Affaire Libération : quand une diffamation en ligne dégénère

La nouvelle suscite une vive émotion depuis vendredi dernier : suite à une plainte en diffamation de Xavier Niel – fondateur d'Iliad/Free – concernant le commentaire d'un internaute lié à un article publié le 27 octobre 2006 sur ses démêlés judiciaires (prison avec sursis et forte amende pour recel d'abus de biens sociaux dans les années 90), Vittorio de Filippis, ancien directeur de la publication de Libération à l'époque (et donc jugé responsable), s'est vu forcé de suivre la police à 6h40 du matin, se faire traiter de racaille devant l'un de ses fils, se faire menotter, et se faire fouiller à nu. Par deux fois.

Libération Une Xavier Niel « J'ai été réveillé vers 6h40 ce matin par des coups frappés sur la porte d'entrée de ma maison, » raconte Vittorio de Filippis sur Libération. « Je suis descendu ouvrir et me suis trouvé face à trois policiers, deux hommes et une femme portant des brassards, et j'ai aperçu dans la rue une voiture de police avec un autre policier à l'intérieur. » (...)

« Je commence à m'énerver. Réveillé par le bruit, mon fils aîné, qui a 14 ans, assiste à toute la scène. Son frère, 10 ans, ne sort pas de sa chambre mais j'apprendrai par la suite qu'il était réveillé et a très mal vécu ce moment… Je dis aux flics qu'il y a peut-être d'autres manières de se comporter. Réponse devant mon fils: « Vous, vous êtes pire que la racaille! ».

J'ai juste le temps de rassurer mon fils, de lui dire que je ne suis pas un malfrat et que tout cela concerne le journal et qu'il est en train d'assister à une injustice. Je lui demande, en l'absence de ma femme qui est en déplacement, d'accompagner son frère à l'école et d'aller lui aussi en cours.
 »

Quelques heures plus tard, à 8h30, au TGI, l'ex-directeur de la publication de Libé se voit fouillé de très près : « Je me retrouve en slip devant eux, ils refouillent mes vêtements, puis me demandent de baisser mon slip, de me tourner et de tousser trois fois. »

1h30 plus tard, scène similaire, toujours au TGI : « Je signale alors que j'ai déjà été fouillé d'une manière un peu humiliante deux heures plus tôt et je refuse de baisser mon slip à nouveau. Bien que comprenant l'absurdité de la situation et mon énervement, ils me répondent que c'est la procédure et qu'ils doivent appeler la juge devant mon refus. Celle-ci leur répond que soit je respecte la procédure et dans ce cas-là elle m'auditionnera et je serai libéré, soit j'assume mes actes. »

De très vives réactions

Les réactions, suite à cet évènement, n'ont évidemment pas tardé. Libération bien sûr, n'a pas caché ses sentiments, notamment envers la juge d'instruction Muriel Josié, qui a délivré le mandat d'amener (i.e. forcer quelqu'un à venir se présenter devant un juge) envers Vittorio de Filippis, suite au manque de réponse de la part de ce dernier après avoir pourtant reçu trois fois une convocation :

« Faut-il rappeler à cette juge d'instruction manifestement peu instruite que dans ce genre d'affaire, où la responsabilité du journal a consisté à publier un texte contesté, on ne recourt pas à la contrainte par corps mais à une convocation normale, à laquelle Libération a toujours déféré ? Il est possible qu'une de ces convocations se soit égarée. Mais il faut aussi rappeler à cette juge sans jugeote que l'adresse et le numéro de notre journal, qui n'est pas clandestin, sont connus, et que nos avocats, dont le nom et l'adresse figurent au dossier, répondent toujours courtoisement aux demandes de la magistrature. Au lieu de ces moyens de justice de bon sens, Mme Josié a préféré faire arrêter, devant sa famille, et menotter un homme qui s'est contenté d'héberger sur son site le commentaire d'un internaute. »

Libération, qui n'espère pas que « cette interpellation stupide et volontairement humiliante puisse servir de précédent pour que se déploie, peu à peu, un arbitraire judiciaire, » a reçu de nombreux soutiens, certains de ses confrères (Le Monde et Rue 89 notamment), le syndicat des journalistes, les autres syndicats, les salariés de Libération, l'avocat de Libération, Reporters Sans Frontières, des femmes et hommes politiques (de tous bords), La Ligue des Droits de l'Homme, et des blogueurs. Un blogueur va même jusqu'à proposer de boycotter Free, imputant cette affaire à Xavier Niel, le plaignant.

Pour un journaliste en Une, combien de cas similaires méconnus ?

police arrestation menottes libre Pourtant, parmi toutes ces protestations, certaines voix proposent une autre vision des évènements. Sébastien Fontenelle de Bakchich, a ainsi la dent dure envers Libération, Laurent Joffrin (son patron) et les journalistes en général :

« Dans la vraie vie, c'est tous les jours que des gens qui ne sont pas (du tout) les copains de Joffrin expérimentent les rigueurs du tout-sécuritaire, dans les angles tranchants des cités exilées au large du business. (...) Alors moi, n'est-ce pas, je suis bien désolé pour Filippis. Mais sa mésaventure nous éclaire d'abord sur la sommitale clownerie de la presse à poils au menton. »

Laurent Joffrin a cependant tenu des propos similaires hier à Europe 1, affirmant que si les journalistes avaient la chance énorme de pouvoir faire connaître leurs déboires, « trop de policiers usent dans leur action d'une brutalité coupable et d'une attitude méprisante à l'égard des prévenus, surtout s'ils sont plus pauvres, moins instruits ou étrangers. (...) Comment sont traités les étrangers sans papiers qui ne parlent pas français ? »

Maître Eolas, de son côté, a tenté d'expliquer à ses lecteurs comment une telle affaire à pu, tout d'abord, initier un mandat d'amener, et ensuite, déraper, pointant de nombreuses irrégularités, notamment la "mise à nue".

Le fameux blogueur-avocat note cependant, à l'instar de Bakchich et de Joffrin, que « ce genre de traitement, aux limites de la légalité et parfois au-delà, nos clients les subissent tous les jours. Nous protestons, sans relâche. Nous rappelons que la loi ne prévoit pas un tel traitement, que l'article 803 du code de procédure pénale rappelle que le principe est : pas de menottage, sauf pour entraver une personne dangereuse ou prévenir un risque d'évasion (devinez quoi ? Tous présentent un risque d'évasion), que rien ne permet aux policiers de soumettre des gardés à vue à ce genre d'humiliation indigne. Sans le moindre effet.

Cette affaire (...) va attirer un temps l'attention des médias sur ce scandale quotidien qui ne provoque qu'indifférence parce que d'habitude, le monsieur qui tousse avec son slip autour des chevilles, il s'appelle Mohamed, ou il a une sale tête. À quelque chose malheur est bon : cela rappelle que ces lois qu'on ne trouve jamais assez dures quand elles frappent autrui, elles s'appliquent à tout le monde. Et un jour, elles peuvent aussi s'appliquer à vous. Vous verrez comme elles vous protègent, ce jour là.
 »

"La procédure était tout à fait régulière"

D'autres voix encore, ni neutre ni pro-Libération, ont soutenu la juge ainsi que les policiers pointés du doigt. Le syndicat Alliance Police Nationale, a ainsi rapidement apporté « son total soutien aux fonctionnaires de police ayant procédé à l'interpellation d'un journaliste de « Libération ». En effet, ALLIANCE Police Nationale tient à préciser que cette intervention de Police s'est effectuée dans la plus totale transparence et dans le respect des lois et des règles de déontologie de la République ! »

Outre ce syndicat, Michèle Alliot-Marie (ministre de l'Intérieur) et Rachida Dati (ministre de la Justice) ont toutes deux assuré que tout était en règle. La première a ainsi affirmé que l'ex-directeur de la publication de Libé n'avait « pas été menotté devant ses enfants, » tandis que la seconde a déclaré aujourd'hui même au Sénat  que la procédure était « tout à fait régulière, » car quand « un citoyen ne défère pas aux convocations, on lui envoie un mandat d'amener ».

« Dans cette affaire, il y a une personne qui est mise en cause, à trois reprises on lui envoie une convocation, il ne défère pas aux convocations à trois reprises, le juge d'instruction en toute indépendance délivre un mandat d'amener, ce qui est tout à fait possible dans le cadre des procédures. (...) Un citoyen qui ne défère pas aux convocations, on lui envoie un mandat d'amener, cela ne veut pas dire qu'il est coupable. (...) Un mandat d'amener est délivré, la police va chercher cette personne, il n'y a pas de procédure de garde à vue, il est directement dirigé au commissariat et emmené au tribunal de grande instance de Paris. (...) Le juge d'instruction prend son mandat d'amener dans le cadre d'une procédure tout à fait régulière avec des outils juridiques tout à fait autorisés par la loi. »

Quant à Xavier Niel, interrogé par nos soins, il n'a pas souhaité commenter cette affaire, sa plainte ne visant que le fameux commentaire de l'article de Libération, et rien d'autre.

Sans aucun doute, le patron d'Iliad n'imaginait pas voir son nom cité dans tous les journaux pour une affaire au premier abord des plus banales...

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