Édito : le marché de la musique prend-il le bon chemin ?

Attention aux chemins qui semblent faciles 79
Nil Sanyas
Face à la chute sans fin des ventes de CD, les maisons de disques n’ont désormais qu’une idée en tête : nous vendre de la musique numérique. Entre iTunes, Amazon MP3, Microsoft Zune, la Fnac, Virgin, Deezer, Spotify, Qobuz, les FAI, les opérateurs mobiles, et même désormais Google, tout le monde veut sa part de gâteau. Et le marché bouge à vitesse grand V. Rien que cette semaine, de nombreuses actualités ont concerné le secteur musical. Mais le consommateur dans tout ça profite-t-il vraiment de toute cette agitation ?

CD morguefile 

Cette semaine, quatre actualités musicales majeures ont été publiées dans nos colonnes : tout d’abord, Universal a racheté EMI, acquisition qui doit néanmoins être validée par les autorités. Ensuite, Spotify a continué son expansion internationale (peu après Deezer et Qobuz), notamment en Belgique. Google a peu après proposé l’achat de musique aux USA. Enfin, 200 labels indépendants anglais ont annoncé vouloir quitter tous les sites de streaming au profit des sites de ventes de musique, sous prétexte que les premiers réduisent la valeur de la musique et ne rapportent rien.

D’un côté, si le rachat d’EMI par Universal Music est autorisé, nous assisterons donc à un resserrement du marché, et à l’augmentation du pouvoir de négociation de la part d’Universal. Cela aura pour avantages pour les sites de streaming et de vente de musique de ne négocier qu’avec 3 majors au lieu de 4. Mais dès lors qu’Universal sans EMI arrivait déjà à imposer sa loi, qu’en sera-t-il avec EMI dans sa besace ? L’avenir n’est guère ensoleillé et une hausse des tarifs n’est pas à exclure.

Le départ des labels anglais des sites de streaming est tout aussi inquiétant, surtout s’ils sont suivis par d’autres labels, appauvrissant les catalogues des sites. Cela forcera les internautes à passer à la caisse, même pour se faire une idée des titres à écouter. C’est dommageable à plus d’un titre et il convient de surveiller attentivement les réactions des autres labels. Si les sites de streaming n’arrivent pas à attirer plus massivement encore des abonnés, l’offre gratuite, déjà bridée, pourrait bien disparaître sous la pression des maisons de disques.


Les deux autres nouvelles sont par contre bien plus joyeuses. Voir les sites de streaming s’intéresser à la Belgique ou encore à la Suisse est une bonne chose pour les habitants de ces pays, trop souvent délaissés. Quant à Google Music, le fait de pouvoir partager un titre gratuitement sur G+ et son Artist Hub laisse entrevoir un futur intéressant pour les artistes.

La fin du CD et le tout numérique : vraiment une bonne chose ?

Forcé à évoluer, un peu malgré lui, le marché de la musique concentre tous ses espoirs sur la toile désormais. La mort du CD est même annoncée par certains pour la fin de l’année prochaine, bien que cela semble assez précoce, hormis pour les singles. Mais peu importe, le CD disparaitra d’ici quelques années, on peut d’ores et déjà le programmer.

Aujourd’hui, si l’on met de côté le téléchargement illégal, la musique se « consomme » de trois façons principalement : soit gratuitement, souvent en échange de publicité, soit à l’achat définitif à l’unité, soit sous la forme d’une location à partir d’un abonnement. Les deux derniers sont bien sûr ceux générant le plus de cash.

Mais au final, le consommateur s’y retrouve-t-il ? Pour l’achat, les DRM ont depuis plusieurs années déjà totalement disparu. Il a tout de même fallu patienter de longues années pour atteindre ce résultat. Concernant la qualité, du médiocre 128 kbps (voire parfois pire), le 256 kbps et même le 320 kbps sont désormais la norme. C’est aussi un bon point. Certains sites comme Qobuz offrent même de la musique sans compression. Très bien.

L’évolution en une dizaine d’années de l’achat de musique en ligne va donc dans le bon sens. D’autant que les catalogues se sont étoffés et que du contenu est parfois offert avec les titres. Sans oublier que les formats propriétaires tendent à disparaître ou tout du moins, à toujours être accompagnés d’un format standard, afin de pouvoir transporter sa musique partout.

Ces améliorations sont nettes et sont à saluer malgré l’importante réticence des maisons de disques à répondre aux attentes des consommateurs. Mais ces avancées sont en quelque sorte mises à mal par la tendance du moment : l’abonnement.

Spotify offres France

Payez plus pour avoir plus tout de suite... et moins demain

Véritable poule aux œufs d’or pour les maisons de production, l’abonnement permet une arrivée régulière d’argent et surtout de ferrer l’abonné pendant un long moment. Il faut dire que l’abonnement rime systématiquement avec DRM. Et son concept est limpide : dès lors que vous n’êtes plus abonnés, vous perdez tout accès à votre musique. Qu’il s’agisse de musique téléchargée ou de streaming, le concept est similaire, dire adieu à son abonnement, c’est renoncer à sa musique. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que tout est fait pour détruire les offres de streaming gratuit. Le but est de valoriser les offres payantes afin de les rendre plus indispensables encore. Et les majors font tout pour développer ces systèmes.

Si l’accès à des millions de titres est bien sûr un avantage pour les amoureux de musique, il y a de quoi s’interroger sur l’intérêt même de ce type d’offres à long terme. À court terme, on ne calcule pas, finalement ce ne sont que quelques dizaines d’euros, se dit-on. Mais sur dix ans, en imaginant qu’il n’y ait pas d’inflation, un abonnement à 10 €/mois revient tout de même à une dépense de 1200 €, tout ça pour de la « super » location. De quoi pourtant acheter 1200 singles à prix classique, ou 120 albums à 10 €.

Et ne parlons pas des nombreux CD bradés que l’on retrouve entre 0,99 et 4,99 €. Avec 1200 €, il est actuellement possible de s’acheter 300 albums sous forme de CD assez aisément (voire plus), soit environ 3000 morceaux. 3000 titres qui vous appartiennent. 3000 titres que vous pouvez transformer en n’importe quel format souhaité pour l’écouter sur vos ordinateurs, baladeurs et téléphones. 3000 titres, si les CD sont en bon état, que vous pouvez revendre…

À l’instar du livre numérique, la musique numérique a des avantages indéniables pour le consommateur qui peut être perçue comme une avancée : gain de place, accès à un énorme catalogue, ne s’abime pas avec le temps, etc. Néanmoins, sur certains points, que ce soit la revente pour les morceaux achetés ou la perte en cas de fin d’abonnement, les défauts sont tout de même à prendre en compte.

Quand les offres régressent

Et au regard de la situation actuelle, rien ne changera, ces inconvénients n’ont pas de raison de disparaître. La seule solution viable pour le moment serait une forme d’abonnement qui permettrait à la fois d’accéder à un catalogue complet et de télécharger définitivement un nombre de morceaux limité, comme ses préférés si l’abonné est rationnel. Ainsi, le consommateur, quand il arrêtera son abonnement pour une raison ou une autre, ne perdra pas tout et disposera selon la durée de son abonnement de quelques centaines de titres. L’impression de se faire plumer sera en tout cas amoindrie.

Ce concept existait en fait déjà outre-Atlantique via le Zune Music Pass de Microsoft. Ce dernier permettait en effet pour 15 $ par mois d’accéder en streaming à un catalogue de 14 millions de titres, de télécharger (avec DRM) tous les titres que l’on souhaitait et de télécharger 10 titres par mois (sans DRM cette fois) de façon durable. Mais cette offre n’existe plus depuis septembre dernier, Microsoft ayant préféré diminuer ses tarifs (de 15 à 10 $/mois) afin de lutter contre Spotify, Rdio, MOG et Grooveshark aux USA. On ne peut pas dire que cette évolution soit positive… À l'instar du streaming gratuit de plus en plus bridé, le marché de la musique connait donc parfois des périodes de régression pour les consommateurs. Le Zune Pass a d'ailleurs fait d'autres changements négatifs ces derniers mois, notamment en Europe.

zune

Et nous parlons ici du point de vue du consommateur uniquement. Mais celui de l’artiste est bien différent, dès lors qu’il ne touche de toute façon quasiment rien sur les titres numériques vendus par l’intermédiaire d’une maison de disques. Plus encore que le CD, la musique numérique n’a donc qu’un seul et unique intérêt : servir d’outil promotionnel pour remplir les salles de concert et acheter des produits collectors. Les labels, eux, grâce au numérique, voient diminuer leur chiffre d’affaires global par rapport aux ventes de CD, mais leurs marges sont aussi différentes. Bizarrement, c’est un point qui n’est que trop rarement rappelé.