Une étude dresse un portrait des artistes à l'ère du numérique

Et c'est pas une peinture morte 34
Nil Sanyas
Maya Bacache-Beauvallet, Marc Bourreau et François Moreau viennent de publier une longue étude de 90 pages titrée « Portrait des musiciens à l’heure du numérique ». De nombreux sujets sont abordés, d’Hadopi au téléchargement illégal, à l’investissement dans un « home studio » et aux soutiens politiques. Ici, tous les types d'artistes sont étudiés, des grandes stars aux inconnus, de ceux disposant d’un contrat avec une maison de disques ou non, en passant par les musiciens adeptes de l’autoproduction. Et les résultats sont particulièrement intéressants.

Environ 500 artistes de l'Adami (Société civile pour l'Administration des Droits des Artistes et Musiciens Interprètes) ont été interrogés. Les résultats ont ensuite « été redressés suivant les variables de classe d’âge, de région de résidence, de sexe et de segment de reversement de l’Adami pour être représentatifs de ses 9 000 artistes » précise-t-on.

Enquete revenus artistes Enquete revenus artistes
Les artistes les plus riches n'ont pas de gros problèmes financiers

Le but de cette étude est en effet de montrer que plusieurs voix existent dans le secteur. Tous les artistes ne sont pas pour Hadopi par exemple. Et donc tous n’ont ni les mêmes intérêts et les mêmes visions.

L’étude montre ainsi « que, conformément aux attentes des modèles économiques, les artistes les plus tolérants vis-à-vis du piratage sont les artistes à faible notoriété, n’ayant pas de contrat ou, lorsqu’ils en ont un, les plus actifs sur scène. À l’inverse, les artistes autoproduits partagent l’opinion des industriels du disque et sont moins tolérants face au piratage. »

Chacun voit donc midi à sa porte, et là où un petit artiste voit grâce à Internet sa notoriété s’accroître et le nombre de spectateurs grimper lors de ses spectacles, d’autres y voit des pertes directes et sans retour.

L’impact du téléchargement illégal varie donc selon que l’on est petit ou grand producteur, star ou artiste confidentiel. Si le document revient sur les différentes études déjà réalisés prouvant l’impact négatif ou positif du « piratage » sur les ventes, il s’intéresse aussi à « l’efficacité des mesures légales visant à lutter contre le piratage » (page 32). Et bien entendu, Hadopi est abordé.

Hadopi, un outil avant tout répressif

Point intéressant, l’étude affirme que « c’est dans une logique répressive que s’inscrit la loi Hadopi visant, par la menace d’une coupure de l’accès à Internet, à dissuader les internautes de télécharger ». Une remarque amusante, alors que la présidente de l’Hadopi ne cesse de clamer dans tous les médias que la Haute Autorité est avant tout pédagogique, et non répressive. Le message n’est semble-t-il pas passé auprès des auteurs de l’étude.

« Il est bien entendu trop tôt pour mesurer l’efficacité de ces mesures. Toutefois, les résultats d’une enquête menée au printemps 2010 auprès d’un échantillon d’internautes français, environ six mois après l’adoption de la loi par l’Assemblée nationale, conduisent à un certain scepticisme. En effet, à peine 15 % des internautes qui utilisaient les réseaux P2P avant l’adoption de la loi avaient définitivement cessé de le faire depuis, et la majorité d’entre eux s’étaient tournés vers des pratiques alternatives de piratage. Compte tenu du caractère déclaratif de cette enquête, ces résultats sont nécessairement sujets à caution. Ils sont toutefois assez cohérents avec des études plus anciennes. »

Remarquons que cette enquête a été suivie par une seconde, publiée plus récemment, et non prise en compte dans l’étude. Le second sondage était plus favorable au système de riposte graduée, sans pour autant être significatifs.

S'attaquer directement aux "pirates" ne porte pas ses fruits

Outre Hadopi, l’étude revient sur les conséquences des plaintes, qui ont notamment été très nombreux de l’autre côté de l’atlantique. « S. Bhattacharjee et ses co-auteurs ont ainsi montré que les procès intentés contre les internautes tendent effectivement à réduire l’activité des téléchargeurs les plus compulsifs, mais pas celle des internautes ne téléchargeant qu’occasionnellement. De plus, la disponibilité des fichiers piratés sur Internet n’est pas significativement affectée. Enfin, une étude expérimentale conduite par A. Maffioletti et G. B. Ramello suggère que si les procès réduisent effectivement l’intensité du piratage, ils ne conduisent pas pour autant à un report des internautes vers le marché légal en raison de la très faible disposition des individus concernés à payer pour la musique. »

Mais revenons aux artistes et à leurs rapports avec le téléchargement illégal. Le document cite tout d’abord une étude américaine, dont les conclusions montraient que 21 % des musiciens sondés déclaraient que les échanges sur P2P avaient augmenté leurs ventes de CD, tandis que 5 % affirmaient le contraire. « De même, les deux tiers des artistes considéraient que les réseaux P2P ne constituaient qu’une menace mineure, voire inexistante, pour les industries de contenus. » Une conclusion étonnante, tant cela ne semble pas transparaître du côté des producteurs.

Pour les artistes, le P2P est un bienfait pour les concerts

Et en France ? L’enquête révèle des résultats saisissants, comme le tableau ci-dessous l’exprime parfaitement. Pour une grande majorité des artistes interrogés, le téléchargement illégal a clairement un impact négatif sur les ventes de CD : 57,6 % y voit un impact très ou assez négatif, contre seulement 3 % y voyant un impact assez ou très positif.

Enquete France artistes piratage impact CD concert

Concernant les concerts, nous sommes plutôt dans une situation inverse des CD : 6,9 % y voit du négatif, contre 35,5 % du positif. Ils sont tout de même 36,1 % à n’y voir aucun impact, et 21,5 % à ne pas savoir si cela a un impact ou non… « Parmi les artistes effectuant plus de cinquante concerts par an, la moitié de ceux qui expriment une opinion estime que l’effet du piratage sur cette affluence est assez ou très positif » précise le document.

Comme le rappelle très bien l’étude, il s’agit bien entendu ici de perception. Celle des artistes en l’occurrence. Il n'est pas question ici d'une étude chiffrée sur les rapports téléchargement / CD / concerts / radios.

Certains artistes utilisent le P2P pour gonfler leur notoriété

Autre question très intéressante, est-ce que voir leurs œuvres dans les réseaux P2P les dérangent ? Si la question peut paraître stupide au premier abord, les résultats sont néanmoins intéressants à analyser.

Enquete France artistes P2P

Certes, en toute logique, la plupart des artistes sont mécontents de voir leurs musiques disponibles gratuitement sur la toile. Cependant, 10 % des artistes-interprètes dont les œuvres sont disponibles sur P2P se sont dit ravis de la situation. Il s’agit d’une minorité, mais cela n’en demeure pas moins intéressant.

Enfin, en rapport avec la question précédente, les auteurs de l’étude ont interrogé 531 artistes ayant déclaré avoir des musiques en partage sur P2P. Leur but était de connaître les profils de ces artistes et les raisons de leurs différentes opinions (anti ou pro P2P).

Les artistes qui sont contraints d’avoir une activité rémunérée non musicale, et dont la notoriété est a priori faible, sont plus tolérants vis-à-vis du piratage. Pour un musicien ayant les caractéristiques moyennes de notre échantillon, le fait d’avoir une activité rémunérée non musicale diminue la probabilité de se déclarer dérangé par le piratage de 0,10.

Ces artistes à faible notoriété utilisent vraisemblablement les réseaux P2P pour accroître leur notoriété donc leur audience. Ce lien entre notoriété et opinion sur le piratage est d’ailleurs cohérent avec l’interprétation des résultats concernant le revenu. En effet, les artistes aux revenus très élevés apparaissent comme significativement plus dérangés par le piratage (par rapport à la classe de référence, la probabilité de se déclarer dérangé est plus importante de 0,3 pour les artistes appartenant à la cinquième classe de revenus, la plus élevée de notre échantillon).

La perception du piratage par les artistes sous contrat avec une maison de disques dépend fortement de leur activité scénique. Les artistes sous contrat, mais peu actifs sur scène, apparaissent bien comme plus dérangés par le piratage que les artistes sans contrat qui ne craignent donc pas une perte de royalties. Être sans contrat diminue ainsi la probabilité de se déclarer dérangés de 0,21. Ces artistes de « studio » sous contrat se révèlent aussi, et surtout, moins tolérants que les artistes sous contrat mais avec une forte activité scénique. Pour ces derniers, l’effet négatif du piratage sur leurs revenus tirés des ventes de disques semble, pour partie tout au moins, compensé par ’accroissement de leur audience sur scène. Un artiste sous contrat avec une forte activité scénique voit ainsi la probabilité de se déclarer dérangé diminuer de 0,3, par rapport à un artiste sous contrat mais peu présent sur scène.

Enfin, les artistes autoproduits apparaissent significativement moins tolérants vis-à-vis du piratage que les autres. Leur probabilité de se déclarer dérangés par le piratage augmente de 0,10 par rapport à celle des artistes qui ne s’autoproduisent pas. Cela traduit le fait que l’opinion d’un artiste autoproduit est finalement très proche de celle d’une maison de disques. Tout comme cette dernière, un artiste autoproduit a investi dans la production de son album. Le piratage nuit donc à sa rentabilité et rend le recouvrement de son investissement initial plus problématique. Or cet investissement est loin d’être négligeable. Le montant moyen des projets d’autoproduction des artistes interrogés dans notre enquête avoisinait les 17 000 euros.

Une lutte en faveur des artistes : vraiment ?


Au final, selon la situation des artistes, le point de vue sur le « piratage » est donc totalement différent. Si les majors et les maisons de disques dans leur ensemble semblent d’accord, « la position de certains artistes, même de forte notoriété, est moins univoque (…) Au-delà des opinions et des sensibilités personnelles des artistes, la notoriété, l’activité scénique et le mode de financement de la création musicale apparaissent comme des critères importants de leur opinion sur le piratage. Ces divergences d’opinion obligent à tout le moins à la prudence quand il s’agit de définir une politique « en faveur des artistes ». »

Voilà une belle conclusion. Nous n’avons cependant résumé ici qu’une petite partie de l’étude. L’apport du numérique et d’Internet (site, matériel, etc.) est notamment abordé. Si vous avez un peu de temps devant vous, n’hésitez pas à la lire dans son intégralité.