Kassav a "peur d'une régression totale avec l'arrivée d'Internet"

Le Net manque de manioc ? 751
christian paul député hadopi création internetFrançois Pinard, le manager du groupe Kassav, nous a aimablement fourni un courrier envoyé par le fameux groupe au député socialiste Christian Paul (photo ci-contre). Le contenu de ce courrier est vaste, et est une réaction à l'actuel débat sur le projet de loi Création et Internet, dit Hadopi.

De la licence globale (et la contribution créative) à l'évolution des tarifs, des supports et des ventes de la musique sur ces trente dernières années, le groupe Kassav, s'il avoue ne pas être « favorable à une loi répressive », semble dans son courrier résigné. Hadopi, faute de mieux ?

Voilà quoi qu'il en soit un courrier fort intéressant, dévoilant les doutes, les incertitudes et la vision (bonne ou mauvaise) du marché de la musique de la part de Kassav, et certainement de bien d'autres artistes.

 
Monsieur le député,

C'est avec intérêt que nous avons suivi le débat à l'Assemblée sur le projet de loi Hadopi. Il va de soi qu'en tant qu'artistes, nous ne sommes pas forcément favorables à une loi répressive, mais d'un autre coté quelle est l'autre alternative ? Et, n'est-ce pas légitime de protéger nos droits comme le fait, d'ailleurs beaucoup plus bruyamment, n'importe quelle autre corporation (y compris lorsque qu'on re découpe la carte électorale n'est ce pas ?).

Nous avons peur d'une régression totale avec l'arrivée d'Internet et l'absence de règles sur la protection du droit d'auteur et des droits de production et d'interprètes.

Par ailleurs, il serait souhaitable de vous apporter quelques compléments d'information pour vous éclairer dans ce débat complexe où beaucoup de contre-vérités nous semblent évidentes.

Tout d'abord, nous ne sommes pas un groupe "vendu" à une multinationale, car nous sommes producteurs de nos albums par le biais de notre société "Zouk", société qui finance nos enregistrements et dont nous sommes les actionnaires.

À ce sujet, un premier éclaircissement nous semble nécessaire.

Nous ne produisons pas des supports plastiques, mais des oeuvres musicales, oeuvres qui sont ensuite fixées sur un support. Au début de notre carrière, c'était sur des vinyles 33 tours et 45 tours, des K7, ensuite des CD et des MD (minidisc) pour finir maintenant au format MP3.

Nous n'avons pas l'impression, comme certains l'affirment, que le métier de producteur de musique soit un métier en voie de disparition, bien au contraire, il semble donc qu'il y ait une confusion pour le profane, entre fabriquer un disque en tant que support et produire (composer) un morceau, ce n'est pas la même chose et ni le même métier.

Nous ne voulons en aucun cas rentrer dans de vaines polémiques, mais nos trente ans de carrière nous permettent d'avoir un propos avisé sur la question. Nous sommes probablement l'un des groupes français à avoir subi depuis toujours le piratage de par les pays où nous avons eu un certain succès, nous voulons parler de l'Afrique, la Caraïbe ou encore l'Amérique du Sud. Nous étions pour les artistes de ces pays, un "modèle" social, car nous pouvions faire notre musique loin de toute pression grâce en grande partie à l'autonomie financière que nous apportaient nos royautés et nos droits d'auteurs. Dans certains de ces pays, loin de toute régulation, vivre de sa musique signifie soit avoir un mécène, qu'il soit politique ou privé avec toutes les implications que cela engendre, soit faire de la musique destinée à l'exportation, ce qui a été le cas de nombreux artistes africains, contrainte de se pencher artistiquement vers une carrière en Europe ou aux USA faute de marché local.

Et autant il est acceptable d'être piraté dans un pays où le salaire moyen est proche de 100
euros et le taux de chômage de 60 %, autant en Europe et en France, malgré la crise, vendre un titre de musique quelque soit le support à 99 cts n'est pas insupportable, c'est moins que le prix d'un café !

Vous noterez et ça ne vous a pas échappé que le prix de la musique enregistrée a baissé, ce qui n'est pas le cas des autres produits culturels. Pour mémo, au début de notre carrière, 7 oeuvres musicales sur un support vinyle étaient vendues 75 francs, aujourd'hui nous sommes plus proches de 15 euros pour 12 ou 13 morceaux sur un support CD et 9,99 € sur un support MP3 via une plateforme légale de téléchargement. Il n'y a qu'à regarder l'évolution du coût de la vie en 30 ans pour se rendre que le prix la musique enregistrée à baissé.

Nous pensons que l'absence de régulation d'Internet dans notre pays entre autres, pourra amener ce genre de dérive, surtout concernant la musique antillaise, minorité dans son propre pays. Nous pensons aussi que le rôle de l'Assemblée est, dans une démocratie, de fixer des règles, acceptables même si elles sont parfois contraignantes, mais en aucun cas liberticides, cela ne va pas dans le sens de nos engagements artistiques.

Le message envoyé par le rejet de cette loi aux artistes afro-caribéens entre autres est catastrophique, eux qui tentent de mettre en place des sociétés de droits d'auteurs et des législations pour lutter contre le piratage dans leurs pays.

Personne ne peut critiquer le durcissement des lois sur la sécurité routière même si régulièrement certains lobbys tentent de les remettre en cause. Pourquoi réguler Internet est-il inimaginable ? On le fait bien et heureusement pour les sites pédophiles et les sites de propagandes nazis entre autres, alors pourquoi pas pour la musique ? Il est par ailleurs étonnant de constater à l'heure ou certains prônent soit la gratuité totale soit le partage que la plupart des accès WIFI soient protégés par un mot de passe. La musique pour tous, mais pas la connexion ! Nous ne sommes plus à un paradoxe près dans ce débat.

Il est probable que cela ait dû échapper à beaucoup de monde et peut être à vous qu'en se mettant sur Facebook, l'article 5 des conditions générales stipule que le site est autorisé à transmettre les données de ses utilisateurs aux agences de renseignement et aux services de l'état américain... Au vu du nombre d'utilisateurs, ça ne semble pas poser de problème !

Nous ne comprenons que difficilement les propos assez démagogiques de certains sur les artistes et nous sommes étonnés que personne n'ait souligné le nombre de fois où nous nous produisons gratuitement, donnons des titres, abandonnons nos royautés pour telle ou telle cause (Enfance et partage, Sidaction, aides, SOS racisme, Cyclone Hugo, solidarité Sida, Téléthon, Amnesty Internationale...).

En fait que proposons-nous : de la musique et non un support ! Alors peut être après 30 ans de carrière sommes-nous dépassés (tout du moins, espérons uniquement sur ce point) mais nous ne voyons pas la différence entre écouter un de nos morceaux sur un iPod ou sur un tourne-disque à l'époque.

Éclairez-nous, car là... nous ne comprenons pas la polémique.

Et à ceux qui pensent que le piratage n'a pas d'incidence sur les ventes, nous vous mettons en copie nos relevés de vente sur notre catalogue depuis 1999. Vous pourrez juger par vous même de l'effondrement des ventes. On pourrait croire que c'est dû à notre longévité et à un manque d'intérêt du public, les ventes pour le concert de nos 30 ans de carrière au Stade de France semblent prouver non pas une désaffection du public, mais plutôt le contraire. Et à ceux qui pensent que le piratage est un outil de promotion, nous n'avons pas vraiment l'impression que ce dernier ait servi à faire découvrir les nouveaux artistes de la scène Antillaise ne serait-ce qu'en France métropolitaine.

Vous parlez de licence globale ou de contribution créative, pourquoi pas ? Et l'idée peut sembler intéressante, avouons franchement que nous ne sommes pas des hommes d'affaires, juste des artistes indépendants qui tentons de créer dans des conditions de travail normales, alors nous souhaiterions comprendre son fonctionnement.

Peut-être qu'il est plus simple de rentrer dans le concret :

Vous trouverez ci-joint le budget d'enregistrement d'un album de Kassav', avec les locations de studio, le paiement des musiciens, des ingénieurs du son, les déplacements, les clips, la promotion, etc etc, ne parlons même pas de notre rémunération ! Nous avons les dépenses, notre question est simple et brutale, où sont les recettes dans votre modèle ? Et quelle est la répartition ? Sur quelle base, celle des titres les plus écoutés ?
Vous comprendrez aisément cette question en tant qu'ancien secrétaire d'Etat à l'Outre Mer, les Antilles et sa musique ne représentant qu'une infime part de la production musicale française, ne parlons pas du reste du monde. On peut s'en inquiéter quand on voit par exemple comment sont répartis les droits d'auteurs aux USA quand vous faites un concert : ne sont pris en compte que seules certaines grandes salles donnant accès à une répartition. Les autres salles n'ouvrent pas de droits pour les auteurs compositeurs malgré le fait qu'une perception soit faite.

Nous attendons donc par retour de votre part une sorte de compte d'exploitation d'un enregistrement de l'équivalent d'un album. Nous vous mettons à disposition un modèle standard via tableau Excel, mais probablement au vu de vos prises de position, vous avez peut-être déjà un outil plus performant à même de mettre en forme plus clairement vos calculs et vos propos.

Nous sommes bien sûr à votre disposition via notre manager et gérant de notre société pour toutes explications dont vous auriez besoin. Il serait souhaitable d'avoir une réponse de votre part chiffrée avant le ré-examen de cette loi à l'assemblée, vous n'en serez que plus crédible étant convaincus de votre bonne foi, loin de toute démagogie et de calculs politiciens, et de votre envie de faire avancer le débat en tenant compte des réalités des uns et des autres,
 
Bien cordialement,

Le groupe Kassav'.

Lire le document sur le budget d'enregistrement d'un album de Kassav (coût total : 176 663 €).