Vous n'avez pas encore de notification

Page d'accueil

Options d'affichage

Abonné

Actualités

Abonné

Des thèmes sont disponibles :

Thème de baseThème de baseThème sombreThème sombreThème yinyang clairThème yinyang clairThème yinyang sombreThème yinyang sombreThème orange mécanique clairThème orange mécanique clairThème orange mécanique sombreThème orange mécanique sombreThème rose clairThème rose clairThème rose sombreThème rose sombre

Vous n'êtes pas encore INpactien ?

Inscrivez-vous !

Cloud souverain : deux ans après, on fait le point

Des débuts difficiles

Les petits noms ne manquaients pas : « Concurrence déloyale », « sans avenir », « gaspillage d'argent public »... À leur création en 2012, Cloudwatt et Numergy, les deux sociétés de « Cloud souverain » financées par l’État, ont été accusés de tous les maux. Pourtant, ce projet répondant au nom de code Andromède avait un but louable sur le papier : fournir des infrastructures 100 % françaises aux entreprises et administrations. En ligne de mire, les géants étrangers tels qu'Amazon, IBM, Google et autres spécialistes du secteur, qui détiennent une grande part du marché français mais aussi au niveau européen.

 

Problème : de nombreux acteurs français existent déjà. OVH, Gandi et Ikoula sont parmi les entreprises qui ont vu d'un mauvais œil l'arrivée de ces deux entités, source d'une concurrence jugée inutile. Sans parler de l'intervention de la Caisse des Dépôts, qui, à l'aide de 150 millions d'euros issus des Investissements d'avenir, détient un tiers de leur capital. De l'argent public que les hébergeurs locaux auraient mieux vu, à l'époque, distribué entre des start-ups françaises existantes.

D'Andromède à Orthos

Au départ, il ne devait d'ailleurs y avoir qu'une entreprise estampillée Andromède. Annoncée en septembre 2011, la société devait regrouper trois géants français : Orange, Thalès et Dassault Systèmes. L'ensemble était prévu pour être financé par 135 millions des 4,5 milliards d'euros du Grand emprunt, faisant de la Caisse des Dépôts l'actionnaire majoritaire avec un tiers du capital. Las, l'entreprise fût de courte durée. Dassault claque la porte fin décembre 2011, suite à des désaccords avec Orange sur le fonctionnement du consortium.

 

Dassault s'associe alors à SFR et revient en février 2012 avec un projet concurrent à Andromède. Deux mois plus tard, le groupe laisse la marque au carré rouge seule et quitte la nouvelle entreprise ainsi que le projet de « Cloud français », estimant que l’État ne peut pas financer deux entités concurrentes. Lâché par son partenaire, SFR annonce en mai avoir trouvé un nouvel associé : la société Bull.

 

Il était alors question de deux projets : Cloudwatt (par Orange et Thalès) et Numergy (par SFR et Bull). Chacun obtiendra un financement de 75 millions d'euros par la Caisse des Dépôts. Les sociétés se ressemblent beaucoup avec deux opérateurs comme actionnaire majoritaire (44,4 % de Cloudwatt pour Orange et 47 % de Numergy pour SFR), devant la Caisse des Dépôts (33,3 % et 33 %) et deux entreprises spécialisées dans la sécurité (22,2 % pour Thalès et 20 % pour Bull).

 

Les deux coentreprises sont lancées en septembre 2012, promettant des offres de « Cloud public souverain » dans la foulée. Elles sont censées fournir des services de location d'infrastructures informatiques (IaaS) aux entreprises et à l’État, là où la plupart des acteurs en place s'adressent à un panel plus large de cibles, du particulier pour un petit hébergement aux offres sur-mesure pour les grands comptes.

Cloudwatt : Après l'erreur de la Box, quatre mois pour convaincre

Depuis, le chemin a été long pour Cloudwatt, dont les offres se sont fait attendre. En octobre 2013, la société lançait la Cloudwatt Box, un concurrent « souverain » de Dropbox, autant destiné aux particuliers qu'aux entreprises. Fin juin, près de deux ans après son lancement, Cloudwatt officialise enfin son offre principale : un service de location d'infrastructures informatiques (« Infrastructure as a Service » ou IaaS), fondé sur les technologies libres OpenStack.

 

 

Que s'est-il passé entre-temps ? L'entreprise a changé de patron. Exit Patrick Starck, aux manettes pendant un an et demi. En avril, Didier Renard est arrivé avec une mission simple : remettre la société sur les rails. « Ce que les actionnaires ont constaté, comme moi, c'est à la fois un positionnement stratégique pas clair et qu'il fallait remettre nos employés sur notre raison d'être. » Nous explique-t-il. Comprendre que les offres destinées aux entreprises étaient à nouveau la priorité.

 

L'erreur selon lui ? La Cloudwatt Box, qui aurait à la fois englouti des ressources et brouillé le message de l'entreprise : « [Le lancement de notre offre OpenStack] aurait pu prendre un peu moins de temps, très honnêtement. Il y a un risque de déconcentration dans une start-up, peu importe son financement. Dès que vous existez, vous avez des opportunités pour faire entrer de l'argent. La Cloudwatt Box a été cette déconcentration : du logiciel (SaaS) fourni directement aux entreprises (B2B) et même aux particuliers (B2C) », déplore Didier Renard. « Ça a créé de la confusion sur le marché. On s'est recentré. Le partenaire avec lequel on faisait la Cloudwatt Box reprend son bébé. [...] Il faut gérer les dépenses comme une start-up, et pas comme une filiale de grand groupe. » 

 

Mais cela n'est pas toujours si simple. Pour le PDG, même une entreprise qui a moins de deux ans dispose déjà d'un certain mode de fonctionnement, d'une culture. Néanmoins, la société se focalise désormais sur son offre OpenStack lancée en juin, via des partenaires. Du « B2B2B » selon Renard, dans lequel Cloudwatt n'a pas de lien avec le client final. « On a identifié une quarantaine de partenaires pour ce second semestre sur lesquels on veut se concentrer [...] Après deux mois de disponibilité de l'offre, on a pas mal de prototypes avec certains de nos partenaires en big data (Hadoop) et du 'compute' classique. Nous avons l'espoir de mises en production sur septembre et les mois qui viennent. Nous visons 10 000 machines virtuelles en décembre », prévoit le PDG. « On a quatre mois pour commencer à exister vraiment, avec du chiffre d'affaires, des clients... », ajoute-t-il.

 

Cloudwatt compte également réduire son apport à la communauté OpenStack, à laquelle ses développeurs contribuent beaucoup. Le travail ainsi réservé à l'entreprise est censé l'aider à produire de la valeur ajoutée. Pour se différencier, l'entreprise compte (bien entendu) sur la souveraineté, une meilleure adaptation aux clients français que celle offerte par Amazon ou Google, ainsi que sur des avantages spécifiques, censés découler du moindre partage avec la communauté OpenStack.

 

Cloudwatt

 

En résumé, Cloudwatt serait « un acteur comme un autre », dont les serveurs sont actuellement hébergés dans le centre de données d'Orange à Val-de-Reuil, en Normandie. L'entreprise vise 200 millions d'euros de chiffre d'affaires d'ici 2017, contre 500 millions il y a deux ans, avec 10 % de part de marché du cloud public en France. La faute à un marché français « moins important que prévu », expliquait Cloudwatt en juillet à L'Usine digitale. En 2015, la société compte fournir 30 000 machines virtuelles, le triple de la prévision pour décembre et se voit rentable entre 2018 et 2020.

 

L'humilité affichée par Cloudwatt tranche avec le discours que l'on retrouve du côté de chez Numergy, qui se voit déjà devenir le meneur du marché du cloud au niveau européen : « Les clients ont été extrêmement contents de nous voir. Peut-être que les polémistes avaient participé au buzz, mais les clients n'en ont rien vu », affirme Philippe Tavernier, PDG de Numergy, pour qui son activité profitera au secteur.

Numergy, « le chalutier »

« Quand il y a des gros chalutiers, il y a des mouettes derrière. Ils peuvent profiter d'une certaine manière de ce que les chalutiers ne peuvent pas prendre. Je n'ai pas vocation à prendre tous les contrats, tous les dossiers », affirme-t-il, ajoutant qu'il respecte tous les acteurs, « grands et petits ».

 

Son objectif (maintenu depuis 2012) ? Atteindre 15 % du marché du cloud public français d'ici 2020, pour 400 millions d'euros de revenus. Concrètement, l'entreprise a généré 2 millions d'euros de chiffre d'affaires sur les neuf premiers mois de 2013. « On a près de mille environnements client déployés et des prototypes en cours. Notre chiffre d'affaires est en ligne avec nos prévisions, 6 millions d'euros cette année », nous détaille Tavernier. L'entreprise commercialise son offre via 130 partenaires, qu'elle associe à ses développements.

 

 

Numergy s'est d'abord lancé avec la plate-forme de SFR Business Team, fondée sur des technologies de l'américain VMware, dans les datacenters de l'opérateur. C'est en juin que la société a lancé sa propre plate-forme, à partir des technologies libres OpenStack, aussi utilisées par Cloudwatt. Une plate-forme libre longue à venir ? « On a proposé le projet en mars 2013, accepté [par les actionnaires] en juin 2013. On a mis neuf mois pour la créer [jusqu'à avril 2014], puis trois mois de tests avec nos clients et partenaires. Aujourd'hui, on est en production », explique le patron de Numergy. « On a une technique qui n'a rien à craindre d'acteurs étrangers », se permettra-t-il de préciser.

 

Contrairement à Cloudwatt qui a construit son infrastructure avec l'aide d'un spécialiste (eNovance, depuis racheté par Red Hat), Numergy l'a construite « seul ». Une capacité rare, selon l'entreprise. «On a adhéré à la communauté OpenStack, avec des développeurs qui sont des contributeurs importants », ajoute son PDG, qui dit encourager les contributions publiques à OpenStack.

 

Ainsi, la société veut devenir un meneur français du cloud européen. « Même si le territoire national est notre principale zone de drague, on vise l'international. On a initié la Cloud Team Alliance [un réseau de fournisseurs de cloud public européens destinés aux entreprises internationales], qui compte six acteurs. Nous discutons avec l'Allemagne et [l'opérateur] Green.ch en Suisse [...] C'est à la fois au bénéfice du client, mais aussi de l'Union européenne, face aux Américains très doués pour le lobbying quand on est morcelés », ajoute le PDG. Numergy est d'ailleurs membre d'Eurocloud France, qui regroupe certains des principaux acteurs français du secteur.

 

Numergy

 

L'actionnariat, lui aussi, s'internationalise. En avril, SFR a été racheté par le luxembourgeois Altice, maison-mère de Numericable, pour 13,5 milliards d'euros. Bull a lui été acquis par la société de services informatiques Atos, en août. Pour Numergy, la contestation n'est plus d'actualité. « La polémique n'a pas de sens vu qu'on a de vrais clients, une vraie offre... On a une société, avec une centaine de collaborateurs, tous en CDI », estime Philippe Tavernier.

De « concurrence déloyale » à « confrères » 

Les mots ont pourtant été durs contre Cloudwatt et Numergy à leur lancement. Dès juillet 2012, Gandi affirme que des recruteurs tentent de débaucher certains de ses employés. Début septembre, c'est OVH qui ironise à travers une page dédiée sur les « annonces franco-françaises autour du Cloud financé par l'argent public ». Ikoula parle dans la foulée de « concurrence déloyale » de la part d'Orange et de SFR, déjà présents sur le secteur. D'autres acteurs s'expriment les semaines suivantes dans la presse, allant jusqu'à évoquer le célèbre Plan Calcul du Général de Gaulle.

De la nécessité du lobbying et de la commande publique

Une autre société a pourtant su se faire entendre. Elle a même appris le lobbying. Il s'agit du « premier hébergeur web européen », OVH. Au lancement de Cloudwatt et Numergy, l'entreprise avait pris part au débat, mais plus discrètement que d'autres acteurs. Cela allait vite changer.

Comment OVH a appris le lobbying

Fin 2012, OVH rachète Oxalya, une entreprise de quelques dizaines de personnes spécialisée dans le « calcul à haute performance ». Elle est dirigée par Alban Schmutz, qui devient alors vice-président au développement d'OVH. Son rôle : rendre la société plus ouverte aux politiques et aux partenaires commerciaux. « Si OVH avait été interrogé par l’État au sujet d'Andromède avant 2012, je pense qu'ils n'auraient pas répondu. Aujourd'hui c'est de ma responsabilité, donc on le ferait », explique Alban Schmutz.

 

« Tous les développeurs d'OVH se concentrent sur le produit, l'interne. Moins on parle aux pouvoirs publics, mieux on se porte. Je suis arrivé fin 2012. Le fondateur, Octave Klaba, m'a demandé d'ouvrir l'entreprise », poursuit-il. C'est d'ailleurs à peu près à la même époque que la société a rendu la communication vers ses clients plus cohérente, moins technique. Par exemple, avec son magazine largement distribué, des évènements comme l'OVH Summit, dont la deuxième édition se déroule en octobre prochain, ou les World Tour qui touchent désormais 16 pays.

 

 

« Quand j'ai dit aux pouvoirs publics que j'allais chez OVH, ils m'ont demandé qui était OVH ! Ça veut dire deux choses : que le radar est mal fichu et qu'OVH n'a rien fait pour être dans le radar. Ça a été mon travail de réparer une erreur historique, qu'OVH prenne sa part dans le débat public et renforce ses liens avec ses partenaires », détaille le vice-président d'OVH.

 

En dehors de quelques sorties sur son compte Twitter et sur les mailing-lists maison, le PDG d'OVH reste très discret. « Pour le déjeuner sur le numérique avec François Hollande, en octobre 2013, Octave a demandé plusieurs fois 'Tu es sûr qu'il faut y aller ?' », s'étonne Schmutz. Quelques mois plus tôt, le PDG d'OVH avait fait une de ses (premières) interventions remarquées à Bercy, sur la neutralité du Net. Il aurait aussi fallu des rappels quotidiens pour que le fondateur accepte une demande de portrait d'OVH par un quotidien national.

 

C'est en septembre 2013 que le lobbying s'est concrétisé. Octave Klaba est chargé par le gouvernement de piloter le volet Cloud computing des « 34 Plans de la nouvelle France industrielle », aux côtés du PDG d'Atos, Thierry Breton. « On m'a demandé si OVH pouvait porter le sujet sur le cloud, on a réfléchi et on s’est dit que c'était le moment », résume simplement Alban Smutchz.

Des effets qui peinent à se concrétiser

Après plusieurs mois de consultation du secteur, Cloudwatt et Numergy compris, le rapport est remis en 2014. Les recommandations insistent entre autres sur la collaboration entre pays européens et sur  le « devoir d'exemplarité » de l’État français, en matière de soutien du secteur et de commande publique.

 

Depuis avril, aucune suite n'a émergé publiquement. OVH assure pourtant que les choses avancent. « On est en phase de mise en production. Depuis des mois, des gens travaillent sur la phase opérationnelle... Sur laquelle je n'ai vu ni Cloudwatt ni Numergy, contrairement à La Poste ou Atos. Des gens comme Colt ou Microsoft s'impliquent également », déclare le vice-président de l'hébergeur, qui se veut rassurant.

 

Concret ou pas, ce rapport est un changement pour OVH. « C'est du lobbying. OVH est sur le marché entreprises (B2B) et au lieu d'affronter la situation Andromède, il a décidé de l'embrasser et de sauter la barrière », explique Stephan Ramoin de Gandi. « En France, on n'est pas là pour reconnaître les entrepreneurs. Il y a un système de caste. Mais OVH est devenue une force difficilement ignorable par ces gens-là. Et tant mieux pour lui ! » De son côté, Jules-Henri Gavetti d'Ikoula renchérit  : « Je ne pense pas qu'OVH soit un mauvais représentant. Il a un pouvoir économique, il faut les cumuler. »

 

OVH Vaporcloud
La fameuse campagne « Vaporcloud »  d'OVH

L'enjeu de la commande publique ravive les oppositions

OVH avec son Plan cloud aujourd'hui, comme Ikoula en 2013 avec son Cloud gaulois, vise le prochain Eldorado du cloud français : les marchés publics. La commande publique, encore décrite comme « très petite » ou même « insignifiante » par les acteurs interrogés, est un axe de développement assumé. C'est une des raisons d'être de Cloudwatt et Numergy : protéger les données de l’État des yeux trop indiscrets des acteurs étrangers. Mais doivent-ils être privilégiés par l'administration face aux autres acteurs locaux ?

 

Fin août, le ministère de l'Intérieur a recommandé  à un sénateur cherchant à archiver des documents administratifs d'opter pour des « Clouds souverains » hébergés en France. La liste est courte : Cloudwatt et Numergy. Une maladresse remarquée  qui souligne qu'il n'y a actuellement pas de définition claire de « Cloud souverain », sinon un hébergement en France.

 

Surtout, cela signifierait que le gouvernement connaît peu le marché, malgré l'arrivée d'OVH dans son « radar ». « Aux vues de l'échange avec le Premier ministre, le message porté par le rapport d'OVH et Atos n'est pas arrivé aux bonnes personnes », remarque Jules-Henri Gavetti d'Ikoula. « On attend un message clair. On attend que notre ministre descende dans l'arène et dise 'il y a une erreur'. »

 

Pour OVH, le principal tort de Cloudwatt et Numergy est de « brouiller le marché ». « Ce n'est pas un problème de concurrence, mais ça nuit à la lisibilité du marché. On a des concurrents qui communiquent sur un malentendu », estime Alban Schmutz. « Quand une administration peu informée voudra du cloud, on lui dira le 'cloud souverain' financé par l’État, au détriment d'acteurs plus efficaces techniquement ou juridiquement », poursuit-il. Dans le pire des cas, OVH estime qu'une défaillance des jeunes infrastructures de Cloudwatt ou Numergy pourraient jeter le discrédit sur les acteurs français dans leur ensemble, dont des acteurs plus expérimentés.

Un danger pour les acteurs locaux ?

Les acteurs en question, ce sont entre autres ceux du « cloud de proximité », des sociétés de service ou hébergeurs qui dépendent beaucoup des collectivités territoriales. « En partant du bas, il y a des acteurs locaux, régionaux, des SSII qui ont des datacenters régionaux, qui existent déjà sur ce marché et sont déjà mieux implantés que des sociétés implantées à Paris avec un datacenter », juge OVH.

 

« Vous avez des entreprises qui ont une vraie expérience mais qui n'ont pas atteint une taille critique. Elles ont une implantation dans des endroits où personne n'ira. Éliminer la commande locale de ces entreprises les met en danger. Ce sont ces entreprises qui font le saupoudrage d'Internet en France, et on leur fait du mal », s'alarme le PDG d'Ikoula. « C'est une évidence que ces acteurs-là vont pâtir de cette concurrence », estime également Stephan Ramoin de Gandi. « Il y a une distorsion de concurrence, avec des facilités pour les entreprises financées publiquement. Ça a toujours existé, et ça n'a jamais empêche des entreprises locales dynamiques de vivre », pèse-t-il tout de même. « Par contre, Ikoula et OVH peuvent en profiter, parce que ça leur donne de la visibilité. »

 

David et Goliath par Guillaime Courtois
David, triomphant de Goliath 

 

Numergy et Cloudwatt, eux, ne se voient pas comme un danger pour ces entreprises locales. « C'est bien français. Il y a des acteurs locaux de proximité, pour qui j'ai beaucoup de respect. Si les clients sont contents, je les encourage à rester chez eux, sinon ils peuvent venir chez nous », affirme Philippe Tavernier de Numergy. « Il y a de la place pour beaucoup d'acteurs, le marché fera émerger de meilleures solutions. Il y aura toujours des acteurs locaux, des régionaux (France, UE) et des mondiaux à la Amazon », ajoute de son côté le PDG de Numergy. « Comme on nous accuse d'être des gros qui écrase les petits, on a monté un programme pour accompagner les start-ups » par du financement ou l'accès à leurs partenaires, défend Tavernier.

 

« Tout peut changer. Il peut y avoir une réorientation de ces entreprises [Cloudwatt et Numergy]. Qu'elles deviennent des clients de start-ups ou des laboratoires... Ce que je souhaite, c'est qu'on trouve un moyen de redistribuer les 150 millions investis dans les infrastructures locales », s'avance encore Ikoula. Réponse de Cloudwatt : « Ce n'est pas à l’État de financer toutes les bonnes idées des start-ups ou PME. Le but était de créer deux acteurs leader, qui devaient entraîner toutes les autres ».

 

« Clairement, nous ne mettons pas les cloud de proximité en danger aujourd'hui. Ikoula est encore quelques fois plus gros que nous. Le vrai danger, ce n'est pas Cloudwatt mais Google ou Amazon, qui comptent pour la majeure partie du marché français », relativise Didier Renard. « L'adoption du cloud public en France est lente. Il faut faire comprendre la notion d'énergie, qu'on ne paie qu'en l'utilisant. Il y a de la place pour nous, pour Ikoula, pour OVH ou pour Numergy », assure Cloudwatt.

L'économie numérique se la joue grande muette

Qu'en pense le gouvernement ? À part la réponse polémique de Matignon privilégiant Cloudwatt et Numergy, l'État est resté bien muet sur le sujet en 2014. En 2013, la précédente ministre déléguée au numérique, Fleur Pellerin, estimait que Prism était une opportunité pour héberger les données en France et que les inquiétudes du secteur devaient être débattues... dans le fameux rapport d'OVH et Atos, auxquels étaient associés les acteurs publics et privés.

 

 

Du côté d'Axelle Lemaire, désormais en place, c'est le calme plat. Tout juste un tweet début juin (voir ci-dessus) évoquant « un point d'étape à Bercy sur les plans cloud », sans suite. L'actionnaire public de Cloudwatt et Numergy, la Caisse des Dépôts, n'a pas répondu à nos sollicitations. L'administration, elle, devra « se mettre au cloud » et développer la demande, comme le souhaitent les acteurs qui ont su se faire entendre de l’État.

Deux ans plus tard, la cohabitation

Deux ans plus tard, le climat s'est apaisé, même si les deux acteurs doivent encore faire leurs preuves. « On les voit comme un concurrent, au sens noble du terme, un confrère. Ce sont des entreprises très respectables, qui font bien leur travail », explique Jules-Henri Gavetti, le PDG d'Ikoula. Les patrons des deux coentreprises ont déjà rencontré certains de leurs concurrents, à l'image d'OVH et Ikoula.

L'innovation, les contributions et la vision à long terme sont au cœur du débat

Reste le scepticisme sur ce qu'apportent Cloudwatt et Numergy. « Il n'y a pas d'innovation première, de truc qui casse trois pattes à un canard », juge Gavetti. « Un acteur à trois lettres a construit un empire sur le prix. Nous, on construit sur la qualité de service et la proximité. Cloudwatt et Numergy n'ont pas de facteur différenciant, qui permettrait au client de gagner des parts de marché ou résoudre un problème. Cloudwatt vante la facturation à la minute... Nous on fait à la seconde », déplore-t-il.

 

Les acteurs critiques d'Andromède s'adressent à une variété de clients (particuliers et entreprises), avec plusieurs types d'offres ; souvent de la Platform as a Service (PaaS) et de l'Infrastructure as a Service (IaaS). Cloudwatt et Numergy se limitent aujourd'hui à de l'IaaS, et s'adressent uniquement aux entreprises, en passant par des partenaires, dont leurs actionnaires.

Datacenter
Crédits : iStock/ThinkStock

« C'est un marché de gros, où la masse joue énormément », affirme Alban Schmutz, vice-président en charge du développement d'OVH. « Les frais de fonctionnement, on les amortit parce qu'on a à peu près 170 000 machines en production et 700 000 clients. C'est compliqué pour un petit acteur (peu importe son financement) d'avoir une proposition financière qui tient la route », juge le leader français.

 

Pour Alban Schmutz, les deux entreprises auraient cinq ans de retard. « C'est comme au foot : mettre les meilleurs joueurs ensemble ne suffit pas, il faut le temps de construire l'équipe. Et ce n'est pas parce qu'on y met 150 millions d'euros que ça marchera. OVH investit 100 millions d'euros par an... C'est extrêmement coûteux et ça prend du temps », juge-t-il.

 

De leur côté, les deux coentreprises, qui visent la rentabilité dans quelques années, vantent elles la vision à long terme de l’État : « L'intelligence de l’État est d'avoir compris qu'il n'y a pas de retour sur investissement rapide pour lutter contre les prix de Google ou Amazon », affirme Cloudwatt. « Au-delà des déclarations, pour une fois, l’État est passé à l'acte. À nous d'en tirer parti pour promouvoir de l'agilité, du droit à l'erreur, de l'innovation technique... », répond pour sa part Numergy.

 

Car pour innover, contribuer aux technologies libres OpenStack ne serait pas suffisant. « Être 'disruptif', ça peut se faire sur une niche, comme le français Docker [sur le déploiement des applications en ligne]. Innover sur l'hébergement physique, c'est beaucoup plus compliqué [...] Aujourd'hui, OVH ne contribue pas à OpenStack, même si beaucoup de gens travaillent dessus. Cela changera bientôt. On innove pourtant, par exemple sur la gestion du multi-datacenter ou la protection anti-DDoS », déclare Alban Schmutz.

 

Au-delà de ces considérations, les offres des deux concurrents se positionnent correctement sur le marché. En termes de rapport performances/prix, l'indicateur le plus simple. Selon le baromètre CloudScreener  de juin qui compare neuf offres IaaS et que Cedexis nous a fourni, Numergy et Cloudwatt sont les 3e et 4e offres les plus rentables, devant Amazon, mais derrière Google et Ikoula :

 

Classement CloudScreener Cedexis JDN Mai 2014

Se faire entendre des pouvoirs publics : la difficulté des acteurs intermédiaires

Concrètement, les trois acteurs interrogés, Gandi, Ikoula et OVH, ne perçoivent pas de danger immédiat pour leurs affaires. « Il n'y a absolument pas de danger. Nos concurrents ne sont pas français, mais américains, c'est pour ça que je suis dans la Silicon Valley en ce moment », explique le PDG de Gandi, Stephan Ramoin. Plutôt que de viser les entreprises comme ses concurrents français, Gandi se positionne sur « les codeurs, les hackers », face aux Amazon, Heroku ou encore DigitalOcean.

 

« Je n'ai rien contre les entreprises, mais contre la démarche qui a mené à leur création », poursuit Stephan Ramoin. Le souci : ne pas avoir été écouté sur le projet Andromède, même après avoir rencontré des membres du gouvernement de l'époque. « On a été précurseurs sur le cloud, dès 2008. On a essayé, on a eu tous les contacts. On n'a été ni retenus, ni consultés, et on ne nous consulte toujours pas quatre ans après », déclare le PDG qui ajoute ne pas avoir « de rancœur sur la situation », alors qu'il discute actuellement avec la Banque publique d'investissement (BPI) pour financer un projet à l'international.

 

« Aucun acteur du marché de l'infra de l'époque n'a été consulté sur le sujet », appuie Alban Schmutz d'OVH. « On a l'impression que toute la connaissance qu'on a du marché n'a aucune valeur », témoigne de son côté Ikoula, qui se demande s'il était raisonnable d'investir « 100 millions d'euros pour deux entreprises qui proposent des machines virtuelles ». « Si la Caisse des Dépôts avait saupoudré 50 boites avec la même somme, l'effet de levier aurait sûrement été bien supérieur », estime son patron.

 

Comme Gandi, Ikoula a bien interpellé les pouvoirs publics, sans succès. « Je suis reçu régulièrement par des sénateurs, mais le message s'éteint », affirme Jules-Henri Gavetti. « On a d'autres priorités que de faire du lobbying. Au national, par rapport à des acteurs comme Orange ou SFR, on est tout petits », rajoute-t-il.

 

Cloud Gaulois Ikoula

 

À la mi-2013, la société avait tenté la dérision, avec sa campagne sur Le Cloud gaulois (voir ci-dessus), un mini-site dans lequel Jules-Henri « Gavettix » insistait sur les difficultés des petits acteurs français du cloud face aux géants américains, que le projet Andromède mettrait encore en danger. Bilan ? « Aucune réaction publique », déplore notre Vercingétorix contemporain. « Numergy et Cloudwatt ont bien été formés en relations institutionnelles, dès le premier jour. Nous, on a fait avec les moyens du bord, la dérision, le 22e degré », pèse Ikoula.

0 commentaire
Il n'est plus possible de commenter cette actualité.