Édito : la réaction de Stallman à la mort de Jobs fait polémique

C'est pour mieux forger sa légende on dira 1101
Nil Sanyas
La polémique enfle depuis des jours, et comme pour la plupart des polémiques, il y a de quoi s’interroger sur ses réelles raisons. Tout est parti de la réaction le 6 octobre dernier de Richard Stallman sur son site suite au décès de Steve Jobs. Voici l’intégralité de ses propos, traduits le plus fidèlement possible par nos soins (lire l’original, en anglais) :

« Steve Jobs, le pionnier à créer l’ordinateur comme une prison cool, conçu pour priver les imbéciles de leur liberté, est mort. Comme le maire de Chicago Harold Washington l’a dit au sujet du maire corrompu Daley, "je ne suis pas heureux qu’il soit mort, mais je suis heureux qu’il soit parti. "

Personne ne mérite de mourir – pas Jobs, ni même M. Bill, ni même des personnes coupables de plus grands maux qu’eux. Mais nous méritons tous la fin de l’influence nuisible de Jobs sur l’informatique.

Malheureusement, cette influence continue malgré son absence. Nous ne pouvons qu’espérer que ses successeurs, alors qu’ils tentent de continuer son œuvre, seront moins efficaces.
»

stallman

Stallman, un défenseur du libre zélé

Il convient tout d’abord d’expliquer certaines choses, surtout pour ceux ne connaissant pas Richard Stallman. Il est un véritable apôtre de la liberté, qu’elle soit dans le secteur informatique ou non d’ailleurs. Il n’hésite donc jamais à critiquer les DRM, Facebook, toutes les lois visant à verrouiller les protocoles Internet ou à affaiblir les libertés des internautes (dont Hadopi), et globalement tous les systèmes rognant sur la liberté des utilisateurs.

Récemment, il a par exemple attaqué violemment le concept des liseuses, en particulier le Kindle d’Amazon. Plus proche encore, Christine Albanel a remis au goût du jour un ancien texte de Stallman (le Droit de Lire). Bref, pour le créateur du projet GNU, Apple est ce qui représente de pire dans l’informatique, avec Microsoft, cela va de soi. Steve Jobs, en tant que principal représentant d’Apple jusqu’à sa mort, subit donc logiquement le courroux de Stallman. D’autant plus que les deux hommes avaient clairement des visions opposées.

Ensuite, tout le monde n’a bizarrement repris que la citation de Stallman sur les deux maires de Chicago, en faisant qui plus est sienne cette citation. Revenons d’ailleurs sur l'histoire des maires de l'une des villes les plus importantes d'Amérique du Nord.

Les Daley et Chicago, Jobs et les systèmes fermés

La famille Daley est particulièrement connue pour son influence politique énorme à Chicago. Le Figaro, il y a deux ans, peu après l’élection d’Obama, expliquait assez bien la situation dans son introduction : « Notre reporter poursuit son périple à Chicago, la ville du nouveau président américain. C'est aussi le domaine de la famille Daley, maires de père en fils. Obama y a fait ses classes et a dû composer avec la machine démocrate la plus corrompue du pays, avant d'être soutenu par elle. »

Harold Washington a été maire entre 1983 et 1987, remplacé entre 1987 et 1989 suite à son décès. Or entre 1955 et 1976, Richard J. Daley a dirigé la mairie. Et son fils l’a succédé entre 1989 et 2011, où il a finalement perdu. En somme, la famille a particulièrement marqué la ville ces soixante dernières années. Et Richard J. Daley écrasait à l’époque la ville d’un tel poids que son décès en 1976 a été une sorte de libération pour Washington, qui profita quelques années plus tard des désaccords du camp opposés pour gagner la mairie.

Stallman s'est donc mis à la place de Washington, J. Daley prenant le rôle de Steve Jobs et le fils Daley celui de Tim Cook en toute logique. Le père a dominé la ville durant 21 ans. Son fils, lui, l’a dirigé durant 22 ans. Or Chicago garde toujours aujourd’hui cette image de ville la plus corrompue des États-Unis, le fils n’ayant fait que conforter le père, sans parler des autres candidats. Quand Stallman, à la fin de sa réaction, précise donc que l’influence de Jobs a continué et qu’il espère que ses successeurs auront une influence moindre, il ferait aussi référence à l’histoire de Chicago.

Une grossière erreur de communication ?

Quoi qu’il en soit, sa citation de Washington a fait grand débat sur la toile, alors que ses propos les plus intéressants sont plutôt ceux sur l’influence de Jobs et ses successeurs. Pour beaucoup, sa réaction a été très mal perçue. Si les pro-Apple ont logiquement été choqués, certains pro-libres ont aussi été gênés par la dernière provocation de Stallman.

Mais il s'agit surement d'une première au sujet d’une personnalité décédée, sans compter que Stallman a publié son message quelques heures à peine après l'annonce du décès, à chaud, sans recul ni mot pour la famille et les proches de Steve Jobs. Et en ramenant le sujet directement à sa cause qui plus est.

L'influence de Steve Jobs n'est pas prête de prendre fin

Mais en mettant de côté ce problème de « timing », de maladresse et de manque de bienséance, là où la majorité s’est malheureusement concentrée, les réactions à ses propos ont soulevé deux débats intéressants. Le premier, sur l’influence d’Apple et donc de Steve Jobs. Les réactions sur ce sujet sont doubles : soit on est d’accord avec Stallman, soit on note que les systèmes fermés d’Apple sont aussi et surtout des outils qui plaisent à des dizaines voire centaines de millions de gens. Pour ces derniers, Stallman, dans sa critique de l’influence néfaste d’Apple, oublie donc un point essentiel : les « imbéciles » sont tout simplement des gens qui peuvent apprécier les produits fermés d’Apple, et ne souhaitent pas aller plus loin dans l’utilisation de l’outil informatique. À moins qu'il ne considère que ces personnes sont justement "imbéciles" car elles ne prennent pas conscience de ces restrictions ? 

Une certitude : dès lors qu’il existe une large clientèle, il n’y a aucune raison pour qu’Apple change de ligne, tout comme Microsoft ne changera pas son modèle, malgré quelques petits efforts ici et là. L’influence de Steve Jobs perdurera donc, d’autant plus que d’autres sociétés, Amazon par exemple, en suivent parfois la plus belle trace. Qui plus est, cette influence, bien qu’importante, n’empêche pas les autres systèmes de perdurer.

La FSF doit-elle se remettre en question ?

L’autre débat porte sur la personnalité de Stallman, et sur la Free Software Foundation en général. L’organisation à but non lucratif a pour but de promouvoir le logiciel libre. Et Stallman en est son président-fondateur. Mais certains pro-libres trouvent que le fondateur a un pouvoir bien trop important, et qu’il est de plus un bien mauvais défenseur de la cause du libre de par ses propos.

Ce nouvel épisode a par exemple poussé Larry Cafiero à quitter la FSF. Jugeant ridicules les derniers propos de Richard Stallman, Larry a arrêté son adhésion à la fondation et retiré le bouton FSF de son blog. Vous retrouverez sur son blog son point de vue et des liens menant vers des réactions négatives aux propos de Stallman.

Mais Larry, deux jours plus tard, expliquera qu’il n’a en aucun cas quitté la FSF uniquement à cause du dernier message de Stallman. C’était juste la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ses griefs envers la FSF sont grands. Il parle notamment des problèmes de « censure » et du changement « vital » que doit amorcer la fondation en changeant de président. Et selon lui, il serait loin d’être le seul à avoir demandé en vain des changements au sein de l’organisation, avant finalement de la quitter comme seule solution personnelle. Des pistes pour un futur article complet...

Du Stallman tout craché

Au final, Stallman a été comme à son habitude provocateur à l'extrême. Il a le don pour susciter des réactions, et ses derniers propos ont pu détourner certains de ses « admirateurs » et conforter ses détracteurs. Mais si Stallman est critiquable sur bien des points, on ne peut pas lui reprocher une chose : celle de changer de cap. Il reste jusqu'au bout des ongles un fervent défenseur du libre. Quitte parfois à être très proches de certaines limites, et à en oublier que les autres ont droit à un minimum de respect.

Notons enfin que Richard Stallman précise sur son site que toutes les publications sur stallman.org ne sont que ses points de vue personnels et ne sont en aucun cas ceux de la FSF ou du projet GNU.