Le Rebond de Libération devient une arme politique pro ACTA

Eyjafjoll 2 40
Marc Rees
Le Rebond de Libé continue à rebondir, comme une mauvaise et longue maladie : selon nos informations, Marielle Gallo, eurodéputée s’en sert maintenant pour sa propagande politique pro ACTA auprès des eurodéputés qui comptent... ou ceux qui sont étrangers au débat.

Dans un Rebond du 12 mai, Libération publiait sans nuance une tribune signée Patrice Geoffron, professeur à l'université Paris-Dauphine et Philippe Hardouin, économiste et consultant. Dans le texte, ces deux chercheurs ont pris pour levier une « étude Tera » qui « démontre » qu’en substance, le piratage détruit les emplois. Et pas qu’un peu : 1,2 million de postes affectés d’ici 2015 (fourchette haute).

tera consultat BASCAP CCI étude impact économique

Ces deux économistes torpillaient au passage les «prises de position répétées de quelques porte-voix du Parti socialiste au sein du Parlement européen » qui dans leur « confort idéologique » osaient contester cette photographie de la réalité. Il faut dire qu’à Strasbourg, l’eurodéputé Marielle Gallo défend un rapport pro ACTA qui milite pour un durcissement de la réponse pénale contre le « piratage ». Et, bien entendu, Patrice Geoffron et Philippe Hardouin appellent au soutien sans nuance de cette initiative, puisqu’il y a 1,2 million d’emplois affectés.


Piqûre de rappel ?

Nous avons cependant expliqué comment cette curieuse tribune dans Libé avait été montée par de bien piètres bâtisseurs ("le piratage détruit les emplois et la mémoire). Le contenu de notre "actu" fut cité par Numerama, Arrêt sur Images, Ecrans.fr (de libé, avec une intro patché), « linké » sur Twitter, dont des confrères…

Inutile donc de revenir sur toutes les malfaçons. On retiendra en substance que ces deux économistes qui citent ce rapport Tera oublient de dire aux lecteurs qu’ils en ont été les architectes. Patrice Geoffron est associé du cabinet Tera et a dirigé ce rapport, quant à Philippe Hardouin, il a collaboré à sa rédaction. Nos deux chercheurs s’auto-citent et oublient donc de préciser qu’ils sont papas de ce bébé qu’ils trouvent joli.

Autre oubli : ce rapport Tera a été commandé par la BASCAP (Business Action to Stop Counterfeiting and Piracy) organisme privé coprésidé par le numéro 1 de Vivendi-Universal. Il suffit de lire le bas de la couverture de l’étude et faire trois clics sur Google. Geoffron et Hardouin oublient encore de citer d’autres études, dont celle de la Cour des comptes américaine, qui a estimé que les chiffres issus du piratage reposaient sur des données bidon (elles ne tiennent pas comptes des investissements effectués dans d'autres secteurs avec les économies réalisées).

Ces chercheurs oublient donc beaucoup sauf de défendre le rapport pro ACTA de l’eurodéputé Marielle Gallo. Mais quand il s’agit de dire aux lecteurs de Libé que leur étude Tera a été prise comme référence lors de la présentation de ce rapport Gallo, c’est à nouveau le trou noir.

Si l’on résume la saynète, voilà la boucle infinie :
Patrice Geoffron et Philippe Hardouin aiment l’étude Tera qui aime le rapport Gallo qui aime l’étude Tera qui a été écrite par Patrice Geoffron et Philippe Hardouin.
Avec le Libé du 12 mai en courroie de transmission... On aurait pu penser que ce moteur allait stopper là sa course folle. Mais non.

Un rebond pour convaincre, persuader ou manipuler ?

Nous venons d’apprendre que deux jours plus tard, le 14, l’eurodéputée Marielle Gallo, celle qui est encensée par les auteurs du rapport Terra, a pris le soin d’envoyer dans un courrier le fameux Rebond de Libé, en photo et en lien (un lien vers le Rebond de Libé, devenu depuis gratuit, non le Rebond patché d'Ecrans.fr).

Les destinataires ? Plusieurs « shadows » et des députés socialistes français qui n'ont rien à voir avec la commission des affaires juridiques. Son courrier fait totalement l’impasse sur les contre-arguments et, sauf incroyable ignorance, n’a donc qu’une seule vocation : convaincre les eurodéputés tout en tentant de coincer le positionnement des « quelques porte-voix », ces eurodéputés qui osent contredire ses positions.

En clair, le Rebond de Libé continue de rebondir et prend désormais une dimension politique, malgré ses fondations bien vacillantes. Judicieuse technique qui nous offre l’occasion de revenir sur les travaux de cette eurodéputée Marielle Gallo.

Un rapport pro ACTA

Négocié au Parlement, son rapport sur le renforcement de l'application des droits de propriété intellectuelle sur le marché intérieur est dans l’exacte filiation d’ACTA. Dans son rapport, Gallo invite par exemple « la Commission à poursuivre ses efforts en vue de faire avancer les négociations de l'accord commercial anticontrefaçon ».

Dans ce rapport, Gallo réclame des mesures pénales, en soulignant « l'importance de combattre la criminalité organisée dans le domaine des DPI, en particulier la contrefaçon et le piratage », alors que cette notion de piratage, médiatique, émotionnelle, n’a aucune signification juridique.

Par contre, l’offre légale est un chapitre où l’énergie est plus rare. Son texte « invite la Commission à réfléchir aux méthodes permettant de faciliter l'accès de l'industrie au marché numérique sans frontières géographiques en examinant au plus vite la question des licences multiterritoriales » estimant là « qu'il s'agit d'une exigence pour le développement de services légaux répondant à la demande des consommateurs pour un accès total, immédiat. » Nous le disions : quand on invite à « réfléchir » à une « méthode » pour « faciliter » ce développement, nous sommes dans la poésie, non l’action concrète.

Des amendements... démontés par la France

Voilà qui contraste avec ce que proposent les eurodéputés Françoise Castex, Stavros Lambrinidis, Christian Engström ou encore Cecilia Wikström qui ont déposé des dizaines d’amendements pour corriger le rapport Gallo. Avec parfois des mesures audacieuses comme la licence globale... démontées par la France (nous reparlerons de ces négociations sous peu).

Ce rapport Gallo avait eu le soutien du commissaire européen Michel Barnier. Seuls ceux qui s'intéressent aux faits politiques locaux sauront que Barnier était lui-même premier de la liste de Marielle Gallo aux élections européennes de 2009. Et que Gallo, avait été poussée à la quatrième place sur la liste de l'UMP pour les Européennes en Île-de-France suite  à un geste de Nicolas Sarkozy lui-même (selon le très informé Figaro)... 

Mais maintenant que le nuage opaque de ce Rebond envahit le Parlement européen, on attend un coup de vent pour dissiper l’horizon...