Quelle est l'influence d'Internet sur le travail des députés ?

Plateforme Parlement & Citoyens

Depuis le 13 février dernier, le site Parlement & Citoyens permet à chaque internaute de participer à l’élaboration d’un projet de loi, à partir d’un sujet choisi par un parlementaire, qu’il soit sénateur ou député. Les participants peuvent tout d’abord conseiller à un élu des travaux ayant déjà porté sur une question en particulier et/ou soumettre leurs avis. Au bout d’un certain laps de temps, une réunion est organisée entre le parlementaire et les internautes, en vue d’établir une synthèse des participations.

 

Il appartient ensuite à l’élu porteur de la proposition de loi de retenir les éléments de son choix. Ses arbitrages doivent cependant être justifiés, dans une vidéo mise en ligne en même temps que la proposition définitive. Le texte prend ensuite le chemin de la procédure législative ordinaire.

 

parlement et citoyens

 

Lors du lancement de cette plateforme, le concepteur et porte-parole de Parlement & Citoyens expliquait à PC INpact que le Web fournissait un apport « gigantesque » à la démocratie. S'appuyant sur l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme, en vertu duquel « La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation », Cyril Lage faisait valoir que cette plateforme, et à travers elle le numérique, allaient permettre de « mettre en œuvre ce droit, qui jusqu’à maintenant n’était pas concrètement possible ! ».

Un outil de renforcement du Parlement ?

Mais cette nouvelle initiative pourrait-elle avoir à terme une influence sur l’activité parlementaire des députés ? Oui, nous a répondu le député UDI Bertrand Pancher. Selon lui, ce type de plateforme devrait effectivement « renforcer le rôle du Parlement ». Pourquoi ? Parce que les décideurs se rapprochent, via Internet et les outils numériques, des principaux intéressés, les citoyens. Plus concrètement, cela permettrait tout d’abord aux députés de mieux préparer leurs propositions de loi. De surcroît, une plateforme de concertation en ligne telle que Parlement & Citoyens confère aux textes soumis par les élus une certaine légitimité, et ces derniers seraient ainsi déposés avec plus de force qu’un projet lambda. « Structurer la concertation en commençant par des textes simples ne va que renforcer le rôle du Parlement, fait ainsi valoir Bertrand Pancher. Ça va donc nous permettre de voter des textes qui seront mieux préparés, de faire remonter des réflexions de bon sens de nos concitoyens, et de retisser le lien de plus en plus relâché avec les élus nationaux » poursuit-il.

 

pancher

Les travers bien connus des consultations publiques

Néanmoins, cette influence potentielle est nuancée par beaucoup. Et ce pour une raison bien précise : les propositions de loi, c’est-à-dire des textes d’origine parlementaire, n’arrivent que très rarement au bout de la procédure législative. La grande majorité des textes adoptés par le Parlement sont en effet d’origine gouvernementale. Le député (PS) Olivier Dussopt nous expliquait ainsi qu’il n’était pas un grand adepte des propositions de loi, dans la mesure où « 95 % de l’ordre du jour est décidé par le gouvernement, et les 5 % qui restent sont partagés entre les différents groupes ». Autrement dit, il y a bien plus de propositions de loi déposées que de créneaux disponibles pour les étudier, ce qui diminue d’autant plus les chances d’adoption d’un texte...

 

L’anthropologue Jonathan Chibois se disait ainsi « très perplexe » quant à l’apport de cette plateforme pour la démocratie. Il y voit d’ailleurs un autre biais bien connu des consultations directes de citoyens : ce sont toujours les mêmes personnes qui y participent. Des personnes dont le profil ne correspond en outre pas forcément à celui de l’ensemble de la population. « On a beau tout faire pour donner les moyens aux citoyens de prendre part au débat public, le fait est que peu s'intéressent au point de s'investir, et que les rares qui le font sont toujours un peu les mêmes, et sont donc peu représentatifs de la population » relève ainsi l'intéressé. « Les résultats qui sortent de ce type d’expériences ne sont par conséquent pas du tout représentatifs de ce qu’auraient voté les gens par référendum par exemple ». Le sociologue Dominique Cardon le rejoint quand il ajoute que « le risque est que, ne s’appuyant pas sur la forme représentative de l’élection, ces dispositifs accueillent des lobbies, des clans ou des cabales et qu’ils soient débordés par des minorités agissantes ».

 

S’il « ne pense pas que cette initiative aboutisse aux résultats espérés, au moins à court et moyen terme », l’anthropologue Jonathan Chibois considère néanmoins que « même en cas d'échec, ce projet participe à accentuer une certaine pression de la société civile sur la manière d'exercer le pouvoir par les politiciens ». Il y pourrait donc y avoir une influence sur l’activité des députés, mais celle-ci restera à évaluer dans le temps. Tous s’accordent quoi qu’il en soit sur un point : cette initiative mérite d’être saluée, et il convient de l’expérimenter avant d’en analyser plus précisément les effets.

 

parlement citoyens le maire

 

Contacté fin mars pour un premier bilan, Cyril Lage nous expliquait qu’il était encore « un peu tôt » pour faire le point, notamment car la première procédure lancée mi-février n’était pas encore arrivée à son terme. Il a néanmoins confié à PC INpact que les premiers éléments étaient « globalement positifs », avec plus de 80 000 pages vues depuis le lancement du site, mais aussi « avec un taux d’inscription qui est de l’ordre de 10 % », ce qui représente 2 000 inscrits environ. Sur la consultation du député UMP Bruno Le Maire (ci-dessus), 760 internautes ont généré près de 5 000 contributions. Celles-ci s’avèrent d’ailleurs « de très bonne qualité et il n’y a pas eu de dérives comme on peut voir notamment sur les forums Internet ou dans les commentaires des articles de presse, nous a expliqué Cyril Lage. Ça c’est très positif ». Une nouvelle consultation devrait ainsi être ouverte chaque mois.

NosDéputés.fr

Le 25 août 2012, le tout nouveau ministre des relations avec le Parlement, Alain Vidalies, jette un pavé dans la marre lorsqu'il lance : « La fonction parlementaire n’a pas échappé à l’émergence des réseaux sociaux. Ceux-ci, et plus précisément les réseaux qui scrutent l’activité parlementaire, ont des effets dangereux voire pernicieux sur le travail parlementaire [et cela] dans des proportions qui sont considérables ». Même si personne n’est précisément mentionné, le ministre vise en réalité un site : NosDéputés.fr.

 

 

Pourtant, l’initiative NosDéputés réalise, sous la houlette de l’association Regards Citoyens, un travail de fourmi a priori sans malice ou contournement, puisque toutes les informations qui y sont diffusées sont disponibles sur le site de l’Assemblée nationale ou au Journal Officiel. À partir de ces données publiques, le site propose différentes fiches sur les députés, comportant de nombreuses informations relatives à leur activité parlementaire (participation en commissions ou dans l’hémicycle, questions, amendements, propositions de loi...), mais aussi des tableaux et graphiques.

Des métriques qui influencent les députés

Dans nos colonnes, le ministre précisait sa critique, expliquant que le « système de compteur » mis en place par NosDéputés « ne reflétait pas fidèlement la réalité de l’activité parlementaire ». D'après lui, « la création d’un tel compteur a abouti à modifier le comportement de certains parlementaires, qui agissent désormais au regard de l’existence même de ce compteur ».

 

nosdéputésCe point de vue est d’ailleurs partagé par beaucoup, notamment par le sociologue Dominique Cardon. « Dès qu’il y a une métrique, il y a aussi un effet qu’on appelle « réflexif » des métriques sur les comportements des individus » explique-t-il. Ainsi, il s’avère qu’« en raison de sa seule existence, NosDéputés.fr exerce des effets sur le comportement des parlementaires, qui vont essayer d’améliorer leur score de la même manière que les sites Web essaient d’améliorer leur référencement, que les praticiens des réseaux sociaux veulent augmenter leur score d’influence, etc. ». Même aveu du côté de Regards Citoyens : « Pour nous, le site étant connu des députés, il est logique qu’il ait un impact » confie Benjamin Ooghe-Tabanou, co-fondateur de l’association.

Une influence aux contours variables

Si tous reconnaissent que le site NosDéputés influence les élus du Palais Bourbon à travers ses indicateurs, la nature de cet impact prête quant à elle à débat. Est-ce plutôt en bien ou en mal ? Le ministre Vidalies a pour sa part vilipendé l’incidence négative de l’initiative, dans la mesure où les comportements induits par les outils de métrique du site seraient selon lui « contre-productifs ». « Le fait que certaines interventions, de plus en plus nombreuses, soient uniquement destinées à alimenter le compteur est une vraie difficulté aujourd’hui. Les débats sont ralentis par ces interventions répétitives, parasitant la bonne marche du débat démocratique » faisait-il par exemple valoir cet été. Le député socialiste Olivier Dussopt l’a d’ailleurs rejoint, en pointant en outre - tout comme le ministre - le fait que « ce genre de site ne peut pas tenir compte de tout ». Il y a en ce sens selon eux des éléments reflétant le travail parlementaire qui ne sont pas représentés à travers NosDéputés.

 

Toutefois, l’élu tient un discours bien plus nuancé que le ministre Vidalies. Il relève en effet que les responsables de NosDéputés « n’ont fait qu’amplifier un phénomène qui existait déjà » auparavant, dans la mesure où des classements de ce type étaient déjà réalisés, précédemment à la démocratisation d’Internet, et ce notamment par la presse écrite. Ces métriques étaient cependant diffusées à une fréquence moindre (tous les ans par exemple). Le député Dussopt va par ailleurs jusqu'à reconnaître un impact positif à l’initiative portée par Regards Citoyens. D’après lui, le site peut influencer le travail parlementaire « en bien » car les parlementaires peuvent « le [regarder] de très près pour voir leur classement ou en tout cas vérifier qu’ils n’apparaissent pas comme trop absents. Donc on peut dire que ça encourage » conclut-il. Notons enfin que le ministre Vidalies avait lui aussi reconnu que l’existence de NosDéputés « a indéniablement apporté un plus dans la transparence ».

Un impact finalement très marginal ?

D’un point de vue scientifique, le périmètre précis de cette influence reste pour l’heure peu évalué. L’anthropologue Jonathan Chibois explique qu’il faut observer deux situations distinctes : d’une part, les députés peu médiatisés - le cas le plus fréquent, et d’autre part ceux ayant une aura médiatique plus conséquente. Les premiers, « très ancrés dans les problématiques de leur circonscription, (...) ont des électeurs qui attendent des actions concrètes pour leur territoire, et donc qui ne tiendront pas rigueur à leur député s'il n'est pas impliqué dans les travaux législatifs. Pour ces électeurs, plutôt non-urbains et d'un âge moyen supérieur à la moyenne nationale, un site comme NosDéputés.fr n'a pas vraiment de raison d'être ». Autrement dit, pas d’influence ou presque pour la plupart des parlementaires. Mais pour les seconds, ces « quelques députés très en vue, qui sont sous les feux des projecteurs », alors « oui, un tel site aura probablement modifié certaines habitudes de travail ». Cette influence serait toutefois modeste selon Jonathan Chibois, puisqu’il s’agirait « plus d'une évolution sur la manière de publiciser son action que sur le fond ». Il conclut : « Aujourd'hui et pour l'essentiel, NosDéputés.fr n'intéresse que les journalistes et les politiciens eux-mêmes ».

 

Du côté de Regards Citoyens, on avance encore aujourd’hui que « les chiffres n'ont pas bougé suite à l'ouverture [du] site ». Prenant le contre-pied des arguments mis en avant par le ministre Vidalies, l’association avait déjà publié l’été dernier des statistiques étayant la thèse d’un impact marginal. « Rien dans les données n’indique que le comportement des députés ait évolué de manière significative suite à la visibilité qu’offre notre site » clamait ainsi Regards Citoyens. S’appuyant par exemple sur le nombre de mots exprimés à chaque séance de commission, de même que sur la quantité d’interventions réalisées par un député (voir graphique ci-dessous), l’association affirmait que « la session extraordinaire de juillet 2012 ne se différencie nullement de celles de 2009 à 2011 ».

 

nosdéputés

Quel avenir pour NosDéputés.fr ?

En août dernier, Alain Vidalies expliquait qu’il avait jeté ce pavé dans la marre afin d’ouvrir un débat « sur la mesure de l’activité parlementaire », telle qu’effectuée par NosDéputés. « Nous devons débattre de la hiérarchisation des paramètres, car ils n’ont pas tous la même portée » faisait-il valoir. Le ministre annonçait qu’il voulait discuter avec Regards Citoyens « afin de voir s’il est possible de différencier leurs paramètres, ainsi que de préciser à l’opinion publique qu’il s’agit d’un compteur et non pas d’un indice qualitatif. (...) C’est l’utilisation qui en est faite, que ce soit dans la presse locale ou sur les réseaux sociaux, qui mériterait plus de précautions ».

 

Mais aujourd’hui, après plusieurs rencontres avec les équipes du ministre, rien n’a changé sur NosDéputés.fr. « La logique et le fonctionnement du site n’ont pas bougé, y compris en termes d'indicateurs. En revanche, de nouvelles fonctionnalités sont régulièrement apportées : nous avons par exemple développé des modules d'alertes e-mails aux réponses des questions écrites, ou intégré le rattachement financier des députés aux partis politiques, qui a récemment été publié au Journal Officiel » explique Benjamin Ooghe-Tabanou.

 

Alain Vidalies avait esquissé l’été dernier la mise en place d’un « pôle de réflexion » pour début 2013, mais l’organisation de cette sorte de colloque a finalement été ajournée. « Le projet est gelé » nous a expliqué l’entourage du ministre, en raison de la mise en place en janvier dernier du groupe de travail « sur la réforme des institutions, l’organisation et le fonctionnement de l’Assemblée nationale ». Le colloque aurait ainsi été « éclipsé » pour ne pas faire office de doublon, mais pourrait cependant revenir à l’ordre du jour si cela s’avérait nécessaire.

 

Le sociologue Dominique Cardon résume l’enjeu d’un tel débat : « Ce qui est en jeu, c’est de mieux partager entre les citoyens et les députés les critères d’objectivation de ce que les citoyens et les députés entendent comme l’activité parlementaire légitime : poser des questions, être en commission, être en plénière, dans leur circonscription ? Il y a beaucoup de calculs et de représentations qui sont désormais rendus possibles par Regards Citoyens. Mais peut-être que NosDéputés.fr ne produit pas les meilleures représentations pour inciter les parlementaires à être de meilleurs parlementaires ». Du côté des responsables de Regards Citoyens, on se dit « ouverts au dialogue », et « toujours très volontaires pour améliorer nos outils ». Avec un bémol cependant : que « l’objectif de ce dialogue [soit] bien de procéder à ce travail de manière rigoureuse, en ouvrant le débat à l'ouverture plus large des informations parlementaires ».

Députés et réseaux sociaux

Si autrefois certains élus utilisaient leurs blogs ou sites perso pour diffuser des billets, prises de position ou autre type d’information, il semble aujourd’hui que de nombreux députés soient également très actifs sur les réseaux sociaux, et plus particulièrement sur Facebook et Twitter. Le député Dussopt nous a par exemple expliqué avoir tout d’abord commencé par lancer un blog en 2006, avant d’ouvrir l’année suivante une page Facebook, puis un compte Twitter, en 2011.  

 

Mais il convient de faire une distinction entre ces deux réseaux sociaux. Jonathan Chibois explique en effet que les députés se sont bien mieux appropriés Facebook, dans la mesure où celui-ci s’avère « beaucoup plus dans [leur] état d’esprit ». « Ça leur permet à la fois d’avoir une vitrine et de diffuser des « informations » de type "venez me voir", "regardez le projet que j’ai déposé"... Facebook touche les gens dans leur vie quotidienne, contrairement à Twitter qui est dans la logique du flux, de l'instantané et de l'actualité brûlante » résume-t-il. L’analyse de l’anthropologue colle d’ailleurs très bien avec le ressenti d’Olivier Dussopt, qui considère même son profil Facebook comme sa « troisième permanence parlementaire », tant il est régulièrement sollicité au travers de celui-ci.

 

dussopt

 

« Que ce soit Twitter ou Facebook, l’utilisation des réseaux sociaux répond surtout à un besoin [des députés] de communiquer sur leurs activités » rappelle cependant Jonathan Chibois. « Il ne faut pas oublier que le député n’existe que par et pour ses électeurs ; et que son objectif, au-delà de son mandat politique, c’est d’être réélu ».

Quand Facebook se transforme en permanence parlementaire

Mais l’utilisation de ces réseaux sociaux par les députés a-t-elle un impact sur leur activité parlementaire ? Oui, nous a répondu Olivier Dussopt. « L’on s’aperçoit qu’il y a des gens qui suivent les débats, non pas avec l’image, mais uniquement avec les tweets ou les statuts Facebook » explique-t-il, mettant ainsi en avant une certaine forme d’encouragement. Mais cette influence resterait finalement relativement limitée vis-à-vis de l’activité parlementaire, notamment dans la mesure où ce député ne perçoit « pas d’impact sur le contenu des débats » en eux-mêmes.  

 

« Les réseaux sociaux n'ont rien apporté », fait de son côté valoir Jonathan Chibois, qui ne voit quant à lui aucun effet relatif à l’arrivée de ces outils de communication. Pour lui, leur utilisation par les députés n’a en effet « rien changé fondamentalement », en ce que « le souci de communication à l'égard de leur électorat a toujours été là ». Il remarque par contre que « certaines logiques ont été nettement prolongées ». L’anthropologue s’explique : « En particulier, les réseaux sociaux sont vus comme de formidables accélérateurs et amplificateurs de la circulation de l'information. Pour eux [les députés, ndlr], qui doivent être toujours au bon moment, au bon endroit, avec les bons contacts, et les bonnes informations, ces outils ont de plus en plus de succès ».

Une utilisation « dommageable » au travail parlementaire pour certains élus de l’opposition

Le mois dernier, deux députés UMP se sont pourtant élevés contre « l’influence néfaste, pour le travail législatif » de l’utilisation des réseaux sociaux par les élus du Palais Bourbon, lorsque ceux-ci siègent en commission ou dans l’hémicycle. « Une pratique abusive de ces outils de communication suscite un véritable dévoiement de la démocratie parlementaire : certains députés préfèrent apporter, en pleine séance, leurs opinions sur les réseaux sociaux plutôt que dans l’hémicycle, privant ainsi leurs collègues d’une argumentation audible par chacun et susceptible d’obtenir une réponse selon les règles habituelles du débat parlementaire » expliquaient ainsi Gérald Darmanin et Guillaume Larrivé dans une proposition de résolution. Cette dernière visait à modifier le règlement de l’Assemblée nationale de telle sorte que les députés ne puissent plus s’exprimer sur Facebook, Twitter ou consorts dès lors qu’ils se trouvaient dans l’hémicycle ou en commission. « Cet usage est dommageable » abondaient-ils. Notons au passage que selon Olivier Dussopt, les deux élus à l’origine de cette proposition en ont fait la promotion via les réseaux sociaux, et ce alors qu’ils se trouvaient justement dans l’hémicycle...

 

twitter assemblée

 

Depuis le dépôt de cette proposition de résolution, le 7 février dernier, très peu de députés s’y sont néanmoins déclarés favorables. Si cette idée était la seule à avoir formellement émergée, cela n’a pas empêché certains élus de mettre d’autres propositions sur la table en vue d’encadrer l’utilisation des réseaux sociaux par les députés. Philippe Gosselin (UMP) a par exemple milité pour l’adoption d’une « charte de bonne conduite », afin que « quelques règles simples » permettent de policer les propos ou d’interdire Twitter lors des séances publiques au rapporteur d’un texte ainsi qu’au président de la commission concernée.

D’une chambre hermétique à la naissance d’une seconde « arène » numérique

Les réseaux sociaux, et plus particulièrement Twitter, semblent cependant avoir modifié quelque chose de plus profond. « Jusqu'à présent, l’hémicycle était à l'image d’une chambre où les débats se déroulaient de façon régulée dans un huis clos quasi hermétique » explique Jonathan Chibois. Mais lors de l’examen du projet de loi sur le mariage pour tous, l’anthropologue affirme avoir observé l’apparition d’un « second lieu de débats, qui ressemblait plus à une arène, où autour de la scène centrale la foule pouvait encourager et/ou invectiver ». Au-delà de cet « effet spectacle », l’intéressé explique qu’il s’agissait là d’une véritable remise en question d’un des piliers de notre démocratie. « L'hémicycle a cessé d'un coup d'être un lieu de débat hors du monde, ce pourquoi il avait pourtant été conçu », même s’il y avait déjà de nombreuses brèches à ce principe (textos, mails...).

 

« L’usage en assemblée des réseaux sociaux pose une question qui traverse la théorie démocratique depuis la naissance des assemblées révolutionnaires » expose quant à lui Dominique Cardon. Le sociologue fait effectivement valoir que cela revient à questionner l’opposition entre le mandat impératif, en vertu duquel le député est lié aux désidératas de ses électeurs, et le mandat représentatif, qui permet aux parlementaires de décider librement une fois qu’ils sont élus. « Interagir avec les citoyens pendant les débats c’est faire un retour vers les procédures de démocratie directe du mandat impératif alors que c’est la tradition du mandat représentatif qui s’est imposée » résume-t-il.

 

Les députés devraient d’ailleurs bientôt se pencher sur ces questions de fond, puisqu’un groupe de travail « sur la réforme des institutions, l’organisation et le fonctionnement de l’Assemblée nationale » a été mis en place le 15 janvier dernier. Présidé par Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, ce groupe se réunissant un mercredi sur deux devait évoquer mercredi dernier « l’usage des réseaux sociaux par les députés lors des débats parlementaires ». Un retard dans les discussions a néanmoins conduit les parlementaires à repousser les échanges relatifs à ce point à une date ultérieure. 

Internet chez les députés

Internet a-t-il un impact sur le travail des députés ? Et si oui, dans quelle mesure s’exerce cette influence ? Voilà deux questions s’étant posées en trame de fond au cours des derniers mois s’agissant de plusieurs sujets d’actualité, par ailleurs traités dans nos colonnes. Ce fut notamment le cas lors des débats sur le projet de loi relatif au mariage pour tous, où des élus ont proposé de limiter l’usage des réseaux sociaux par les députés au sein de l’Assemblée nationale. Aussi, quelques mois plus tôt, le ministre en charge des relations avec le Parlement a remis en cause les indicateurs du site NosDéputés.fr, ce dernier ayant selon lui « des effets dangereux voire pernicieux sur le travail parlementaire ». Enfin, a été inauguré début février un site permettant aux internautes d’élaborer une proposition de loi, en partenariat avec des députés : Parlement & Citoyens.

 

Afin de répondre à ces questions, nous avons interrogé différents acteurs concernés, ainsi que des experts sur ces questions : le sociologue Dominique Cardon, les députés Olivier Dussopt et Bertrand Pancher, l’association Regards Citoyens, l’anthropologue Jonathan Chibois... Nous vous proposons ici une synthèse de ces différents points de vue, agrémentée d’autres éléments de réponse.

 

assemblée nationale

 


 

« L’arrivée massive d’Internet est très récente chez les députés » commence par expliquer Jonathan Chibois. L’anthropologue a en effet observé qu’une « vraie évolution » s’était opérée au cours des trois dernières législatures. D’une expérimentation réservée à une poignée d’élus sous la 12ème législature (de 2002 à 2007), s’est substituée une période de « découverte à grande échelle » (pour 13ème législature, celle allant de 2007 à 2012). L'actuelle législature apparaît quant à elle comme « celle de l'adoption effective », dans la mesure où tous les députés se servent désormais d’Internet au sens large, utilisant au minimum les courriers électroniques et l’intranet de l’Assemblée nationale, qui s’avèrent être « des outils incontournables en interne ».

 

Mais au-delà d'un outil de travail permettant aux députés d'exercer leurs fonctions (accès à l’information au sens large, par exemple via Legifrance ou aux outils de travail collaboratif, etc.) Internet est également devenu un nouveau vecteur d’exposition médiatique pour ces parlementaires. « Il est désormais inconcevable qu’un député n’ait pas une vitrine sur Internet » affirme ainsi Jonathan Chibois, en référence aux blogs et autres « sites perso » qu’ont commencé à développer les élus du Palais Bourbon. « Bien souvent ce n’est pas mis à jour, ce sont souvent des restes d’une ancienne campagne électorale, mais il n’empêche que si l’on tape le nom du député, on trouvera sa propre vitrine ! Le député aura donc fait à un moment donné l’effort d’exister sur Internet. De ce point de vue là, les députés ont une conscience, même partielle, de ce que cet outil a d'incontournable » ajoute-t-il. Même le député (PS) Olivier Dussopt l’admet : « Aujourd’hui, un parlementaire ou un haut responsable public qui n’aurait pas cette porte d’entrée n’existerait pas ». D’après lui, Internet est à la fois un outil « incontournable » et « obligatoire » pour les élus.

 

assemblée nationale blog députés

 

Pour le sociologue Dominique Cardon, Internet aurait d'ailleurs avant tout été perçu par les députés comme un nouvel outil politique. « Les acteurs de la démocratie représentative (dont les députés) se sont mis à se servir de l’internet principalement dans une stratégie de séduction, de communication et de mobilisation pendant les campagnes ». Les outils numériques proposés grâce au Net ne seraient en ce sens qu’une « nouvelle technologie de marketing politique », qui viendrait s’ajouter aux autres techniques (médias traditionnels, réunions publiques...). Mais son analyse ne s’arrête pas là. Ce chercheur estime « qu’il y a un effet plus souterrain, plus lent sans doute, qui est une transformation numérique du travail politique ».  Cette transformation s’insinuerait selon lui « au cœur même de la démocratie représentative, dans l’activité parlementaire ». 

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