Édito : quand PayPal, Apple et Amazon jouent les censeurs

L'abus d'auto-censure est dangereux pour la santé mentale 90
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le samedi 03 mars 2012 à 10:00
Nil Sanyas
Généralement, lorsque vous utilisez un service, vous devez bien sûr respecter la loi de votre pays et/ou celle du pays hébergeant le site. Certaines sociétés rajoutent parfois des règles et interdits supplémentaires, pour des raisons qui leur sont propres. Certaines politiques maisons, notamment de groupes devenus proches de l’indispensable pour des millions d’utilisateurs, laissent néanmoins songeurs. PayPal s’est notamment distingué ces derniers jours d’une bien drôle de façon.

PayPal
Les partenaires de PayPal peuvent-ils cependant lui faire confiance ?

La loi c'est moi

La nouvelle diffusée ces deux dernières semaines a de quoi surprendre : depuis le 18 février, PayPal a débuté une véritable campagne visant les distributeurs et éditeurs de livres indépendants, proposant des œuvres érotiques abordant des thèmes particuliers et difficiles. S’ils ne suppriment pas les livres incriminés, le service de payement désactive leur compte, tout simplement.

All Romance Ebooks, Smashwords et Bookstrand ont notamment été contactés par PayPal en ce sens. BookStrand a même envoyé le message suivant à l’ensemble de ses partenaires (les autres sites en ont fait de même) :

« Nous avons été informés par PayPal, sans préavis, et par notre société de carte de crédit, que nous sommes tenus de retirer tous les titres de BookStrand.com proposant du contenu abordant l'inceste, du pseudo inceste, le viol, et de la bestialité, ceci immédiatement.

Nous vous demandons de vous connecter immédiatement sur votre compte et de retirer tous les titres qui contiennent ce type de contenu. Si vous avez publié des titres offrant un tel contenu et si vous ne les retirez pas, comme nous vous le demandons, nous désactiverons votre compte d'éditeur, ce qui supprimera tous vos titres de la vente.

Nous vous encourageons vivement à vous connecter à votre compte et de retirer ces titres dès que possible afin d’éviter que votre compte ne soit désactivé aujourd'hui.

Si votre compte est désactivé, il peut ou peut ne pas être rétabli à l'avenir. Après la désactivation, les demandes de réintégration nécessiteront une vérification de votre catalogue, ce qui pourrait prendre plusieurs semaines ou plus longtemps encore.
»

La situation est ici dramatique à plus d’un titre. Non seulement BookStrand s’est plié aux dictats financiers d’une façon pour le moins singulière, mais surtout, n’oublions pas que nous parlons ici de littérature et non d’actes réels. Mais il y a pire encore. Car si le viol ou l’inceste sont bien interdits dans la plupart des États des USA, la notion de « pseudo inceste » est déjà plus floue.

Selon The Self Publishing Revolution, le but n’est même plus de viser des actes illégaux dans des fictions, ce qui est déjà incroyable en soi d’autant plus quand ils n’en font pas l’apologie, mais cela va même jusqu’à vouloir interdire ce qui paraît « moralement condamnable ». Avec toute la subjectivité qui l'accompagne, et tous les abus qui peuvent en découler.

Le débat est alors lancé outre-Atlantique, pays où la liberté d’expression va jusqu’à permettre à des groupes néo-nazis et du Ku Klux Klan d’exister. Jusqu’où peut mener une telle politique de répression de la « bonne morale » se demande ainsi la presse américaine ? Tout en sachant que cette censure de Paypal est loin d’être un cas isolé.

Amazon sexe

Les contradictions d'Amazon

En effet, en 2010, Amazon a fait la une de bien des sites web US pour avoir proposé sur sa plateforme un livre faisant, semble-t-il, clairement l’apologie de la pédophilie. Très rapidement, un appel au boycott a été lancé outre-Atlantique. Amazon a dans un premier temps réagi de la façon suivante :

« Amazon croit que la censure est de ne pas vendre certains livres simplement parce que nous, ou d'autres, pensons que leur message est répréhensible. Amazon ne fait pas la promotion de la haine ou des actes criminels, cependant, nous soutenons le droit de tout individu à prendre ses propres décisions d'achat. »

Cette réaction a particulièrement étonné dès lors qu’Amazon interdisait déjà tout livre pornographique à l'époque, tout en autorisant une telle œuvre donc. Pour Business Insider, la politique de censure d’Amazon est ainsi totalement incohérente. En effet, non seulement ce point de vue d’Amazon n’a duré qu’un temps, puisque ce livre sur la pédophilie a finalement été retiré, mais le site s’est quelques semaines plus tard attaqué aux livres érotiques dont le thème était l’inceste, ceci sans raison apparente (hormis le thème lui-même).

Pour Business Insider, la politique d’Amazon n’a donc aucun sens, d’autant plus qu’il a retiré ces œuvres de ses liseuses sans demander l’avis de leurs propriétaires. Une histoire qui rappelle celle des livres d’Orwell supprimés de ses Kindle sans préavis. Sans politique claire, l’abus est sans limites, d’autant plus quand Amazon semble céder à la moindre pression. Or retirer tout ce qui peut « gêner » les mœurs d’une partie de la population peut revenir à censurer un pan complet de la littérature.

La pomme ou le sexe

Enfin, nous pouvons aussi citer Apple, connue pour sa politique anti-sexe sur l’App Store. Néanmoins, si bloquer tout contenu pornographique peut avoir un sens afin de protéger les plus jeunes, les effets de bords ont été nombreux. En 2010, une BD contenant de la simple nudité, sans scène sexuelle et encore moins pornographique, a ainsi été censurée par Apple, avant d’être republiée sans aucune censure.

Plus grave encore, toujours en 2010, Apple a rejeté une application pour le simple motif que l’on y voyait du contenu trop satirique. En effet, Apple peut se permettre de ne pas accepter sur l’App Store une application si selon son « jugement raisonnable » il estime cette application « contestable ». Cela dépasse donc le cadre de la pornographie ou même de l’obscénité.

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La version censurée / La version non censurée.

À l’instar de PayPal, Apple peut donc aller au-delà de la loi, car la satire n’est en rien interdite, même si la frontière entre satire et diffamation est parfois mince. Et surtout, quand bien même la Pomme accepterait un contenu qui se révèlerait illicite, son statut d’hébergeur le protège en cas de plainte.

Là encore, outre la volonté de ses propres dirigeants (notamment de Steve Jobs lui-même), Apple est enclin à céder sous la pression des conservateurs américains. Le problème pour eux n’est pas la pornographie, c’est le sexe en général. Et Apple s’y plie à quelques exceptions près. Et d’autres types de censures sont parfois réalisés comme nous venons de le rappeler.

Le cas Wikileaks

Ces diverses actions posent deux sujets majeurs. Tout d’abord, à force de rendre la justice à la place de la justice elle-même, les risques d’une censure globale ne peuvent être ignorés. Mais cette vague de censure va bien plus loin que d’accepter ou non un livre ou une application. PayPal, encore lui, a déjà subi les foudres de nombreux internautes, en 2010, après ses actions contre Wikileaks.

Le spécialiste du paiement sur Internet a ainsi bloqué les comptes de Wikileaks, à l’instar d’Amazon, de Visa ou encore de Mastercard, ceci sans aucune décision de justice. Un blocage de compte officiellement réalisé sur la base de violation de ses conditions générales, officieusement sous la pression du gouvernement, puisque nous étions à l’époque en pleine affaire Wikileaks après la publication des câbles américains.

Aujourd’hui encore, Wikileaks est « étranglé financièrement » comme l’exprime un récent papier d’Owni. Et les actions contre les comptes de Wikileaks n’ont pas seulement interdit tout transfert de dons, elles ont aussi bloqué l’argent qui s’y trouvait.

Le pouvoir de ces sociétés a donc pris une ampleur sans précédent. Aujourd’hui, les services de PayPal, Amazon et Apple (pour ne nommer que ces trois sociétés) sont utilisés par des centaines de millions de personnes à travers le monde. La liberté d’expression et d’entreprendre sont en jeu. Sans compter que des milliards d’euros transitent par ces services chaque jour…