Interview Bruno Lion: "c'est le privé qui développe les carrières"

jaimelesartistes.fr 50 000 80 000 eurosLe fameux Bruno Lion, auteur d'une lettre assassine envers le décorticage par la Quadrature du Net des 10 000 signataires de la pétition pro-Hadopi de la SACEM, a accepté de répondre à nos questions. De nombreux sujets ont été abordés, notamment celui portant sur les études laissant entendre que les plus gros téléchargeurs sont aussi les plus gros consommateurs.

PC INpact : Dans votre courriel envoyé à Patrick Bloche, vous avez jugé les méthodes de la Quadrature du Net de totalitaires dans leur ensemble. Maintenez-vous ce terme ? N'est-il pas exagéré ?

Bruno Lion : Je ne pense en aucun cas que « les méthodes de la Quadrature du Net [soient] totalitaires dans leur ensemble », je ne les connais pas toutes… Je leur reconnais bien évidemment le droit de s'exprimer. Il y a quelques semaines encore, j'étais l'un des très rares professionnels à accepter de venir débattre à leur invitation. Et même si j'ai le sentiment de les avoir plus écoutés qu'ils ne l'ont fait eux-mêmes, je ne préjuge pas de leurs intentions.

Ceci dit je maintiens que classer les signataires, d'acceptables à inacceptables, entre autres en fonction de leur nationalité ou de la consonance de leur nom, c'est bien une méthode totalitaire. S'ils n'ont pas le temps de relire quelques bouquins sur les pages sombres de l'histoire du 20ème siècle, Patrick Bloche qui a l'air aussi sensible que moi à ces questions, pourra leur expliquer.

Pour beaucoup d'Internautes, une grande partie de vos critiques est infondée du fait du fonctionnement même d'un wiki (enregistrement de l'IP, etc.), qui n'est encore qu'à ses débuts qui plus est. Jérémie Zimmermann de la Quadrature du Net s'est notamment expliqué en affirmant que : « nos travaux en cours sur la pétition SACEM n'avaient pas vocation à être publics avant que les résultats ne soient publiés, mais nous avons l'habitude de travailler sur des wiki. (...) Une fois les résultats statistiques obtenus, nous effacerons évidemment les données nominatives de notre wiki. » Que répondez-vous à tout ceci ?

Je prends acte de ce qu'ils le retireront. Mais le « pas vocation à être public » fait sourire. Le fait est que c'est aujourd'hui un fichier nominatif public, apparemment sans rien qui ressemble à un droit de rectification, ni déclaration à la CNIL… Quelle que puisse être la légitimité de leur cause, ça ne justifie pas tout. Et au nom de quoi sérieusement veulent-ils refuser à Lynda Lemay, Tina Arena ou Amadou et Myriam qui font une part importante de leurs carrières en France, d'avoir un avis ? Parce ce qu'ils sont étrangers. Je dis juste que ça, je ne suis pas d'accord.

Qu'avez-vous pensé de la réponse de Patrick Bloche ?

Patrick Bloche a bien raison de prendre ses distances avec la méthode de la Quadrature du Net, et il a raison de ramener ça à un débat de fond. C'est pour ça que je lui ai répondu sur le fond à mon tour, et proposé d'en débattre face à face…

Cette liste est épluchée par les Internautes principalement du fait de Christine Albanel, qui n'a cessé ces dernières semaines d'intituler cette liste comme celle de 10 000 artistes, ce qui n'est pas le cas, comme l'intitulé même de la liste le stipule. Si les méthodes de la Quadrature peuvent paraître peu cavalières, cette liste composée de nombreuses failles n'est-elle pas plus choquante encore ? Attaquer le Wiki de la Quadrature n'est-il pas une façon détournée d'éviter le fond du problème ?

Le raccourci de Christine Albanel était sans doute un peu rapide, mais se focaliser là-dessus – alors que les auteurs de la pétition n'ont jamais prétendu qu'elle ne regroupait que des artistes – c'est tout simplement puéril. Ça les amène à contester la légitimité à s'exprimer de tous ceux qui exercent un mandat dans les différentes organisations professionnelles ou dans les entreprises du secteur. Déjà, c'est illogique parce que beaucoup d'entre eux sont également d'authentiques créateurs. Mais surtout ça donne le sentiment qu'ils dénient aux autres professionnels le droit de s'exprimer sur ce sujet qui les concerne.

Et puis ils sous-entendent aussi que ceux qui n'ont pas assez de notoriété, ou ceux qui n'ont pas d'existence sur le net, n'ont pas le droit à la parole… Ce n'est pas ma conception de la liberté d'expression.

Pour le reste, je vous renvoie aux précisions faites par les organisations à l'origine de cette pétition : La Sacem (qui l'hébergeait matériellement sur son site) mais aussi beaucoup d'autres. En revanche, je tiens à témoigner qu'elle reflète bien une position quasi-unanimement partagée dans nos métiers.

Enfin, lors de notre échange de courriels, vous avez été frappé par le manque de connaissance des Internautes quant aux différents métiers de la musique. Pourriez-vous développer ce point ?

C'est rien de le dire… C'est comme si une part de la société n'acceptait pas les conséquences du fait que c'est le privé qui développe les carrières. Je vous renvoie à ce que je réponds à Patrick Bloche sur ce point, et sur ce qui me choque le plus : la caricature qui tend à résumer nos métiers à « quatre majors manipulatrices, une Sacem omnipotente et quelques stars bourrées de fric ».

Les majors (pour lesquelles je n'ai jamais travaillé à ce jour, faut-il le préciser ?) restent aujourd'hui le principal financeur des musiques populaires. Mais sous-entendre qu'elles sont puissantes marque un manque de recul évident : si vous prenez le total du marché de la musique en France (disque + droits d'auteurs + concerts) ça fait moins de deux milliards d'Euros par an… Moins de la moitié du chiffre d'affaires des Galeries Laffayette. Alors oui, les majors sont des acteurs puissants du monde de la musique, mais dès qu'on sort de ce petit monde… Face aux média, pour elles comme pour nous tous, seule la qualité peut faire la différence. Et c'est bien Apple et personne d'autre qui fixe les prix du téléchargement légal.

Autre exemple, les études qui voudraient démontrer que les gros téléchargeurs pirates, sont aussi de gros acheteurs de disques. Prenons celle menée par des économistes britanniques de l'University of London pour le compte d'Industrie Canada, qui affirme que le téléchargement illégal et l'échange de fichiers poste à poste auraient eu pour effet de provoquer une augmentation des ventes de disques canadiennes. Leur démonstration scientifique est impressionnante… Sauf qu'elles n'ont pas pris la peine de confronter leurs conclusions à la réalité. Si elles disaient vrai, le marché du disque canadien aurait été multiplié par trois ces dernières années. Dans les faits, il a été divisé par deux en cinq ans… Et c'est là-dessus que l'on s'appuie pour soutenir que le téléchargement illégal ne fait pas de mal à la musique ? Je ne sais pas si leur échantillonnage était mauvais, mais elles ont au moins très largement sous-estimé un phénomène que tous les sondeurs connaissent bien, la surreprésentation des réponses valorisantes.

Il y en aurait bien d'autres, mais le plus regrettable c'est que toutes ces images fausses crispent les positions et nous privent d'un vrai débat sur ce que sont, peuvent et doivent être la création et les métiers qui l'entourent. Moi, c'est ça qui m'intéresse…

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