« L'industrie veut créer une économie de rareté sur Internet »

C'est ma révolution, De n'pas faire comme tout l'monde 103
Serge Soudoplatoff, professeur associé à l'Ecole Supérieure des Géomètres et Topographes (école dépendant du CNAM), est aussi le fondateur et président d'Almatropie, association vouée à la promotion des usages d'Internet. Aujourd'hui âgé de 54 ans, Serge Soudoplatoff a adressé en janvier dernier une lettre ouverte à Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM), toute nouvelle secrétaire d'État à la prospective et au développement de l'économie numérique à l'époque.

Le président d'Almatropie a ainsi répondu et argumenté à propos de la phrase suivante de NKM : « Le téléchargement illégal fait mal, ça détruit ». Pour l'ex-pensionnaire de Polytechnique, NKM ne voit pas « où sont les vrais problèmes du numérique ».

L'économie de la rareté de l'abondance

Nathalie Kosciusko-Morizet,En premier lieu, il faut selon lui absolument saisir la différence entre l'économie matérielle et de l'immatériel (« Lorsqu'on partage un bien matériel, il se divise. Lorsqu'on partage un bien immatériel, il se multiplie. »). Serge note ainsi que l'industrie du disque et du cinéma veulent absolument adapter à Internet (marché immatériel) leur ancien fonctionnement (i.e. celui du matériel).

En somme, leur but est de créer une « économie de rareté » sur Internet, alors que le côté immatériel du Net devrait plutôt créer une « économie de l'abondance », les fichiers étant multipliables. Serge pointe alors du doigt les DRM – aujourd'hui quasiment révolus – ainsi que les lourdes amendes infligées aux personnes proposant des fichiers sur P2P (principalement aux États-Unis).

« Madame le Ministre, avez-vous lu l'excellente analyse de Roberto di Cosmo en 2006, qui montrait que le modèle économique nouveau de l'Internet apportait plus d'argent au créateur que le modèle ancien ? Avez-vous regardé des sites comme Sellaband, qui sont des modèles en peer to peer où des passionnés investissent dans des créateurs pour leur permettre de lancer un CD ? Avez-vous lu cet article paru en 2002 dans le New York Times, écrit par Kevin Kelly, un des deux fondateurs de Wired magazine, qui montrait déjà le déplacement de la valeur dans l'industrie de la musique ? » demande t-il.

Sans évolution, l'industrie du disque va mourir

Mais Serge Soudoplatoff s'inquiète. Il s'inquiète des conséquences que pourrait avoir cette protection d'un ancien système économique, aux dépens d'un nouveau, encore à construire. Et de de prévoir purement et simplement la mort de l'industrie du contenu (musique, film, etc.), « parce que toute protection empêche une industrie de se transformer en innovant ».

Mais pourquoi les majors vont-elles mourir ? Pour Serge, la réponse est simple : tous les artistes et créateurs vont se tourner vers Internet pour faire leur promotion et s'auto-éditer, sans faire appel aux maisons de disques et aux producteurs.

« Une excellente étude de 2003 publiée par la Sloan School a montré qu'Internet, au travers de l'effet “longue traine” (effet pas toujours très bien compris) avait apporté 500 millions de dollars supplémentaires à l'industrie du livre, uniquement en vendant des livres peu connus. Si elle ne pense pas la modernité, l'industrie traditionnelle du contenu va peu à peu réduire son catalogue à un mélange d'artistes vieillissants et de “Star Academy”. Ce n'est pas très palpitant... »

Concrètement, quels sont les vrais problèmes que NKM ne voit pas (comme précisé en début d'article) ? Pour le président d'Almatropie, l'asymétrie des lignes ADSL n'a aucun sens. La limitation du débit montant (upload) par rapport au descendant (download) n'a aucun sens, les gens ayant absolument besoin de proposer leur contenu (musiques, films, photos), que ce soit pour les vendre, ou tout simplement les échanger à leurs familles et amis.

En somme, il faut développer la fibre optique, qui si elle ne propose pas forcément une symétrie parfaite des débits (tout dépend le FAI), offre malgré tout un upload vraiment élevé. « D'autres hommes politiques ont eu le courage de construire des routes, des autoroutes, des chemins de fer. Il faut avoir le courage aujourd'hui de construire un véritable réseau en fibre optique (oserais-je rappeler ce qui est arrivé à Tours, à Orléans, qui par conformisme ont refusé le train???), et là se situe fondamentalement le rôle de l'état. »

Les start-ups, un truc de No Life ?

Enfin, Serge revient sur deux points : les coûts des opérateurs de téléphonie mobile français pour le surf sur internet hors du pays sont bien trop élevés. « Un quatrième opérateur, qui viendrait avec une culture Internet, des modèles économiques en pair à pair, qui aiderait par exemple à installer des Femtocells partout, cela ferait un grand bien, cela permettrait véritablement de donner les conditions d'un nouvel élan économique, au travers de l'explosion des usages en mobilité. » Un tel descriptif ressemble étonnamment à un certain FAI français...

Enfin, le second point est l'image des métiers de l'Internet, et sa modernisation. Serge trouve ainsi étonnant que la plupart des gens pensent que travailler sur le Net signifie être un Geek, pour ne pas dire un “nolife”. « Bref, à quelqu'un de perdu. C'est du gâchis. »

« Le monde évolue et devient un lieu d'échange en pair à pair. Aux modèles économiques verticaux classiques de l'industrie, Internet supporte la transformation vers un modèle horizontal, de place de marché. C'est là que se situe le rôle principal de l'État: faire en sorte que cette place de marché soit porteuse de nombreuses interactions. L'État se doit de fluidifier les échanges, votre administration se doit d'y contribuer, en apportant aux entreprises et aux citoyens la meilleure infrastructure au meilleur coût. Les services y viendront par eux-mêmes.

Madame le Ministre, laissons donc les vieux modèles économiques mourir de leur belle mort, et construisons tous le futur, un futur qui sera supporté par un réseau à très haut débit symétrique. 
»