AMP, DNI et Project Shield : Google veut accélérer, financer et protéger la presse

Ayez confiaaaaaaance 18
image dediée
Web

Hier, Sundar Pichai était à Paris. L'occasion de découvrir l'ardoise que compte lui présenter le fisc français, mais surtout de faire des annonces pour la presse. Un secteur crucial pour un moteur de recherche comme Google, qui doit savoir jouer du bâton et de la carotte pour éviter de se faire mordre.

Alors que tous les acteurs du monde mobile se trouvent à Barcelone à l'occasion du MWC, Sundar Pichai était hier à Paris dans le cadre d'une tournée européenne, sa première visite en tant que PDG de Google.

Google et la France : je t'aime, moi non plus

Accueilli notamment par Emmanuel Macron, il a dû faire avec l'annonce du redressement de 1,6 milliard d'euros qui semble se préparer à Bercy. Il était également présent pour faire le point sur le projet Digital News Initiative (DNI) lancé l'année dernière. Pour cela, une conférence était organisée à l'école de journalisme de Sciences Po, dont Google est partenaire.

L'occasion pour Pichai d'évoquer son lien personnel et celui de Google avec la France, mais aussi de mentionner quelques réussites locales permises par la société et ses services, d'EnjoyPhoenix à Wiko. Il a été question de quelques initiatives comme l'aide aux « désavantagés du numérique » à travers des partenariats avec diverses organisations et associations, ainsi qu'à des acteurs du monde des startups comme NUMA, avec un investissement d'un million d'euros qui fait suite à trois ans de partenariat.

DNI : de l'influence sous différentes formes

Mais revenons à DNI. Il s'agit pour rappel d'un programme à plusieurs composantes. Il sert à féderer les acteurs de l'information en ligne autour de Google au niveau européen, afin de créer un lieu d'échange et de pousser des initiatives. De nombreux médias ont ainsi rapidement montré leur intérêt.

Il faut dire que Google est un acteur de poids, certains sites voyant leur audience dépendre des résultats du moteur de recherche pour moitié ou même parfois aux trois quarts. De quoi aider à mettre en place quelques idées et projets, et de s'assurer d'une certaine capacité d'écoute.

AMP : un web mobile plus rapide, malgré les éditeurs

C'est d'ailleurs là qu'a été initié un projet dont nous avons déjà amplement parlé et qui est désormais actif : AMP, ou Accelerated Mobile Pages. Pour rappel, le but est de proposer – comme pour Apple News et Instant Articles – une solution de chargement rapide des sites sur mobiles (voir notre analyse).

Le mobile est une part croissante de l'usage des internautes. Pour certains sites, il devient même une part majoritaire de leur audience, notamment pour celle issue des moteurs de recherche et réseaux sociaux. Pourtant, les pratiques ne se sont pas adaptées à ces besoins.

Les sites ont encore trop souvent le même comportement sur ordinateur que sur smartphone, ce qui ne s'arrange pas avec la tendance au tout « responsive », avec des dizaines de scripts et des centaines de requêtes au chargement d'une page. Et ce, sans compter les multiplies visuels publicitaires et autres vidéos en lecture automatique, que l'on soit en Wi-Fi ou sur un réseau 3G.

Le tout n'est ainsi pas toujours optimisé. Il faut dire que cela passe par des acteurs du monde de la publicité qui ont des pratiques technologiques parfois assez datée, ce qui mène à une lenteur de chargement souvent importante. Ajoutons à cela des interstitiels et autres pop-ups vous proposant de vous abonner à une newsletter ou d'installer une application. On obtient une expérience utilisateur globalement assez mauvaise.

Une solution ouverte et flexible, mais plus rigide sur certains points 

D'un point de vue technique, AMP est une solution open source (voir ces dépôts GitHub) et donc ouverte aux contributions, contrairement à ses concurrentes. Elle utilise les normes du web actuel en rajoutant sa propre couche via AMP HTML et AMP JS, notamment pour éviter les dérives du web « classique ». 

Ele impose donc un cadre assez strict sur certains points : très peu de JavaScript, de l'asynchrone, des ressources statiques, des règles d'ergonomie à suivre, des iFrame pour charger les éléments tiers dans un sandbox et des modules spécifiques pour intégrer simplement divers éléments, notamment des outils publicitaires, de la mesure d'audience ou encore des offres d'abonnement.

Si l'on pouvait craindre une mainmise de Google sur le projet, dont il est en partie initiateur, cela n'a pas spécialement été le cas. On a ainsi rapidement vu une diversité d'acteurs intégrer le dispositif et les différents modules. On retrouve bien entendu ceux de Google, mais il est assez simple d'utiliser d'autres solutions et de reproduire un site AMP presque à l'identique d'un site mobile classique. Il sera cependant largement épuré dans les éléments chargés, pour peu que l'on suive les règles.

Si vous avez un blog hébergé par WordPress, vous n'aurez d'ailleurs rien à faire : AMP est activé par défaut. Les autres utilisateurs de la plateforme peuvent passer par un plugin dédié.

Google n'héberge pas le contenu, mais peut le mettre dans son cache

L'autre élément important vient de la diffusion de l'information. Car si les pages AMP restent hébergées sur les sites – et non par Google, comme avec les solutions d'Apple et Facebook – l'entreprise met à disposition son CDN à travers le Google AMP Cache. 

Ainsi, c'est tout de même le géant du web qui peut se charge de la distribution du contenu, via HTTP 2.0, après l'avoir récupéré chez l'éditeur et avoir validé son bon fonctionnement. La différence dans la pratique existe donc bien, mais elle est subtile. 

Comme nous l'avions évoqué au lancement d'AMP, il n'y a ici rien de très innovant d'un point de vue technique. On aurait en effet pu imaginer une distribution accélérée des contenus à travers des standards comme RSS, qui permet déjà de consulter rapidement du contenu web mis en forme à travers les agrégateurs. Apple News et même Google Play Kiosque utilisent d'ailleurs en partie ce format.

Néanmoins, les limitations imposées par AMP ont leur importance, tout comme l'intégration d'une composante permettant de prendre en compte des problématiques qui n'ont jamais été résolues à travers des normes comme RSS : la mesure d'audience, la publicité, l'existence des modèles payants, etc.

Améliorer le web mobile malgré les réticences... 

La problématique semble triviale, mais elle est en réalité assez complexe. Tout d'abord parce qu'AMP, bien qu'étant une solution ouverte, reste une tentative pour Google de voir les sites de presse continuer à dépendre de son influence, et leur distribution ne pas échapper à son moteur de recherche. Car si demain le gros de l'audience des sites venait de Facebook (ce qui est parfois déjà le cas), Google n'aurait plus forcément la même écoute lorsqu'il s'agit de pousser ses projets et autres solutions, notamment publicitaires.

Ensuite parce que les éditeurs et le secteur publicitaire ne sont pas si prompts à lacher leurs mauvaises habitudes et leur goût des cookies et scripts à foison. Accélérer le web mobile, tout comme passer à HTTPS (même pour la connexion aux sites), n'est pas leur priorité. Leur proposer une solution qui fonctionne sans JavaScript, avec des possibilités publicitaires limitées, et qui demande du développement risque difficilement de les convaincre.

... et par la force si nécessaire

Google a donc dégainé une arme de destruction massive de toute volonté de s'opposer à AMP : le carousel. En effet, suite à une modification de l'affichage de ses résultats de recherche, notamment sur smartphone et tablette, ce nouvel élément a commencé à s'afficher il y a quelques semaines.

Pensé pour un usage tactile, il met en avant une série de contenus d'actualité relatifs à la recherche de l'internaute. Désormais, la version finale de ce bloc affiche en priorité des contenus AMP. Mais comme pour Google News, pas question de laisser penser que de petits arrangements permettent à tel ou tel d'être mis en avant par rapport à d'autres acteurs.

La raison officielle est donc que ces contenus s'affichent plus rapidement et qu'ils sont donc mieux référencés. Dans la pratique, il s'agit néanmoins bien de forcer la main de ceux qui voudraient passer outre le système en jouant sur leur peur de voir une bonne partie de l'audience mobile leur échapper au profits de concurrents plus à l'écoute.

Dans un modèle de presse gratuite financée par la publicité, donc dépendante de son audience, elle-même largement dépendante de Google, l'argument fait mouche.

Google AMP SERP

Google, un juge du web sans contre-pouvoir

Au fil des semaines, on a donc vu les partenaires se multiplier, et les sites commencer à proposer de manière progressive AMP. Depuis hier, le carousel est actif et l'on peut voir une bonne partie des gros titres de la presse française s'afficher avec le petit logo indiquant le chargement accéléré de leur page, même ceux qui sont récalcitrant à Facebook et ses Instant Articles. Preuve que Google garde encore la main dès lors qu'il s'agit de profiter de sa position dominante dans le secteur de la recherche aux niveaux européen et français.

On peut se féliciter de voir Google jouer de son influence lorsqu'il s'agit de faire du web « a better place », surtout quand il faut couper court à des pratiques comme les interstitiels ou pousser à l'adoption de HTTPS pour une majorité de sites. Mais « un grand pouvoir implique une grande responsabilité » comme l'a dit Spiderman, ainsi que Bruno Patino (Directeur de l'École de journalisme de Sciences Po et directeur éditorial d'Arte) hier soir.

Commencer à user de cette influence pour faire adopter une solution maison, fut-elle ouverte à tous et open source, peut finir par poser des problèmes.

Fonds d'aide à l'innovation de DNI : après les résultats, les critiques ?

Les critiques sont néanmoins restées assez étouffées ces dernières semaines. Il faut dire que la plupart des échanges se passaient en coulisse (c'est aussi à cela que sert DNI) et qu'une autre composante incitait au calme : l'attente du résultat des grands gagnants du fonds d'innovation européen de Google.

Lié à l'initiative DNI, il s'agit ici d'une extension du FINP français (60 millions d'euros). Plus ouvert (il ne faut pas être reconnu comme presse d'Information Politique et Générale (IPG) pour en bénéficier), il était accessible aussi bien aux grands médias qu'aux startups, avec 150 millions d'euros à la clef sur plusieurs années (voir notre analyse).

Une préselection est effectuée par une petite équipe, qui fait ses recommandations au Conseil, composé d'acteurs du sercteur de la presse (dont Bruno Patino) et d'employés de Google. La liste détaillée est disponible par ici

Hier, on apprenait les résultats issus de la décision finale du Conseil. Pour cette première salve, ce sont donc 128 sociétés de 23 pays qui se sont vus attribuer pour un total de 27,3 millions d'euros d'aides. De quoi financer en partie des projets dont on ne découvrira les noms et la nature que lorsque la procédure sera terminée et l'ensemble des contrats signés.

On sait néanmoins à travers nos confrères de Mind News qu'un projet du Monde à été retenu : « Hoaxbuster ». Celui-ci vise à permettre une vérification automatique de la véracité d'une image, d'un texte ou d'une URL, un peu à la manière de ce que propose le site... Hoaxbuster. Mais sans doute de manière plus automatisée, à travers une application. Le tout est porté par l'équipe des Décodeurs.

De son côté, Google a simplement évoqué deux cas de projets portés par des entités de taille modestes, l'espagnol  eldiario.es et l'allemand Spectrm, pour des projets visant à proposer une plateforme de financement de reportages et d'équipes de journalistes ou à aider les éditeurs à distribuer des contenus à travers des outils de messagerie instantanée

Dans son visuel évoquant les résultats, on note aussi une répartition par taille de projet, comme pour rassurer et indiquer que tout le monde a eu droit à sa part du gateau. Reste maintenant à découvrir le détail, ce qui sera sans doute possible d'ici quelques jours.

Les perdants sont désormais connus eux aussi puisqu'ils ont reçu un email dans la soirée d'hier. La liste de ceux ayant proposé un projet (NLDR : ce n'est pas notre cas) n'est néanmoins pas publique. Il sera donc intéressant de voir comment vont se délier les langues, car l'on va sans doute commencer à voir le ton remonter un peu contre Google, AMP et DNI dans les jours qui viennent.

Google précise néanmoins que son fonds reste ouvert et que d'autres projets pourront être financés. Tout espoir n'est donc pas perdu.

Projet Shield : Google veut protéger la presse, derrière ses serveurs

Reste la dernière composante du projet de Google pour continuer à rester proche des éditeurs : le projet Shield. Hier, Sundar Pichai a indiqué qu'il serait accessible gratuitement aux « médias indépendants du monde entier », ce qui concerne en réalité n'importe quel site qui diffuse du contenu qui peut être assimilé à de l'actualité.

Il s'agit dans la pratique d'un reverse proxy dans lequel Google se propose d'intercepter le « mauvais traffic » et ainsi éviter les attaques DDoS aux médias qui peuvent en être la cible, notamment dans certains pays, sans qu'ils aient forcément les moyens financiers et techniques pour se défendre.

Mais là encore, cela revient à placer Google entre le site et le lecteur, et certains pourraient s'inquiéter du pouvoir que cela donne à la firme de Mountain View. Elle prend d'ailleurs les devants par rapport aux critiques éventuelles et précise qu'elle ne collecte aucune donnée pour ses services publicitaires ou l'amélioration de ses résultats de recherche. Seulement celles utiles pour ce qui est de contrer les attaques, et améliorer les performances de son service.

D'autres pourraient surtout y voir une attaque frontale envers des sociétés dont cette protection est le cœur de métier, comme CloudFlare. Car la gratuité et l'assurance d'être toujours plus proche des robots de Google peut être perçu comme un avantage de taille, auquel il sera dur de résister. Là encore, la position dominante de cette société, de plus en plus toute puissante, pose question.

Publiée le 25/02/2016 à 10:40
David Legrand

Directeur des rédactions et responsable des L@bs de Nancy. Geek de l'extrême spécialisé dans l'analyse des produits high-tech, les réseaux sociaux et les trios d'écrans. Adepte du libre.

Soutenez nos journalistes

Le travail et l'indépendance de la rédaction dépendent avant tout du soutien de nos lecteurs.

Abonnez-vous
À partir de 0,99 €


chargement
Chargement des commentaires...