Bruno Lion : « La contribution créative n'est pas LA solution »

Bruno Lion PeermusicMercredi dernier, à une semaine de la reprise des débats sur le projet de loi Création et Internet, vous avez pu admirer dans nos colonnes la joute verbale entre Bruno Lion, gérant de l'éditeur musical indépendant Peermusic et ex-président de la Commission des Variétés (SACEM), entre le député socialiste Patrick Bloche, et Jérémie Zimmermann, le co-fondateur de la Quadrature du Net.

La lettre du premier (Bruno Lion) était en effet destinée au second (Patrick Bloche),et pointait du doigt les méthodes totalitaires du dernier (la Quadrature du Net), du fait de son wiki décryptant les 10 000 signataires de la pétition organisée par la SACEM pour JaimeLesArtistes.fr.

« Je fais partie de ceux qui croient qu'elle (la loi Hadopi, ndlr) est nécessaire à ce qu'est la réalité de la création dans notre pays, et à ce titre j'ai signé la pétition de la Sacem » commentait Bruno Lion. « Aujourd'hui la Quadrature du Net remet en cause cette pétition, et invite à traquer dans la liste des signataires les INACCEPTABLES et les DISCUTABLES » dénonçait-il à Patrick Bloche.

Le député PS a bien évidemment répondu à cette lettre. Morceaux choisis :

« Permettez-moi tout d'abord de constater que la polémique actuelle n'aurait pas cours si cette liste des 10 000 n'avait pas été rendue publique à la veille de l'ouverture du débat parlementaire à l'Assemblée nationale. (...) Cette vérification tire sa légitimité du fait que des artistes se soient exprimés pour contester la loi dite Hadopi alors que leurs noms figuraient en bonne place sur la liste des 10 000. Tout au plus, peut-on s'interroger sur la pertinence de procéder à cette vérification de manière publique et participative. (...) Je constate d'ailleurs que notre critique du texte, point par point, a souvent amené la ministre de la Culture et de la Communication à s'être trouvée à court d'arguments et à avoir fait référence, à plusieurs reprises, à la liste des 10 000 comme principale justification au projet de loi qu'elle défendait. »

Voici donc la réplique de Bruno Lion, qui s'attaque notamment aux alternatives généralement avancées par les anti-Hadopi, c'est-à-dire la Licence Globale et la Contribution Créative.

Cher Patrick Bloche, Monsieur le Député,

Je vous remercie de votre réponse dans laquelle j'apprécie que vous preniez clairement vos distances avec les méthodes de cette association.

Il y a effectivement quelques contre-exemples, mais comme vous le savez, l'immense majorité des créateurs et des professionnels du secteur soutien ce projet de Loi. Ça ne règlera effectivement pas tout, mais c'est un préalable indispensable.  Ne vous ayant pas entendu « contester fortement » les pétitions de certaines associations de consommateurs ou groupes d'internautes, je ne  comprends pas que vous rameniez  à une « pression sur la représentation nationale », cette pétition qui exprime l'opinion ultra-majoritaire des premiers concernés.

Mais l'essentiel est effectivement le fond. Qu'on l'appelle licence globale ou contribution créative, votre proposition traduit certes le sentiment partagé par beaucoup que les FAI doivent partager avec  les créateurs, les profits importants qu'ils réalisent bien souvent sur leur dos. Mais votre proposition est massivement rejetée par les intéressés parce qu'elle méconnaît profondément ce qu'ils sont, comment ils fonctionnent, et ce que peut être leur rôle dans la société.

Votre « Contribution créative » ne peut PAS être LA solution, notamment parce qu'elle serait :

- Immorale... Notamment quand elle tend à amnistier les téléchargements illégaux qui ne sont rien d'autre que du vol. Mais surtout, parce qu'elle couperait la chaîne de consentements qui va du créateur au public quant à l'usage de son travail. Le créateur supporte déjà le risque de l'insuccès et de nombreuses limites à ses droits légitimes par ailleurs toujours aussi difficiles à faire valoir. En ce sens, couper cette chaîne de consentements quant à l'exploitation principale des œuvres, ne serait pas une « adaptation du droit d'auteur », mais bien un recul du droit d'auteur.

- Injuste et dangereuse : parce que les sommes ainsi collectées ne pourraient être réparties que par sondage, ce qui favoriserait les « gros » et affaiblirait mécaniquement la diversité culturelle.

- Totalement irréaliste économiquement : vu le nombre d'expressions et de créateurs qui pourraient revendiquer légitimement une part de ces revenus, il n'y a pas de montant acceptable par l'internaute qui permette de financer ce qu'est, peut et doit continuer d'être la diversité, la richesse et le rayonnement de la culture de et dans notre pays. Et passons sur les conséquences internationales qu'elle aurait...

Ce que votre position remet en fait en cause, c'est le pacte entre la société et ses saltimbanques : dans nos métiers, faute de mieux, la société a confié au privé le soin de la faire rêver. Les succès du moment financent ceux de demain… mais aussi de nombreux échecs, et au total un tissu culturel fait de métiers, d'expériences individuelles qui sont la diversité au quotidien. Au moins pour démarrer leurs carrières, les créateurs ont besoin de partenaires qui ont à leur tour besoin d'un cadre juridique qui leur permette si, et seulement si, succès il y a, de rentabiliser leur investissement.

Prenons l'exemple d'Alain Bashung : 20 ans de carrière cahotique avant son premier disque sous son nom, et encore cinq ans avant qu'il ne remplisse l'Olympia. Et qui a financé ce temps-là ? Le show-biz, parce qu'une poignée d'individus ont cru en son talent avant les autres. Sans tout ce temps, sans ce cadre juridico-économique qui a permis à une foule de techniciens, d'attachés de presse, de musiciens, d'auteurs (ceux de « Gaby », de « Joséphine »,…), d'éditeurs, d'éclairagistes, de directeurs artistiques, d'ingénieurs du son... de l'accompagner dans ce cheminement, son œuvre aurait-elle été celle que nous avons tous tant aimée ?

C'est ça l'essence de nos métiers, et c'est pour ça que vos propositions auxquelles nous ne croyons pas et qui sont encore bien incomplètes, choquent l'ensemble de notre secteur.

Le débat véhicule beaucoup d'images fausses et de caricatures. Il en est une qui nous choque particulièrement. Monsieur le Député, vous vous honoreriez à cesser de caricaturer nos métiers, en les résumant souvent à « quatre majors manipulatrices, une Sacem omnipotente et quelques stars »... D'autres, pas vous, ajoutent « pleines aux as »...

En 1985, sous l'impulsion de Jack Lang, le parlement votait à l'unanimité une Loi fondatrice sur les Droits d'Auteurs. Saluée par les professionnels, elle inspire aujourd'hui la législation de toute l'Europe continentale. Depuis 4 ans, en vous opposant au Gouvernement – personne ne conteste que ce soit votre rôle – vous vous opposez aussi à l'immense majorité des créateurs et des professionnels de mon secteur.

Si, comme je le crois, vos positions creusent un fossé d'incompréhension, profond et durable, entre le monde de la création et votre bord politique, vous y serez pour beaucoup. L'avenir nous le dira.

Si vous souhaitez approfondir cette discussion, de manière publique ou privée, je serais heureux de le faire.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Député, l'expression de mon souvenir respectueux.

Bruno Lion

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