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[Interview] Henri Verdier nous livre sa stratégie de « chief data officer »

Darladirladata
Droit 13 min
[Interview] Henri Verdier nous livre sa stratégie de « chief data officer »
Crédits : Assemblée Nationale

Le mois dernier, Henri Verdier est devenu le premier « administrateur général des données » français. Une sorte de chef d’orchestre de l’Open Data, doté de pouvoirs dont il sera intéressant d’observer la mise en œuvre. L’intéressé a accepté de répondre à nos questions et de nous dévoiler sa stratégie pour les mois à venir.

À l’instar de certaines villes américaines, la France dispose depuis quelques jours d’un « chief data officer » - ce qui a été traduit en « administrateur général des données ». Sans grande surprise, c’est Henri Verdier, directeur de la mission Etalab depuis 2013, qui a été choisi par le gouvernement pour exercer cette fonction. Placée sous l’autorité du Premier ministre, Etalab a en effet pour rôle d’accompagner les administrations dans leur marche vers l’ouverture de données publiques. C’est également cette institution qui gère le portail national d’Open Data « data.gouv.fr ».

Pouvez-vous nous dire, concrètement, en quoi consiste la fonction d’administrateur général des données ?

Cette fonction, il y a deux façons de la raconter... Une première manière consiste à dire qu'au fond, toutes ces données qui existent dans l'État sont encore sous-utilisées, soit parce qu'elles ne sont pas au bon format, soit parce qu'elles relèvent de l’informatique de gestion et qu’on ne pense pas à s’en servir autrement, soit parce qu’on ne s’est pas soucié de les faire circuler au mieux, etc. Il y a une vraie question de gouvernance de la donnée.

 

La deuxième manière, c’est de se dire qu'on n'a pas encore en France une culture suffisante de l’utilisation de la donnée dans la conception et le pilotage des politiques publiques. Le « Chief data officer » va donc être chargé de développer cette culture-là dans l'État.

 

L'objectif, on le comprend : c'est que les données permettent de prendre de meilleures décisions, de mieux concevoir les politiques publiques et d'être plus efficace.

 

Le moyen, il reste quand même à bâtir. On ne va pas créer une espèce d'énorme agence au milieu de la machine d'État... Comme toujours, avec le SGMAP, on veut avoir de l'impact par la preuve, par la conviction, par l'exemple, par le prototypage rapide. On est une cellule qui doit porter l'innovation, mais qui ne doit pas la faire à la place des ministères.

Mais quelle est la différence avec votre fonction de directeur de la mission Etalab ? Au lieu d'accompagner simplement l'administration dans sa marche vers l'Open Data, vous allez pouvoir aller chercher directement les données ?

Oui, un peu plus. Ce sont désormais deux missions qui s’ajoutent. Etalab peut constater que des données existent, peut plaider pour leur ouverture, et attendre que les administrations répondent par oui ou par non. Le « juge de paix » est souvent la loi CADA et on regarde bien souvent si on a affaire à des données qui doivent être partagées aux termes de ce texte.

 

Aujourd'hui, l’État crée une fonction en amont et en aval de cet effort qui se poursuit. L'amont, c'est qu'il y a une nouvelle fonction dans l'État, qui peut regarder les données, qui est chargée d'analyser si on aurait pu faire converger les formats pour qu'elles soient plus interopérables, etc. Il y a une sorte de mission pour être certain que l’on produise de meilleures données.

 

Et puis il y a un aval, qui consiste à se mettre à fouiller soi-même pour aller chercher des résultats dans ces données. On mène déjà quelques premières petites études en marge de l’évaluation de la politique publique de médicaments génériques, par exemple. Et ça rebouclera avec l'Open Data, parce que je crois profondément que si l'on n’est pas soi-même utilisateur de données, on a un rapport très abstrait, froid et approximatif aux données qu’on essaye d’ouvrir.

 

Il faut que l’Open Data soit porté par des gens qui sont eux-mêmes en permanence en train de manipuler la donnée. On sera plus efficace en expliquant aux ministères pourquoi ces données sont vraiment importantes, ce qu'on peut faire avec, pourquoi en changeant légèrement le format ça aurait été plus facile, etc. Si on a nous-même une petite équipe de 4-5 statisticiens qui sont sans arrêt en train de manipuler les données, on sera bien plus pertinents pour accompagner l'Open Data.

Parmi vos attributions, il est prévu que les administrations communiquent, à votre demande, « les informations nécessaires à l'inventaire des données qu'elles produisent, reçoivent ou collectent ». Comptez-vous utiliser ce pouvoir pour davantage vous imposer face à certaines administrations récalcitrantes ?

La question n’est pas d’être autoritaire. Finalement, on se rend compte en avançant qu'Etalab est en train de forger une vraie méthode. Et nous resterons dans cette méthode. Le travail du CDO n'est pas de créer des paperasses supplémentaires, ni de faire une cartographie complète de toutes les données qu'il y a dans l'État. Ce n'est pas non plus d’imposer de nouvelles normes d'interopérabilité.

 

Le travail du CDO, c'est de continuer à pousser cette culture : il faut régler des problèmes concrets et d'une manière vérifiable. Il faut que ce soit des gens qui utilisent vraiment les données qui donnent leur avis. Et donc pour des raisons de méthode on va commencer par essayer de construire des victoires avec des ministères, des exemples, des preuves de nouvelles manières de traiter les problèmes. C'est de là que par induction on généralisera cette culture pour que ça se diffuse partout dans l'État.

 

Les approches trop confiantes dans les process, la gouvernance, le cahier des charges... (léger soupir) Il en faut aussi… Mais il ne faut pas oublier de continuer à régler des problèmes concrets avec les nouveaux outils et les nouvelles méthodes que nous offre le numérique.

Dans quels secteurs envisagez-vous d’agir en priorité ?

Quand on sait ce qu'arrivent à faire un certain nombre de CDO, dans des villes ou entreprises, le champ est immense... On peut trouver des idées pour améliorer des situations dans n'importe quel ministère. Les approches les plus simples en termes de conduite du changement consisteront à réaliser des économies en cherchant des doublons, des redondances, etc. Il y a d'autres cas triviaux qui portent sur une meilleure allocation des ressources : j'envoie les contrôleurs à un endroit où il y a une probabilité plus forte d'avoir un contrôle positif. Et puis il y a beaucoup d'approches plus sophistiquées où l’on réinjecte les données dans les processus de décision, pour que chaque agent prenne les meilleures décisions.

 

On vient tout juste de commencer une discussion avec le ministère de l'Agriculture, à propos de la surveillance de la qualité de l'eau par exemple. Aujourd'hui, on a plusieurs centaines de points de prélèvements quotidiens en France. Est-ce qu'on ne peut pas optimiser le calcul des prélèvements qu'il faut faire, quand on a dix ans de recul et qu'on peut voir qu'il y a toujours des points qui sont corrélés à d'autres ? Et donc diviser par deux le coût d'un process ? Voilà le type de sujet sur lequel nous interviendrons progressivement.

 

À l'heure où je vous parle, la dépense de santé et l’achat public se présentent également comme des sujets assez prioritaires.

Les pouvoirs qui vous sont dévolus vous semblent-ils suffisants pour une action efficace ?

L’administrateur général des données a de très larges pouvoirs d'engagement. Il peut intervenir sur de nombreux sujets, il a le devoir de publier un rapport annuel… Son mandat est fort ! Nous allons prendre le temps nécessaire pour bâtir une stratégie et une organisation permettant de mettre ce mandat en œuvre...

 

Pour trouver des résultats concrets, qui changent vraiment une politique publique, il vaut mieux construire des accords que des situations d'autorité pure. Lorsque ce sera absolument nécessaire, on pourra certes faire acte d'autorité, mais si on veut que cette fonction soit réellement efficace, c'est comme partout  un problème de conduite du changement : il vaut mieux trouver des alliés qui ont envie avec nous d'aller chercher des victoires, pour eux. Tout ne se jouera donc pas sur le mandat, mais beaucoup sur notre capacité à construire des situations « gagnant-gagnant » avec les ministères.

 

Dans les mois qui viennent, j'espère avant Noël, nous aimerions que l'administrateur général des données soit un vrai carrefour, qu'il connaisse une vingtaine de problèmes que rencontre l'administration, une trentaine de labos et de start-ups, et qu'il favorise les mariages. Parce que le plus important est de diffuser cette culture, ces pratiques, ces talents dans l'État. Et une fois que vous avez montré que ça marche, organiser ces coopérations et faire vivre cet écosystème fait partie intégrante de la stratégie.

Justement, en parlant de stratégie, quelle est aujourd’hui votre feuille de route ?

On se donne six mois pour publier une vraie stratégie solidifiée et consensuelle. Et avant ça, il y aura de premiers résultats qui commenceront à illustrer la puissance de ces méthodes. Le « hub de connexions » aura également été ouvert et commencera à fonctionner.

 

Là, on se met à expliquer tout ça, à évangéliser, à écouter, à faire émerger l’ambition... Et comme il ne faut pas perdre de temps, on commence tout de suite à fabriquer des outils pour régler des problèmes, puisqu’on commence avec deux ou trois statisticiens à étudier de premières questions transmises par les ministères.

 

Je rappelle quand même que nos « datascientists » ne sont pas encore arrivés. Il faut aussi nous laisser le temps de brancher les ordinateurs, de poser les bureaux et d'avoir une petite équipe (ce sera 4-5 recrutements en tout), plus la douzaine de personnes qui travaillent actuellement pour Etalab.

Avec la nomination du CDO, doit-on s'attendre à ce que davantage de données publiques soient mécaniquement ouvertes dans les prochaines semaines ou prochains mois ?

Oui, je m'attends à ce qu'il y ait plus de données ouvertes. Je ne sais pas si c’est « mécaniquement »... Je crois que si les gens qui s'occupent de l'Open Data deviennent des gens qui manipulent aussi la donnée, ils feront mieux leur travail. Donc d'un certain point de vue, oui, ça va se sentir aussi dans la stratégie d'Open Data.

Qu'avez-vous pensé de la récente mise en ligne de la réserve parlementaire en un format non Open Data ?

J’ai trouvé intéressant qu’une certaine twittosphère trouve que cet événement était un « #opendatafail ». Personnellement, ça ne me semble pas si simple...

 

Que voulons-nous ? On veut un monde d'Open Data par défaut. Un monde où l'administration trouve normal et même utile de partager les données qu'elle produit dans une relation de confiance avec les citoyens. Pour faire ça, on a fabriqué un outil pour tous ceux qui en avaient besoin, c'est data.gouv.fr. Et puis on propage des idées.

 

Quand on voit que des administrations se mettent à faire de l'Open Data dans leur coin, c'est embêtant parce qu’on a des formats un peu trop fermés et que les données s’éparpillent, mais en même temps, c’est aussi une victoire pour l’Open Data. J'espère que dans dix ans, mon successeur sera débordé par le nombre de données publiques qui auront été ouvertes par tous les services publics, les administrations, les services déconcentrés, les collectivités locales...

 

Il ne faut pas qu'on devienne un goulot d'étranglement, un point de passage obligé qui finalement se mettrait à freiner l'Open Data.

 

Donc cette histoire de réserve parlementaire suscite plusieurs analyses contradictoires. D’une part, on peut se dire que les idées progressent : maintenant, elle est publiée sans attendre l’avis du tribunal administratif. Ensuite, on peut se dire qu’elles ne progressent pas assez puisque les gens n'ont pas vu la nécessité de diffuser ces données dans un format ouvert, maniable, facile d'utilisation, etc. Il faut donc continuer l'évangélisation. On peut se dire enfin que la mécanique sociale qu'on a imaginée pour data.gouv.fr est payante, puisqu'en l'occurrence c'est Regards Citoyens qui, comme souvent, a à la fois repéré le fichier, l'a toiletté et l’a rediffusé.

 

À mes yeux, c'est à la fois un « fail » de l'Open Data et une réussite de notre mécanique sociale. Donc oui, je trouve que ça progresse. Souvenez-vous : la toute première réserve parlementaire, ça a demandé deux ans devant le tribunal administratif pour être publié. Là, il n'y a pas eu la case « tribunal administratif », ça a été mis en ligne et la mécanique sociale a rattrapé le coup. Ce n'est pas encore parfait, mais c'est mieux qu'il y a deux ans.

 

réserve data.gouv.fr

Vous avez récemment évoqué l’instauration d’un dispositif qui permettrait aux internautes de réclamer sur data.gouv.fr l’ouverture de certaines données. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

C'est sur notre feuille de route en effet. On code au fil de l'eau, mais on est toujours dans l'idée de développer en France un Open Data plus social. La remontée de demandes de données par les citoyens en sera une dimension essentielle. Je n'ai pas dit qu'on allait mettre un outil, parce que ce sera peut-être plus profondément dans le code source du site lui-même. Mais l'enjeu est essentiel.

 

Il est temps d'ouvrir le chantier des « données grises ». Contrairement aux jeux de données sur le prix des carburants par exemple, il s’avère que 90 % des données publiques sont encore dans une informatique de gestion, et ne sont pas toujours vues comme des données. Elles ne sont pas forcément connues des décideurs, et il n'y a pas toujours eu beaucoup d'expression populaire pour les réclamer. Le CDO a aussi pour mission de les révéler, de faire savoir qu’elles existent, etc. Et puis il faudra aussi que l'Open Data apprenne à parler de ces données là. On ne peut pas juste dire aux administrations « ouvrez tout ». Il faut faire des road maps, et ça je pense qu'il faut le faire avec les usagers.

 

Je pense qu'avant l'été, d'une manière ou d'une autre, on aura mis des voies de retour dans data.gouv.fr, une capacité pour les citoyens de se prononcer sur les données qui leurs semblent essentielles ou urgentes.

La transposition de la directive « PSI » ne devrait finalement pas se faire par voie d’ordonnance. Est-ce une bonne chose selon vous ?

Le calendrier législatif mélange deux choses. D'une part, l'obligation pour la France de transposer en droit français la directive relative aux informations du secteur public avant le 18 juillet 2015. Ses conséquences juridiques sont minimes pour la France - puisque la directive est très proche de la loi CADA telle qu'elle existe aujourd'hui. Si l'on tarde trop, ça enclenche une procédure d’infraction qui peut, à terme, se terminer par une pénalité financière. Et puis, par ailleurs, il y a le projet, après trois ans de décisions gouvernementales, de construire une vraie législation de l'Open Data.

 

La question est de savoir si on est plus efficace en joignant ou en disjoignant ces deux projets. Les deux options ont des avantages et des inconvénients... Ce sont des décisions qui appartiennent désormais au gouvernement et au Parlement. Disons que je ne partageais pas l'inquiétude exprimée par certaines associations citoyennes, mais les deux voies sont possibles.

Le Conseil national du numérique a lancé il y a quelques jours sa concertation sur le futur projet de loi numérique, laquelle évoque notamment l'Open Data. Seriez-vous favorable à ce que ce véhicule législatif permette d'introduire un « référé-communication », tel que proposé il y a quelques mois par la sénatrice Corinne Bouchoux ?

À titre personnel, je pense que c'est une très bonne idée. Il y a un vrai paradoxe dans tout ça. On a bâti l'Open Data, c'est-à-dire l'idée de créer des biens communs, des vraies infrastructures de données, complètes, cohérentes, etc. avec une seule ressource juridique (la loi CADA) qui a, elle, été pensée pour permettre à un particulier de requérir la transmission d’un document le concernant.

 

En droit dur, on n’a que ce droit là. Le droit pour les citoyens de requérir la transmission d'un document administratif. Ce n'est pas facile de faire de l'Open Data avec ça, parce que c'est juste une arme de dissuasion : « Partagez-le parce que si les gens vont au tribunal, dans deux ans ils vont gagner ». Si ça prend deux ans, c'est presque impossible. Alors que si l'administration savait que lorsque la CADA donne un avis favorable, son refus serait jugé dans le mois qui suit, les comportements seraient très différents.

 

Donc c’est une piste qui s’étudie sérieusement, il me semble...

 

Merci Henri Verdier.

5 commentaires
Avatar de ColinMaudry Abonné
Avatar de ColinMaudryColinMaudry- 14/10/14 à 10:41:33

Merci pour l'interview ! Je pense que ça augure de bonnes choses pour l'avenir.

Avatar de Mimoza Abonné
Avatar de MimozaMimoza- 14/10/14 à 11:25:02

Sa forme de réponse est trop politique pour que j'accroche. L'avant dernière réponse est le parfait exemple, sa réponse est a chercher en dernière ligne sur une question fermé (oui/non). :fume: La deuxième réponse est quand même mieux foutue. Si on veut pas tout lire la première phrase suffit. :yes:

Avatar de Octogone Abonné
Avatar de OctogoneOctogone- 14/10/14 à 11:26:29

Brillant.
Si tous les responsables de l’État avaient ce type de mental et d'approche multi-dimensionnelle,
et cette ouverture d'esprit, on serait déjà au 21ème siècle.

Il va falloir attendre qu'une certaine génération en poste actuellement avec des habitudes de pithécanthrope disparaisse du paysage et retourne à la poussière de l'Histoire hélas.

:fumer:

Avatar de Jarodd INpactien
Avatar de JaroddJarodd- 14/10/14 à 16:59:48

Je crois que si les gens qui s'occupent de l'Open Data deviennent des gens qui manipulent aussi la donnée, ils feront mieux leur travail. Exactement. « Eat your own dog food », comme disent les anglois. C'est la seule façon de s'assurer que la donnée est de qualité, et pertinente.

Avatar de Alpha Centauri Abonné
Avatar de Alpha CentauriAlpha Centauri- 14/10/14 à 17:38:23

Qu'il lance un appel à signature pour montrer aux ministères l'importance de ce qu'il dit. On peut toujours faire mieux mais j'aime son approche :)

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