Umberto Eco et Wikipédia : pensées d'un intellectuel

Le nom de la prose 66
Le célèbre linguiste, philosophe et écrivain italien Umberto Eco avait accordé en avril une interview à Wikinews.org à propos de son utilisation et de ses pensées sur l'encyclopédie libre. Elle a été traduite en français, et publiée ce week-end par @Brest.net.

Umberto Eco
Umberto Eco (image en GDFL de l'Università Reggio Calabria)

D'abord, cette interview nous apprend que l'intellectuel est un fervent utilisateur de Wikipedia. Il confesse : « Quand j’écris, je vais sur Wikipédia trente à quarante fois par jour, parce que c’est bien pratique. Quand on écrit, il arrive de ne pas se souvenir si tel ou tel est né au VIe siècle ou au VIIe siècle, ou combien de "n" il y a dans Goldmann... Autrefois pour ce genre de chose on perdait beaucoup de temps. Aujourd’hui, entre Wikipédia et Babylon, qui corrige les erreurs d’orthographe, on en gagne beaucoup. »

Mais quant à la fiabilité de l'encyclopédie, il est plus dubitatif, et d'expérience. « À moi, Wikipédia apporte quelque chose, je trouve les informations dont j’ai besoin. Mais cela est dû au fait que je n’ai pas une confiance aveugle en elle, puisque l’on sait bien que plus Wikipédia se développe, plus se multiplient aussi les erreurs. J’ai trouvé des affirmations me concernant complètement aberrantes, et si personne ne m’avait averti, elles seraient encore là » explique-t-il. Pour lui, l'encyclopédie est comme une voiture. Il en a une, et ne peut pas s'en passer, mais ça ne l'empêche pas d'admettre ses défauts et les problèmes créés par son utilisation.

Sur les articles qui ne le concernent pas, il relève aussi des erreurs, par exemple sur les sujets dont il est spécialiste. Mais il ne les corrige pas : « je ne vois pas pourquoi je devrais perdre du temps à rectifier [les erreurs que je vois]. Je ne suis pas la Croix-Rouge. [rire, NdR]. J’ai donc relevé qu’à l’intérieur du même article il y avait une contradiction. Comme je suis compétent, je l’ai remarqué. C’est mon métier. Mais un pauvre homme [intellectuellement] pourrait ne lire qu’une partie de l’article et ne retenir que la première information ». Umberto Eco n'est donc pas un contributeur de l'encyclopédie, juste un utilisateur assidu.

La fonction de Wikipédia : une expérience

Wikipedia logo« Selon moi, Wikipédia a deux fonctions. La première est de permettre une recherche rapide d’informations. Sous ce rapport, c’est seulement une amplification des "Garzantine" [encyclopédies italiennes], et c’est tout. L’autre fonction, et ici nous parlons de l’autre, est de vérifier si le contrôle par le bas [NdT, la foule des contributeurs anonymes] n’est pas souvent plus fructueux que le contrôle par le haut [NdT, les experts reconnus et validés]. Du fait que le monde est plein d’experts idiots, assurément il peut l’être » explique le philosophe. Une œuvre validée par la masse, et non par les experts, peut-elle être plus exacte qu'une autre faite par des experts ? Les résultats de Wikipedia sont autant d'indices.

En ce qui concerne l'anonymat sur Internet, M. Eco est surtout surpris que ceux qui partagent leur opinion ne donnent pas leur nom en même temps : « En fait, je trouve énormément de textes intéressants non signés, je n’ai jamais compris pourquoi ». La qualité des textes publiés sur la toile varie néanmoins beaucoup, du pire au meilleur, avec souvent des inexactitudes criantes.

Même sur Wikipédia, le problème se pose : «  l’anonymat total, alors qu’il semble plus démocratique, porte à croire que, sur certaines questions, il y aurait une seule et unique vérité. Ne pourrait-il arriver que sur Wikipédia même, sur certaines pages (pas celles qui concernent les tables de multiplication, évidemment), on ouvre des appendices intitulés « Conflits » où apparaîtraient, signés, les divers témoignages s’affrontant ? » Il explique cette idée en donnant l'exemple de Pie XII et de son rôle pendant la deuxième guerre mondiale : a-t-il aidé les Nazis, ou les Juifs ? Vaut-il mieux choisir une version, ou « ouvrir un appendice, dans lequel une série d’auteurs, assumant chacun sa responsabilité, exposent en vingt lignes le fait qu’il existe des interprétations divergentes ? »

L'interview se poursuit, sur le rôle de la communauté, le fait que les articles de l'encyclopédie ne sont jamais définitifs, et autres sujets plus philosophiques.