Édito : vol au dessus d'un nid de pigeons

Rourourou... 495
Nil Sanyas
À moins de vivre sur une autre planète, tout le monde a assisté au lancement des offres de Free Mobile. Depuis, certains opérateurs ont réagi, plus ou moins bien, c’est selon, permettant à leurs abonnés actuels de faire des économies plus que substantielles si l’on calcule sur un an. Nous avons ainsi eu l’idée de remonter dans le temps et d’analyser le chemin parcouru depuis 1999, en sélectionnant des offres marquantes. De quoi avoir des sueurs froides, alors qu’à l’époque, ces offres étaient parfois révolutionnaires et « peu chères ». Xavier Niel, en invitant les consommateurs à rentrer chez eux, à regarder leur facture et voir s'ils pouvaient supporter plus longtemps de rester des pigeons, avait-il raison ou tort ?

Bouygues Telecom Neo
 
Ci-dessus, le forfait Neo, sorti de nombreuses années après l'offre Millennium. Vous noterez la très faible évolution des prix et des services...

Novembre 1999 : Bouygues, trois ans après le lancement du forfait (le premier du genre) bouleverse le marché en lançant un certain Millennium. Que proposait ce forfait ? Les appels illimités vers les fixes et les numéros Bouygues Télécom… le week-end. Et plus précisément de vendredi soir à lundi matin (ou dimanche minuit). Une véritable révolution à l’époque.

Combien coûtait ce forfait ? Environ 37 € (245 francs) pour 2h d’appel en semaine, et près de 45 € (300 francs) pour 4h. Bien sûr, sans SMS (ou très peu), et encore moins d’accès à Internet (l’iMode apparaîtra en 2001). Ce forfait sera rapidement copié par SFR, qui dû faire face, faute de capacité suffisante, à une saturation de ses lignes, le forçant à rapidement annuler son offre.

Quant à Bouygues, ces forfaits étant limités en nombre d’abonnés, il a fait évoluer ce forfait petit à petit. Ainsi, en 2001 et en 2002 sont sorti un nouveau Millennium à 42 € pour 2h (275 francs), 50 € pour 4h, 65 € pour 6h et 95 € pour 10h. Avec 30 SMS offerts… Ces tarifs, limités aux 16 000 premiers inscrits, n’avaient donc rien de bien alléchant par rapport à 1999. Mais à cette époque, la notion d’illimité était encore rare et pouvait séduire.

En 2003 et 2004 sont d’ailleurs sorti d’autres Millennium, et l’évolution des forfaits a de quoi faire bondir. Notre confrère LesMobiles.com annonçait ainsi les tarifs suivants le 30 juin 2004, toujours pour les mêmes services (illimités le WE vers les fixes et les mobiles BT) : 53 € pour 4h d’appel en semaine, 68 € pour 6h et 83 € pour 8h. Ces offres valaient pour un engagement de 24 mois. Rajoutez 3 € en cas d’engagement sur 12 mois. En somme, en cinq ans, pour un service équivalent, les prix ont grimpé… L’inflation du cours du pétrole sans doute. On notera que 2h d’appel supplémentaire étaient facturées 15 € à l’époque.

Au même moment, Bouygues lança les Super Millennium Soir & Week-end, qui, comme leur nom l’indique, étaient illimités aussi le soir en semaine (à partir de 21h30). Coût de l’opération ? 10 € de plus que les forfaits Millennium classiques. Enfin, plus tard, arriveront les forfaits Neo au concept similaire, avec cette fois, les appels illimités vers tous les mobiles.

Aujourd’hui, pour moins de 20 €, nous avons donc de l’illimité en voix, en SMS, en MMS et un accès Internet de 3 Go. Sans mobile, certes, mais aussi sans engagement.

Forfait RSA Orange

L'offre RSA, de qui se moque-t-on ?

Juin 2001 (et en 2002) : Bouygues, encore lui (ce n'est pas voulu), va cette fois dans le sens inverse en offrant un mini forfait à 85 francs (13 €) pour 45mn, ou 125 francs (19 €) pour 1h30. C'est là encore une véritable performance pour l'époque, et le forfait attire de nombreux abonnés. Néanmoins, savoir qu’un tel forfait a vu le jour en 2001 a de quoi laisser songeurs au regard des forfaits RSA disponibles 10 ans plus tard. Si en 2001, Bouygues était capable de proposer 45 minutes pour 13 €, comment se fait-il que les opérateurs en 2011 ont osé proposer 40 minutes et/ou 40 SMS à 10 €. Ceci alors que les coûts de terminaisons mobiles ont entre-temps été divisés… On comprend dès lors beaucoup mieux comment Free peut proposer 60 minutes et 60 SMS pour 2 € tout en affirmant gagner de l’argent sur un tel forfait.

Février 2008 : en sus de ses nouveaux forfaits Neo cités plus haut, Bouygues, encore lui (ce n'est vraiment pas voulu), annonce une option web illimité (à 500 Mo) à 9,90 € par mois. Et de nouveau, tout du moins à l'époque, cette option est compétitive. Sauf qu'elle date de quatre ans désormais... L’iPhone arrivera quelques mois plus tard et généralisera le Web limité à 500 Mo (puis 1 Go) dans la plupart des forfaits. On peut là encore se rendre compte que ce type d’offre a bizarrement perduré de très longues années à ce tarif, ceci tous opérateurs confondus.

Mars 2008 : Virgin Mobile, MVNO depuis 2006, lance pour ses cartes prépayées le SMS à 1 centime d’euro, contre 10 centimes auparavant. Là encore, cette nouvelle a de quoi laisser songeur quand on sait que la plupart des opérateurs (dont Virgin Mobile lui-même) facturent encore aujourd’hui les SMS entre 5 et 10 centimes l’unité, sauf bien sûr, pour les packs de SMS ou les offres illimitées. Là encore, nous pouvons nous rendre compte que la performance de Free Mobile en proposant les SMS à 1 centime n’est justement pas une performance, d’autant plus avec la baisse des prix de gros. L’exploit est plutôt de nous avoir vendu des SMS à des tarifs plusieurs fois supérieurs à leurs coûts réels.

Juin 2009 : le MVNO Prixtel annonce avec fracas le lancement d’un forfait avec appel illimité pour 49,99 €. Il s’agit du premier forfait du genre à passer sous ce tarif, d’autant qu’il est accompagné d’un forfait de 1000 SMS pour 10 € (soit 1 centime le SMS), mais aussi d’un très onéreux forfait data 3G de 500 Mo à 20 € par mois. Aujourd’hui, cette offre est intégrée dans le forfait Modulo qui s’adapte à votre consommation. Et pour 12 € de moins, Prixtel propose les SMS et MMS illimités et 1 Go de surf. L’évolution est ici évidente, mais pour près de deux fois moins cher, Free Mobile propose mieux (3 Go et des appels illimités à l’étranger).

Juin 2009 : Virgin Mobile lance l’offre Paradyse tout illimité, qui sera renommé un peu plus tard Liberty SIM dans le cas du sans engagement. Il s’agit d’un forfait tout illimité à 89,90 € par mois (si sans engagement) avec appels illimités, SMS illimités et accès Web (500 Mo). C’est en fait exactement le même forfait que Free Mobile propose actuellement pour 70 € de moins, sauf qu’Internet est limité à 3 Go (six fois plus), la plupart des protocoles ne sont pas bloqués chez Free, et il ne faut pas oublier les appels illimités à l’étranger en sus. Le bond réalisé entre novembre 2009 et janvier 2012 est ici criant.

Novembre 2009 : Virgin Mobile propose pour 29,90 € par mois, sans engagement, un forfait avec 5h de communication, les SMS illimités, et l’accès au web limité à 500 Mo (débit bridé au-delà en cas d’abus). C’est une offre très agressive pour l’époque, mais qui reste sans comparaison possible avec les dernières offres actuelles.

Juin 2011 : NRJ Mobile lance un forfait tout illimité (voix, SMS, web limité à 1 Go, ralenti au-delà) à partir de 44,99 € par mois sans subvention de téléphone et avec un engagement de 24 mois, ou 49,99 € avec subvention et le même engagement. Il s’agit là encore d’une offre agressive, même si NRJ Mobile force ici les abonnés à s’engager un long moment. L’écart avec Free Mobile frappe d’autant plus que cette offre n’a que 7 mois. Or sans être engagé et pour plus de deux fois moins cher, Free propose mieux…

Rourouuuu

Conclusion : le maître mot dans le secteur mobile a longtemps été synonyme de stagnation voire d’inflation cachée parfois. Un opérateur fixe un prix, 10 centimes le SMS par exemple, et les autres s’alignent pendant plusieurs années, sauf exception afin de créer un semblant de concurrence. Bouygues, arrivé après Orange et SFR, a tout de même montré l'exemple à plusieurs reprises, néanmoins, la concurrence n'a jamais été agressive à son égard, ce qui est à déplorer. L’éclosion récente des MVNO a légèrement changé le paysage, poussé par l’arrivée du quatrième opérateur. Mais cela n’a pas été suffisant au regard des récentes réactions.

Ce scénario de léthargie du marché peut-il se répéter ? Il est encore trop tôt pour le dire, car les prix ne vont pas non plus diminuer tous les quatre matins. Mais à l’heure actuelle, à service égal, les opérateurs concurrents ne se sont pas alignés totalement sur l’offre de Free Mobile, ce qui ne poussera évidemment pas ce dernier à répliquer. Cela arrivera cependant tôt ou tard du fait des départs massifs dont sont probablement submergés les opérateurs depuis mardi dernier.

Reste surtout à savoir si Free Mobile, à court ou moyen terme, saura résister à l’appel de l’immobilité, dont les attraits financiers pour les opérateurs sont évidents… C’est arrivé de façon flagrante entre la fin des années 90 et le milieu des années 2000, rien ne nous assure qu’un tel schéma ne se reproduira pas.

Enfin, pour revenir au titre : tous des pigeons ? La réponse est évidente.