Le livre électronique coûte autant et pollue plus que le papier

Lire, ça rend intelligent (paraît-il) 174
Le livre électronique, ou ebook, est un sujet qui fait couler beaucoup d'encre. Si pour certains, il représente le futur, et en manquer la marche sera inévitablement fatal, pour d'autres, il ne s'agit que d'un gadget sans grand intérêt et bien trop onéreux.

Livre crane Hervé Gaymard, présentait ainsi début mars son rapport sur la Situation du livre, remis à Christine Albanel. Ce fameux rapport notait justement que si le prix unique du livre papier (avec une TVA à 5,5 %) a un sens, sa version numérique devrait néanmoins être prise comme un cas à part.

Pour le député UMP, passer « par une offre d'ouvrages accrue et diversifiée ainsi que par une réduction significative du prix par rapport à celui du livre papier : 30 % du prix TTC », ne serait pas une mauvaise idée, ceci grâce, notamment, à une baisse de la TVA (de 19,6 % sur le numérique actuellement, contre 5,5 % sur le support physique). Mais les éditeurs pourront de toute façon avoir le choix de la tarification de leurs oeuvres.

Mais le SNE, le Syndicat National de l'Édition, tient cependant à rétablir certaines vérités, ou tout du moins les siennes. Rappelant que le marché du livre numérique ne représente que 30 à 40 millions d'euros, soit 1 % du chiffre d'affaires de l'édition, principalement au format CD/DVD qui plus est (et non pas en téléchargement), le SNE affirme que « contrairement aux apparences, un livre numérique coûte au moins autant à produire qu'un livre papier ».

Une déclaration étonnante, que le SNE tente néanmoins d'expliquer :

Prenons un livre-papier vendu au prix de 10 € (qui est à peu près le prix moyen d'un livre). Comment se rémunèrent aujourd'hui les différents acteurs de la chaîne du livre ? L'auteur touche 1 €. L'éditeur perçoit 1,50 € pour son travail (création éditoriale, relecture, correction, mise en forme, maquettage, marketing, promotion commerciale, service de presse, vente de droits étrangers et de droits audiovisuels et frais de structure). L'imprimeur reçoit 1,50 € pour le travail de pré-presse (qui peut aussi être réalisé par le service de fabrication de l'éditeur), l'achat du papier et l'impression. Le diffuseur et le distributeur perçoivent 1,70 €. Le libraire perçoit 3,80 € qui couvrent en particulier une partie des frais de transport du livre ainsi que les charges de personnel et le loyer. Enfin, l'État récolte 0,50 € (TVA). Ce sont, à part la TVA, des chiffres moyens, qui peuvent varier.

Prenons maintenant le même livre en version numérique. L'auteur touche toujours autant, et aimerait bien davantage... Le travail de l'éditeur demeure le même quel que soit le support. Il n'y a plus d'imprimeur ni de frais de logistique liés au papier (transport et stockage). Mais :

- il y a de nouveaux coûts qui apparaissent avec le numérique : coûts de conversion des fichiers (voire de numérisation s'il s'agit de livres plus anciens), coûts de stockage des fichiers, coûts de sécurisation des fichiers, frais juridiques liés à l'adaptation des contrats d'édition et à la défense contre le piratage, etc.
- vendre des livres numériques ne se fait pas tout seul : cela nécessite un diffuseur-distributeur (« e-distributeur » pour reprendre la terminologie de Gallica2) et de sites de vente en ligne des livres (« e-librairies »). A ce sujet, pourquoi ne pas pratiquer la vente directe ? Ce serait méconnaître l'importance stratégique que revêt la librairie de qualité pour tous les éditeurs.
- tous ces nouveaux coûts compensent peu ou prou la disparition des coûts liés au papier. Et en plus, le taux réduit de TVA de 5,5 %, dont bénéficie le livre papier, ne concerne pas le livre numérique, taxé au taux normal de 19,6 % : d'où un surcoût de 14 % du livre numérique !

école élève crayon style livre cahier enseignant lLe SNE en profite pour tacler Hervé Gaymard sur ces fameux 30 % : « Enfin, d'aucuns estiment que le prix du livre numérique devrait être inférieur de 30 % à celui du livre papier. Or, il serait absurde de vouloir définir a priori un différentiel de prix entre livre numérique et livre papier. D'une part, parce que le prix différera selon le type de livre numérique : littérature, science et technique, scolaire, poche ou première édition, édition numérique enrichie ou non... D'autre part, le livre numérique conduit à proposer de nombreux modèles commerciaux autres que la vente de livres à l'unité : vente par chapitre, par page, location, vente en bouquets, abonnements, droits d'impression ou non... En tout état de cause, c'est le marché qui imposera peu à peu les prix, qui seront sans doute très différenciés. »

Le syndicat, pour expliquer sa position, prend d'ailleurs l'exemple du Japon et de l'énorme marché qu'est le manga : « Le manga numérique, qui se lit sur téléphone portable, s'achète 50 Yens le chapitre, tandis que l'album papier coûte 500 Yens pour 10 chapitres ».

Pollution : 1 ebook = 240 livres numériques

Outre le problème du prix, le SNE pointe celui de l'écologie. Pour le syndicat, le livre papier est « nettement » plus écologique que le livre numérique. Le SNE se base sur une étude commandée par Hachette Livre à la société Carbone 4, au vu de la pollution générée par un ebook, l'utilisateur doit lire au moins 240 livres numériques en trois ans avec le même appareil « pour l'amortir écologiquement ».

Autre sujet d'importance, le téléchargement illégal des livres électroniques. Sur ce point, le SNE a un avis bien tranché :

Dans l'univers d'Internet s'est installé le mythe de gratuité de l'accès aux contenus intellectuels : la musique et la vidéo en ont déjà fait les frais, perdant l'un la moitié, l'autre le quart de son marché. Idée faussement généreuse voire dangereuse car elle risque d'entraîner un appauvrissement de la qualité et de la diversité des contenus, dont les éditeurs sont les garants, voire le retour à un système pris en charge par l'État.

Sans un respect fort du droit d'auteur, on ne peut prétendre à la création d'une offre légale, pérenne et de qualité. La coopération de tous les acteurs d'Internet, fournisseurs de contenus, télécoms, fournisseurs d'accès à Internet, moteurs de recherche et bibliothèques numériques paraît indispensable afin de lutter contre la prolifération du piratage. Or, certains de ces acteurs, dont les visées monopolistiques et hégémoniques sont claires, renversent le principe du droit d'auteur pour promouvoir leurs propres intérêts et générer d'importants revenus publicitaires à partir des contenus des éditeurs.

On oublie trop souvent que le droit d'auteur, qui fait partie des droits de l'Homme hérités du Siècle des Lumières, rémunère le travail des auteurs et de leurs éditeurs. N'y a-t-il pas là une extraordinaire régression démocratique à refuser de rémunérer le travail intellectuel, à refuser de rémunérer l'œuvre de l'esprit, alors qu'on accepte de payer pour des biens matériels ou des services ?

Le livre n'est pas la musique : les publics sont différents, la durée des usages n'est pas le même, les pratiques de piratage massif antérieur n'existent pas. Ces différences fondamentales expliquent pourquoi l'édition n'a pas signé les accords de l'Elysée de fin 2007 (« accord Olivennes »). En effet, les éditeurs ne veulent pas s'interdire a priori d'utiliser des DRM. Ces protections vont devenir  de plus en plus interopérables et permettent déjà de larges usages : six copies d'un même fichier. Elles ne permettent pas seulement de « verrouiller » les œuvres, mais aussi de définir des usages et des modèles économiques : impression ou non, prêt qui permet de vendre aux bibliothèques… Bref, à la condition de ne pas imposer de contraintes techniques excessives aux lecteurs, elles sont favorables à la création d'un marché du livre numérique en France.

Retrouvez l'intégralité de l'avis du SNE sur ce sujet si polémique qu'est le livre électronique.