Rapport Hadopi : les "pirates" sont aussi de gros consommateurs

De musique ou d'autres biens 146
Marc Rees
Comme prévu, la Hadopi a diffusé lors du Midem une étude intitulée « Hadopi, biens culturels et usages d’internet : pratiques et perceptions des internautes français ». L’objectif pour la haute autorité chargée de diffuser des menaces pédagogiques à l’encontre des abonnés est de prendre une photographie des « réactions et pratiques de consommation licite et illicite ».

L’étude – déclarative, et qui se base sur les « perceptions » - a été faite sur deux échantillons : l’un prélevé en juillet (avant la mise en route des premiers messages) et, l’autre en octobre (lors de la mise en route des premiers messages). Cette première étude est importante pour la Rue du Texel, car elle permettra d’évaluer les évolutions futures, mesurées après de nouvelles vagues successives d’avertissements. « L’Hadopi est citée spontanément par un tiers des consommateurs, loin devant les autres organismes associés à la régulation d’internet » devant la CNIL, le CSA (qui n’a rien à voir avec le net) ou l’ARCEP et l’ARJEL.

Hadopi : 920 000 euros de budget comm' pour 2010

Ces résultats sont cependant faibles ou du moins parfaitement normaux compte tenu de la couverture médiatique de cette autorité. Surtout, elle a profité d’un budget de communication nettement plus musclé que ses collègues régulateurs : 920 000 euros pour la seule année 2010, alors qu’ Hadopi a démarré ses premiers messages en octobre 2010.

Hadopi ? "Une bonne initiative"

L'étude est aussi gage de légitimité pour la haute autorité. Ainsi entre 40 et près de 50% des sondés estiment qu’Hadopi est « une bonne initiative », « permettra une juste rémunération des artistes », « est utile pour la protection de la culture », ou « permettra de développer l’offre légale sur internet ». Des chiffres d’autant plus magiques que le sujet de l’offre légal a totalement été oublié des dernières conférences de presse où seul le volet menace/sanction importait.

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Approche en creux

Quand il s’agit d’examiner la perception négative, le rapport se concentre surtout la partie « en creux » du rapport : « La même proportion d’internautes ne se prononce pas sur les affirmations négatives relatives à l’Hadopi qui recueillent également un taux d’adhésion important et portent pour l’essentiel sur l’illégitimité et son effet supposé sur la consommation illicite en général ».

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Le "ou" qui permet de ratisser large

Un quart des personnes estime qu’Hadopi les incite « à changer leurs habitudes de consommation en ligne de musique, de vidéos, de jeux vidéo, de livre, de série TV, de photos ou de logiciels ». La question ratisse très large : Hadopi ne concerne que la musique et l’audiovisuel. Mais le « ou » en fin de question permet de « matcher » un maximum de réponse positive et légitimer au mieux l’existence de cette fraiche construction juridique. 36% des personnes se disent incités « à consommer plus régulièrement des œuvres culturelles sur des sites respectueux du droit d’auteur » (contre 39% qui répondent « non »).

Hadopi mélange sécurisation informatique et sécurisation du droit d'auteur

Sur la sécurisation, la question posée est très vaste là encore : « Saviez-vous qu'en tant qu'internaute, vous devez protéger votre accès à Internet afin d'éviter que cet accès ne soit utilisé à des fins malveillantes ? ».

73% répondent « oui », contre 27% qui estiment « non ». La question a un large écho positif puisqu’elle résonne dans l’esprit de l’abonné surtout du côté de la sécurité informatique, plus que dans la sécurisation contre les atteintes au droit d’auteur. Dalleurs en commentaire à une question plus fine, il est dit que « l’anti-virus est le logiciel de protection le plus fréquemment installé au domicile (environ 9 internautes sur 10), suivi du pare-feu. L’anti-spam et l’anti-spyware sont également présents mais dans une moindre mesure. » La Hadopi pourra ainsi espérer prospérer sur cette population lorsqu’elle tentera d'inciter les personnes menacées à installer le fameux système de sécurisation (dont la commission n'a cure au passage).

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Sur la perception du légal/illégal, l’axe payant/gratuit est un des critères de distinction dans l’esprit de chacun : « le caractère payant est une garantie de la légalité pour les internautes déclarant des usages licites (59% vs 53% en moyenne), contrairement aux internautes déclarant des usages illicites (46%). Les internautes déclarant des usages illicites sont plus nombreux à savoir que le payant n’est pas forcément légal (27% vs 17% en moyenne). Presque un tiers des internautes « ne sait pas ». »

Justifier l'arrivée des labels  "Offre Legale"

L’étude en conclue à une « incompréhension, manque de distinction entre l’offre légale et l’offre illégale, confusion entre ce qui est légal et ce qui est payant selon les profils ». Voilà qui permettra ainsi à l’Hadopi là encore de justifier  sa future opération de labellisation des offres légales prévue en 2011.

D’ailleurs, dans un tableau p.42, la Hadopi souligne que « les meilleures garanties de légalité sont charte, notoriété et labellisation (respectivement 49% et 42%). » Le label sera une forme de guide pour faire comprendre au consommateur qu’il peut « consommer » du contenu licite sur tel site. Nous y reviendrons.

Celui qui consomme de l'illicite consomme aussi beaucoup de licite

Fait plus intéressant : la partie dépense. L’étude consacre ce que d’autres ont montré jusqu’alors, comme le Trésor américain.

Les consommateurs de biens illicites sont ceux qui dépensent le plus de biens culturelles. On voit le risque : rien ne dit que la masse de biens culturels achetés s'alourdira si ces internautes sont menacés de coupure d’internet. « Les principales voies de consommation gratuites privilégiées par les internautes déclarant un usage illicite sont les sites de streaming (64%), le Peer-to-Peer (42%) et les sites de téléchargement direct (37%). Les moteurs de recherche spécialisés, qui peuvent permettre d’accéder à des liens P2P ou de téléchargement direct, arrivent en 2ème position. »

On peut aussi en déduire que l'économie réalisée sur la consommation de fichiers, est aussi reportée sur d'autres postes budgétaires : L'argent économisé par le piratage est tout de même dépensé.  « Près de la moitié des répondants déclare consommer des biens culturels de façon illicite (49%), dont 13% régulièrement et 36 % occasionnellement ou exceptionnellement. »
 
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La migration vers le streaming n'a pas été étudiée

Malheureusement, la Hadopi n’a pas mesuré la migration du P2P vers le streaming dans le temps. Une question intéressante aurait été de savoir si les internautes ont changé leurs habitudes de consommation de bien avec l’arrivée de l’Hadopi

On sait simplement « qu’un quart des internautes déclarant un usage illicite, estime qu’il consomme des produits culturels depuis plus de 5 ans, 29% déclarent avoir commencé à le faire « depuis moins de 6 mois ». Mais puisque la perception du licite et de l’illicite étant dans le brouillard, ces réponses ne sont pas d’une fiabilité exemplaire.

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Selon les populations sondées, c’est le prix qui est le principal frein à l’usage licite (37%), « suivi par la diversité de l’offre (21%) puis, à quasi égalité, l’habitude de consommation illicite (13%), les freins au paiement (crainte de communiquer ses informations, absence de moyen de paiement en ligne) et les freins aux usages (verrou numériques, ergonomie des services proposés ».

L'ergonomie compte peu

Fait intéressant : 12% des jeunes de 15 à 24 ans estiment que les sites ne sont « pas faciles à utiliser ». Ce qui dilue la justesse des propos de Frédéric Mitterrand qui expliquait le flop de la carte musique jeune (qui concerne cette population) au manque « d’ergonomie » de ce dispositif.

L'effet de cette étude sur la Commission copie privée ?

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Un tableau risque d’avoir des effets en matière de copie privée. En effet, p.73, on apprend que « les internautes déclarant un usage illicite sont davantage équipés, notamment pour des produits tels que ordinateur portable (68%), disque dur externe (53%), console de jeux (52%), smartphone (33%), mini PC portable (15%). » La commission copie privée devra sans doute réagir d’une manière ou d’une autre puisqu’elle a l’obligation d’ignorer les usages illicites lorsqu’il s’agit de déterminer l’assiette de la rémunération pour copie privée.

Les consommateurs de "contenus illicites" sont les mieux équipés

la Hadopi estime qu’« en terme d’équipements, on constate que les personnes déclarant un usage illicite sont mieux équipées en général et notamment en ce qui concerne disques durs externes, smartphones et balladeurs audios /vidéos ». Ce qui montre encore que « l’illicite » pousse à la consommation de biens.

La Hadopi ne changera rien pour un "pirate" sur deux

Enfin, « en matière d’impact, près de la moitié des internautes déclarant des usages illicites indique que l’Hadopi ne changera pas leur comportement, quand un tiers déclare être prêt à changer et un cinquième (17%) ne se prononce pas. »

Alors qu’elle va menacer de plus en plus de personne de fermeture de ligne, « l’Hadopi débute son action dans un contexte ouvert » conclue la Rue du Texel.