La "Réponse à Hadopi" de Juan Branco (extrait)

Suivi d'un entretien de J.-L. Godard 46
Marc Rees
Ceux qui ont suivi Hadopi depuis ses débats parlementaires connaissent Juan Branco. Il avait été le rédacteur de la « Lettre aux spectateurs citoyens » publiée par Libération le 7 avril 2009. Une lettre cosignée Chantal Akerman, Christophe Honoré, Gael Morel, Victoria Abril, Catherine Deneuve,Louis Garrel, Chiara Mastroianni, Paulo Branco et bien d’autres, qui dénonçait cette Hadopi « démagogique, techniquement inapplicable, bêtement ignorante des nouveaux procédés de téléchargement et purement répressive ». En quinze jours, trois contrôles fiscaux s'abattent sur les premiers signataires, note Juan Branco.

réponse à hadopi juan branco

De cette étape clef de la tortueuse histoire d’Hadopi était née la plate-forme Création Public Internet destinée à ce jour à apporter une alternative non répressive à Hadopi (site officiel).

Deux ans plus tard, Juan Branco revient donc sur le sujet et publie un ouvrage pour retracer « les épisodes – parfois délirants – de cette saga, en corrigeant les préjugés et les idées fausses, en démontrant que d’autres solutions étaient et restent possibles ». Un livre intitulé « Réponses à HADOPI » (92 pages aux éditions Capricci, 7,95 euros), suivi d’un entretien avec Jean Luc Godard sur des questions diverses comme celle des droits d’auteur, de l’internet, mais aussi de la 3D.

Ici pas d'analyse juridique poussée d'Hadopi 1 ou 2, ce n'est pas l'objet de l'ouvrage. Il vise à apporter une synthèse de l'auteur, qu'on retrouvait déjà dans la Bataille Hadopi, synthèse accompagnée des différents appels, déclarations, etc. de la profession.

Nous publions ci-dessous l’un des chapitres de l’ouvrage intitulé « Intermède Musical » qui résonne avec l'actualité du eG8 où Hadopi a justement été fustigée par de nombreux acteurs.

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Intermède Musical


Hadopi n’est à bien des égards qu’un effet de l’inadaptation des pouvoirs politique et économique au surgissement d’un nouveau média, un symptôme du décalage touchant les civilisations confrontées à des évolutions technologiques bousculant leurs usages. Mais sur quoi reposent précisément le retard politique, les interprétations fallacieuses, la « crise » des industries culturelles ? D’où vient l’assertion réitérée selon laquelle l’industrie cinématographique serait la victime du téléchargement illégal ? Le raccourci s’est révélé plus efficace auprès des dirigeants que de la population. Il a pollué le débat et empêché les artistes de se prononcer en connaissance de cause. Il faut donc revenir sur le raisonnement qui l’a rendu possible.

Celui-ci comporte deux grands chapitres. Le premier est la thèse de la substituabilité entre achat et téléchargement. C’est-à-dire l’association de ce dernier au vol, ainsi que l’assènent une musique et un montage brutaux en ouverture des DVD. Télécharger un single équivaudrait à voler 6 euros au producteur – son prix moyen de vente en grande surface ? Non, puisque les copies téléchargées n’entraînent pas de dépenses supplémentaires pour les ayants droit, la copie n’étant pas « dérobée » à son fabricant, mais effectuée par le particulier lui-même. Très vite, au Havre, à Montpellier, à Meaux…, les tribunaux refusent l’analogie. Mieux : de nombreuses études – les plus reconnues émanant de Harvard et de sa Business School, des gouvernements néerlandais et canadien ou encore de la Cour des comptes américaine – démontrent l’absence de corrélation entre chute des revenus des industries culturelles et téléchargement hors marché. Celui-ci n’aurait que des effets marginaux – voire positifs – sur la consommation et l’économie globale de la culture. Aux Pays-Bas, l’agence gouvernementale chargée de l’étude conclut à un gain chiffrable à 100 millions d’euros par an. Les plus gros « partageurs » formeraient même la part de la population dépensant le plus en produits culturels !

Élargissons le cadre : les modifications qui ont touché les comportements des consommateurs ne sont pas liées à Internet proprement dit, dont les tout premiers développements remontent au début des années 1990. Elles sont simplement une conséquence de sa massification : c’est la qualité accrue des connexions – l’introduction du haut débit – qui a causé la multiplication des mécanismes de partage, gratuitement et sans passer par les marchands, de centaines de chansons, films et livres. En France, on peut dater à 2004 sa généralisation. Des communautés se sont ainsi construites autour de sites et de logiciels comme Napster, Kazaa, LimeWire et le répertoire The Pirate Bay… En toute « a-légalité » et à l’échelle de la planète, une génération a appris à partager un accès illimité à l’offre culturelle. Le phénomène s’est nourri de l’agrégation de millions de bibliothèques personnelles légalement constituées année après année. Sur des rayonnages virtuels infinis, des catalogues disparus des rayons depuis des décennies côtoient aujourd’hui les derniers tubes et blockbusters. Les mélomanes y découvrent des interprétations perdues, les cinéphiles retrouvent le bijou de leur enfance, des oeuvres hors d’atteinte redeviennent visibles – et partageables.

Il n’y a aucun angélisme à l’affirmer : la rupture des discriminations – géographiques, sociologiques ou économiques – concernant l’accès à la culture a entraîné avec elle une population peu disposée à faire marche arrière. Autrefois économie de la rareté, la culture est devenue subitement un marché symétrique où l’offre, court-circuitant les filtres de l’industrie, provient toujours plus des consommateurs eux-mêmes. La bibliothèque musicale et cinématographique de chacun a explosé depuis l’arrivée d’Internet. Cela n’aurait pas été le cas dans le cadre d’une consommation payante. Il faudrait réussir à convaincre les juges que les adolescents téléchargeant les films de Luc Besson – ce n’est qu’un exemple – se précipiteraient pour les acheter en grande surface si Internet n’existait pas. Le second chapitre s’appuie sur le précédent mal assimilé des mutations au sein de l’industrie musicale. À la suite de nombreuses restructurations et fusions, celle-ci commet l’erreur historique et presque mortelle de réduire considérablement son offre au tournant du siècle – plusieurs mois avant la démocratisation du partage. Elle s’appuie de plus en plus sur la promotion de quelques artistes phares, compilations et autres rééditions aux dépens de la diversité des catalogues. Elle maintient des prix de vente à l’unité de CD artificiellement hauts, en dépit de la baisse des coûts de production et de diffusion. La chute des ventes, concomitante de la chute du nombre d’oeuvres produites, est alors inévitable. Elle s’accompagne d’un autre côté d’un accroissement significatif des revenus liés aux concerts et aux produits dérivés. Depuis 2003, les perceptions de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) n’ont pas cessé de croître. Drôle de crise. Et drôle d’angoisse chez des auteurs chaque année plus riches.

L’industrie musicale ne profite pas de l’émergence d’Internet pour faire sa révolution. Elle l’exclut comme nouveau vecteur de diffusion, n’y entreprenant aucune démarche commerciale. Elle va même plus loin en lançant des contre-offensives à l’égard des consommateurs. Équivalent de la Sacem, la RIAA américaine fait condamner une mère de famille à plusieurs millions de dollars d’amende pour avoir partagé une dizaine de chansons – de tels excès finiront par concentrer le mécontentement. En attendant, la logique n’évolue pas : des plates-formes virtuelles concurrentes, exigeant des inscriptions séparées, se contentent de proposer des répertoires dérisoires et non compatibles entre eux, exclusivement sur PC. Vendus à un prix prohibitif bien que de qualité largement inférieure aux CD, leurs fichiers ne peuvent en outre être dupliqués et écoutés que sur ordinateur ou sur des dispositifs propriétaires – le catalogue de Sony n’est par exemple accessible que sur les baladeurs de même marque. Il faudra attendre l’arrivée d’iTunes pour que l’on commence à sortir de l’impasse. Des entreprises « intégrées » combinant fournisseurs d’accès, de contenus et « tuyaux », tels Time Warner et Vivendi Universal, ont certes été créées dans l’objectif de relever le défi du numérique. Mais la fin de la bulle spéculative des valeurs Internet au début des années 2000 a remis à plus tard les synergies. Elle n’a fait qu’accroître la suspicion : promu d’AOL, le PDG de Time Warner, Robert Pittman, est limogé après avoir trop insisté sur le développement des modèles d’abonnement et de licences globales privées.

Les solutions intermédiaires échouent avec fracas. La création des DRM en reste la plus significative. Ces protections visent à empêcher la copie de CD et de DVD en créant des codifications diverses. Très fréquemment rompues, elles ont surtout pour effet d’empêcher nombre de consommateurs de lire les CD sur leur ordinateur ou sur le lecteur autoradio de leur voiture. Ces situations absurdes débouchent sur une foule de procès intentés, et gagnés, à l’encontre des industriels. Pendant ce temps, les efforts pour développer l’« offre légale » demeurent inexistants, chaque major se contentant de proposer son propre service de téléchargement avec ses seuls artistes.

Le haut débit atteint dès 2005 des taux importants de pénétration du territoire. Les FAI, on l’a dit, font la publicité implicite de Kazaa et Napster pour vendre leurs offres illimitées. Le secteur informatique y trouve un levier de croissance et de demande pour ses disques durs et les baladeurs MP3, encore accompagnés des CD enregistrables. La baisse des revenus continuant à s’accélérer depuis 2000, à un rythme de 250 millions d’euros par an, Internet devient alors le nouveau bouc émissaire de la musique. Au lieu de chercher à s’adapter, les producteurs traquent les moyens juridiques et techniques propres à enrayer un phénomène dont ils ne saisissent pas l’ampleur. Et qui, nouvelle aberration, est parfois favorisé au sein de la même maison : Sony trouve ainsi dans la croissance des ventes de baladeurs une compensation de l’argent qu’il perd dans la vente de disques. Estimé à 873 milliards de dollars pour 2010, avec une croissance annuelle de 13 %, le marché du matériel audiovisuel explose, et le téléchargement devient l’une des principales sources de revenus indirects des groupes intégrés.

La fusion entre producteurs de la musique et du cinéma ayant entraîné un jeu de vases communicants, le second a embrayé le pas à la première. Le partage est ainsi devenu par analogie l’ennemi n° 1 du cinéma et de ses industries, alors qu’elles ne subissaient aucun contrecoup visible. Le parallèle est infondé : à la différence de la musique, le cinéma continue à bien se porter. La crise l’a même renforcé. Il a bénéficié entre 2000 et 2010 des reports de consommateurs, qui, suite à la baisse de leur pouvoir d’achat, n’ont pu se permettre des sorties culturelles (ou de loisirs) plus onéreuses. Il a en outre développé des stratégies d’amélioration de l’offre, comme les cartes illimitées. Les 206,49 millions d’entrées enregistrées en 2010 dépassent les records des années 1960, époque où le seul média concurrent, la télévision, n’opposait que de faibles armes, qualitatives et quantitatives.

Le cinéma est le divertissement social le plus accessible et multipliable à bas coût. Les salles restent sa principale source de revenus. Or, les études montrent qu’aller au cinéma constitue une démarche sociale, équivalente à celle consistant à assister à un concert ou a une pièce de théâtre : les effets de la concurrence des supports domestiques ou dématérialisés sont faibles. Cette démarche n’est pas aisément remplaçable par le visionnage d’un fichier numérique. Si celui-ci est effectué légalement, la qualité ne s’approchera que de celle d’un DVD, au mieux et pour des questions de débit et de stockage, sur un écran a priori non destiné à la lecture vidéo intensive. S’il est illégal, la diversité des offres va des fichiers captés avec une caméra mini-DV dans une salle à des qualités voisines de l’offre légale. L’écart reste de toute façon énorme avec la salle ou même le Blu-ray, sans parler de la 3D. Le cinéma est en cela une pratique qualitativement et usuellement différente de la musique, dont la première ressource est la vente de supports individuels à la qualité rapidement égalée, si ce n’est dépassée. Destinés à une écoute plus personnelle et casanière, les disques ont une valeur ajoutée nulle ou dérisoire par rapport aux fichiers MP3.

Bienvenue chez les Ch’tis est un cas d’autant plus instructif qu’il a nourri les débats d’Hadopi 1 et 2. Avec 22 millions d’entrées, le film de Dany Boon détient le record de l’histoire du cinéma français. Il est réputé détenir le même record pour le piratage. Pourtant, 2 millions de personnes en ont acquis le DVD la première semaine de sa sortie – encore un record –, et 3 millions de téléspectateurs l’ont regardé lors de sa première diffusion télévisée. La non-substituabilité ne touche pas qu’au rapport entre salles et supports domestiques, elle semble segmenter chaque mode de consommation. Le téléchargement n’aurait donc aucun impact sur les revenus de l’industrie ?

Dans l’attente d’une étude prenant en compte les spécificités du financement du cinéma français, on peut considérer que le téléchargement n’est qu’une étape supplémentaire dans la vie des films. Il ne concurrence que marginalement les autres étapes et renforce par ailleurs le marché du matériel vidéo. La tendance générale semble être, en tout cas pour les films récents, de réorienter les spectateurs, individuellement, mais surtout par groupes, vers telle ou telle oeuvre diffusée dans le multiplexe le plus proche, selon la première impression tirée par un visionnage partiel ou complet sur l’ordinateur. L’impact serait donc d’aiguillage ou de redirection.

C’est d’ailleurs cela que redoutent à l’évidence les grands groupes, plutôt que la perte infinitésimale représentée par les quelques pour cent de « pirates » dont on suspecte qu’ils soient prêts à sacrifier qualité, sérénité, confort et interaction sociale dans le but d’économiser quelques euros. Les « pirates » sont des acteurs moins domesticables que les dispositifs promotionnels traditionnels ou même la critique. Leurs buzz malmènent les machines du marketing. La mise à disposition des oeuvres avant leur sortie échappe au contrôle des attachés de presse, des avant-premières et des teasings. Télécharger ne pose donc pas seulement des problèmes juridiques. Il y a plus grave : il perturbe les stratégies des majors… au profit d’une plus grande sélectivité ! Il devient dès lors difficile de défendre Hadopi au nom de l’exception du même nom et du rayonnement de la France, comme l’ont fait Albanel et Mitterrand. Du moins dans le cinéma.

Résumons. Les institutions de recherche n’ont pas trouvé de corrélation globale entre perte économique et partage sur Internet. Elles ont au contraire révélé que les gros téléchargeurs sont aussi les principaux consommateurs d’oeuvres culturelles payantes. Les montants répartis par la Sacem n’ont cessé d’augmenter malgré la crise du disque et la crise tout court. La fréquentation en salles enchaîne record sur record depuis 2007, année qui marqua également l’apogée d’Internet. Le marché de la vidéo, après une contraction qu’il ne faut certes pas sous-estimer, a également crû en 2010. Tout cela sans qu’aucune certitude ne soit remise en cause ?