mettre en place des hausses à répétitions pour certains de ses clients, souvent en relation avec l'arrivée de nouveaux services, mais pas toujours.

Cependant SFR n'a guère d'autre option en ce moment pour stopper l'hémorragie de clientèle dont l'entreprise souffre depuis plusieurs trimestres. Depuis fin 2014, l'opérateur a perdu 1,373 million de clients mobiles (dont 457 000 hors prépayé) et 286 000 abonnés fixes sur sa clientèle de particuliers et 1,27 million de clients mobiles côté entreprise, notamment à cause de la perte de gros contrats M2M au dernier trimestre.

Un climat social pas vraiment « au beau fixe »

Patrick Drahi a également vanté les relations « au beau fixe » avec les syndicats à travers le monde.  En France le point de vue des organisations de salariés est très différent. « Si l'on considère que dernièrement nous sommes allés en justice, que nous avons gagné et que cela correspond à du beau fixe... qu'est-ce qu'une dégradation de ce climat peut préfigurer ? » résume l'UNSA. Côté syndical le ton s'est également durci ces dernières semaines, notamment avec l'amorce d'une grève au sein de SFR Business Solutions. Avant cela, la dernière grève chez SFR remontait à 2008.

Les syndicats dénoncent également le climat pesant qui règne dans l'entreprise « Vous noterez que ces annonces tombent juste avant la période de vacances estivales des salariés. C'est très anxiogène. » Certains y voient même une stratégie de la direction visant à « dégoûter » les employés pour ne même plus avoir besoin de les pousser à la porte.  

En guise d'exemple, Altice avait aussi signé avec les partenaires sociaux un accord de mobilité stipulant que toute modification du lieu de poste devait se faire sur la base du volontariat. « C'était même une proposition de l'actionnaire » souligne l'UNSA. « Et aujourd'hui ils veulent faire appel à l'article L1224-1 du Code du travail qui permet de transférer de force le lieu de l'activité prévue dans le contrat de travail en cas de changement de propriétaire ». 

Une clause de sauvegarde encombrante, que l'opérateur parvient à contourner

En pratique, la clause de sauvegarde de l'emploi ne permet pas à Altice de déclencher de plans sociaux afin de réduire drastiquement les effectifs. Par contre, l'entreprise peut amaigrir ses équipes en employant d'autres méthodes qui ne rentrent pas dans le cadre de cet accord. 

C'est par exemple le cas des employés des centres d'appels, qui travaillent pour le compte de sous-traitants. « Cet accord de maintien de l'emploi ne couvre pas les sous-traitants, alors que c'est quelque chose que l'on défendait à l'époque », nous explique un représentant du syndicat SUD. Selon lui, plus de 1 000 emplois ont déjà été supprimés dans les centres d'appels externes et 3 000 autres seraient sur la sellette d'ici un an et demi en incluant l'ensemble des sous-traitants.

SUD et l'UNSA évoquent également le départ de 837 salariés en interne, « avec des incitations fortes à démissionner » ou des « départs volontaires entre gros guillemets ». Le premier syndicat précise néanmoins que ce genre d'incitations est courant dans l'industrie et que le même genre de politique est tenu chez Bouygues, Free et Orange.

Si l'on étend le périmètre à l'ensemble du groupe SFR (avec SRR, 5/5 SFD, Completel, Numericable, LTI Futur Telecom...) le bilan serait déjà de plus de 1200 « départs volontaires » non remplacés, sur un total de 14 000 postes. Quant aux centres d'appel « Il a été pratiquement acté qu'ils bougeront au Portugal » estime l'un des syndicats. Un paysage global qui « n'est donc pas très en phase avec les engagements de l'actionnaire ».

Ces postes n'ont, selon les syndicats, généralement pas été remplacés et font que la charge de travail des employés restants s'est accrue, alors que les conditions de travail se détériorent. Chez SFR Business Solutions, un délégué syndical nous expliquait que des mouvements internes avaient été mis en place pour migrer des employés SFR sur la branche dédiée aux professionnels. Là encore, la situation n'est pas du goût de toute le monde puisque les spécificités métier ne sont pas les mêmes.

« Aux yeux des salariés, il n'y a pas de sureffectifs et il n'y a jamais eu autant de postes à pourvoir. Pendant ce temps on note de nombreux cas de burnout et de plaintes de surcharges de travail en CHCT », se désole-t-on à l'UNSA. Les moyens mis à disposition des employés sont également réduits : « pour les commerciaux, faire valider un déplacement en train pour visiter un client devient de plus en plus compliqué » nous assure-t-on chez SUD.

Les syndicats s'attendent à un « carnage » sur l'emploi

« C'est un carnage en termes d'emplois » résume ce dernier, craignant que les autres opérateurs suivent la même trajectoire afin de pouvoir aligner leurs coûts avec ceux de leurs concurrents. « Si vous regardez les plans d'économies annoncés par les autres opérateurs, la digitalisation des achats et du service client sont les piliers de leurs stratégies, et ce sont des plans à horizon 2017-2020, au moment où SFR pourra licencier de nouveau, on ne pense pas que cela soit un hasard ». Chez Orange, la situation serait encore plus grave avec 20 000 départs d'ici 2018, dont seulement 6 000 seraient compensés d'après le syndicat. 

Du côté de l'UNSA, c'est le spectre de Noos qui vient à nouveau hanter les couloirs de l'entreprise. « Quand Noos a été rachetée par Numericable ils étaient plus de 10 000. Quand Numericable est venu nous racheter, il ne restait que 2 000 personnes. En l'espace d'une dizaine d'années ils ont supprimé 80 % de leurs effectifs. Est-ce que l'histoire se répètera ? Dès lors qu'on est comparés à des machines à laver, et qu'on considère que les salariés sont des biens de consommation, on peut commencer à s'inquiéter sur les conséquences et sur le climat social. Pour reprendre la métaphore de l'actionnaire avec Darty, nous sommes plutôt sur un contrat de méfiance ».

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