Édito : l’Estonie, ce pays connecté des pieds à la tête

Est honi soit qui mal y pense 84
Nil Sanyas
Quand on parle des pays les plus avancés en matière de technologie et d’Internet, divers pays reviennent régulièrement. Le Japon et la Corée du Sud sont ainsi maintes fois cités, tout comme les pays d’Europe du Nord, ou même la France sur certains points (tarifs, VoIP et IPV6 notamment). Mais un pays, à la renommée bien moins connue, a pourtant beaucoup à nous apprendre : l’Estonie.

Coincé entre la Russie, la Finlande et la Lettonie, ce petit pays du nord-est de l’Europe compte à peine 1,3 million d’habitants, pour un PIB par habitant deux fois inférieur à celui de la France. Le pays, après voir pris son indépendance en 1991 suite à l’éclatement de l’URSS, a très rapidement entamé une politique tournée vers les technologies, au point de bouleverser aujourd’hui sa vie politique.

Encore loin d’être totalement démocratisées au début des années 1990, les lignes téléphoniques ont donc été généralisées très rapidement à toute la population. Ensuite, Internet a été développé à son tour. Son taux de pénétration au sein de la population est ainsi supérieur à 80 %, ce qui en fait l’un des pays les plus connectés au monde.

Afin de montrer l’importance d’Internet en Estonie, il est bon de rappeler que le parlement estonien a inscrit il y a une dizaine d’années le réseau des réseaux parmi les droits de l’Homme. Fort de ce « droit » et de la démocratisation d’Internet au sein de la population, la politique du pays s’est donc concentrée à développer bien des services.


Le vote en ligne : l’Estonie est bien connue dans le monde entier pour permettre à ses citoyens de voter directement en ligne, ou même par téléphone depuis peu. Les premières élections utilisant ce moyen ont été celles de 2005.

Peu utilisé cette année-là (1,9 % des votants), le vote en ligne a pris du poids avec les années. Ainsi, lors des élections parlementaires de 2011, près d’un quart des votants (24,3 %) sont passés par la toile pour réaliser leur geste citoyen, soit près de 10 points de plus que lors des élections européennes de 2009. À ce rythme, plus de la moitié des Estoniens voteront certainement en ligne avant 2020.

La politique en ligne : cette dernière ne se contente pas du vote en Estonie. Il existe par exemple « l’e-Cabinet », un outil permettant aux ministres de mieux préparer leurs réunions et ainsi de gagner du temps. Les ministres ont ainsi accès avant les réunions hebdomadaires à tous les sujets qui seront abordés. Et ils peuvent par avance signaler s’ils ont des objections ou non sur chacun des sujets.

Selon le site officiel e-estionia.com, les réunions des ministres durent grâce à ce système entre 30 et 90 minutes, contre 4 à 5 heures auparavant. Cela permet de surcroît d’économiser une énorme quantité de papiers (40 kg par réunion), de réduire certains coûts et de participer à distance pour les ministres ne pouvant se rendre aux réunions. (en savoir plus)

Les services en ligne : au-delà de l’administration en ligne, l’Estonie s’est souvent illustrée par son avant-gardisme. Dès 1996, une banque en ligne a ainsi vu le jour. Dès l’an 2000, payer ses impôts sur Internet a pu être possible, que ce soit pour un particulier ou une entreprise. Résultat, 94 % des Estoniens n’utilisent plus de papier pour déclarer leurs impôts aujourd’hui.

En 2002, l’Estonie a lancé l’e-school, un système permettant aux professeurs de mettre en ligne de façon sécurisée diverses informations, dont les notes, les devoirs ou encore la présence des élèves, sachant que les parents comme les enfants peuvent bien sûr y accéder. Les parents peuvent de plus mieux communiquer avec les professeurs.

En 2008, le pays a aussi introduit « l’Electronic Health Record » afin de permettre aux médecins d’accéder en quelques clics aux principales informations sur leurs patients. Les informations « critiques » ne sont par contre disponibles que via une « ID card », carte lancée en 2002 qui permet bien d’autres choses par ailleurs (voir point ci-dessous).

Dans la même veine, en 2010, a été lancé « l’e-Prescription », dont le nom est assez explicite puisqu’il permet de centraliser les prescriptions, et donc supprimer le papier, mais aussi de faciliter les relations entre médecins, pharmacies et hôpitaux. Il est même possible de contacter son médecin via email voire par Skype pour des « visites » (virtuelles donc ici) de routines. L’ID Card est là encore nécessaire pour le citoyen.

Estonie ID Card
Source : e-estionia.com.

L’ID Card : 90 % de la population, soit plus d’1,1 million d’Estoniens, possèdent cette carte d’identité électronique multifonctionnelle. Lancée il y a déjà 10 ans, cette carte sert bien sûr de carte d’identité classique, afin de voyager notamment, mais elle a aussi bien d’autres usages.

Par exemple, elle sert de preuve lors d’un accès à une banque en ligne, elle peut être utilisée comme un « pass » afin de prendre certains transports, elle est bien sûr indispensable pour le vote en ligne, le programme de santé, l’accès aux impôts sur internet, etc. En somme, la carte sert de signature électronique personnelle, ce qui permet d’exploiter bon nombre de services.

Notez que depuis 2007, il est possible d’intégrer une puce dans son téléphone afin que ce dernier serve aussi d’ID Card. Cela permet donc d’utiliser son téléphone pour toutes les actions citées ci-dessus (dont le vote, en passant par un ordinateur bien sûr), sans avoir besoin de porter sur soi sa véritable carte d’identité. Ce service est toutefois payant (0,75 € par mois) et est donc assez peu utilisé en Estonie.

La question de la sécurité

Ce portrait idyllique est bien sûr à nuancer. Cette hyper-connectivité n’est pas sans poser deux questions fondamentales : quid de la sécurité et de la vie privée des citoyens ? Concernant le premier point, l’Estonie a qui plus est déjà fait l’objet d’attaques de nations étrangères, notamment en 2007. Son voisin russe est régulièrement pointé du doigt, du fait de la position pro-européenne et anti-russe de l’Estonie. La question mérite donc d’être posée.


Dès lors qu’une partie non négligeable de la population utilise la toile pour payer ses impôts, voter, gérer ses comptes bancaires et avoir des relations avec son médecin, etc. la question du blocage d’internet comme du piratage des données ne peut être évitée.

L’Estonie, en toute logique, fait tout pour rassurer ses citoyens. Si une cyber-attaque s’en prend à leurs comptes bancaires, un remboursement est possible par exemple. Et bien sûr, tout est fait pour sécuriser les serveurs afin d’éviter des attaques DDOS, même si ce type d’attaque n’est jamais évident à contrer.

Ajoutons que le vote en ligne soulève aussi des questions sur la fiabilité du système et une possible manipulation de la démocratie par le gouvernement en place. Mais a priori, cela ne dérange pas de nombreux Estoniens.

Au final, les dangers (réels) qui peuvent toucher l’Estonie sont minimisés par la faible importance du pays au niveau international, son obligation de renforcer ses défenses numériques et le choix donné aux citoyens d’utiliser des moyens classiques, c’est-à-dire hors ligne. Les autres pays, notamment plus peuplés et à l’aura internationale plus ancrée, doivent y réfléchir.