[Critique geek] Steve Jobs, le film qui aurait dû s’appeler LISA

Non, rien à voir avec cette série allemande ! 66
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Cinéma

Avec Steve Jobs, on nous avait promis un film sur l'ancien patron d'Apple vu à différentes périodes de sa vie. Et si finalement, ce n'était pas lui le personnage principal, mais les autres, qui permettent de percevoir l'évolution d'un homme complexe ?

Deux projets de films avaient été annoncés suite au décès de Steve Jobs en 2011. On aurait ainsi pu craindre d'assister à une course de vitesse et à un duel un peu à la manière de ce que le cinéma français nous a imposé avec La guerre des boutons, Coco Chanel ou encore Yves Saint-Laurent. Heureusement, il avait rapidement été clair que ce ne serait pas le cas, chaque projet ayant un angle bien particulier.

Jobs : le film que l'on devait redouter

Mais voilà, le premier sorti en salles était le Jobs de Joshua Michael Stern écrit par Matt Whiteley avec Ashton Kutcher dans le rôle principal. Si l'on ne pouvait que trouver remarquable le travail de mimétisme et de ressemblance physique de Kutcher, le film nous avait un peu laissés sur notre faim.

Suivant la vie de Steve Jobs, de la période de sa rencontre avec Steve Wozniak à 2001 avec le lancement de l'iPod, en mettant de côté toute la période entre son départ d'Apple en 1985 et son retour en 1996.  Outre cette ellipse, le film manquait assez largement de profondeur et de saveur, nous servant un Jobs sous la forme d'un super commercial tendance bipolaire.

Ashton Kutcher Steve Jobs

On avait ainsi plus l'impression de voir un énième film américain avec Ashton Kutcher pensé pour un large public, que de découvrir l'histoire d'un homme complexe qui a, quoi que l'on pense d'Apple, eu un impact sur nos vies et le marché de l'informatique grand public.

Au point que l'on était sorti de la salle en se demandant s'il ne serait pas plus sain de revoir ce bon vieux Les Pirates de la Silicon Valley de 1999, qui avait au moins l'intérêt de réellement nous faire vivre cette période (à quelques années près) à travers la lutte entre Gates et Jobs, à une époque où le rêve de l'ordinateur personnel était en train de devenir réalité.

Steve Jobs en trois étapes majeures

Le Steve Jobs de Danny Boyle, écrit par Aaron Sorkin et basé sur la biographie de Walter Isaacson, avec Michael Fassbender dans le rôle principal, a forcément pâti de cela. D'autant plus qu'un documentaire d'Alex Gibney, The man in the machine, a depuis été diffusé. En France, il est disponible en vidéo à la demande ainsi qu'en DVD.

Mais cette fois, il n'était pas vraiment question de nous raconter la vie de Steve Jobs. Plutôt de nous faire découvrir le personnage à travers les coulisses de trois moments clefs de son histoire : le lancement du Macintosh, de NeXT puis de l'iMac. Trois étapes qui visent à nous faire vivre la chute, le rétablissement puis le retour au succès du patron emblématique d'Apple.

C'est cette différence, et la présence d'Aaron Sorkin au scénario qui nous a décidés à tenter tout de même le coup. Il faut dire que l'homme s'en était déjà plutôt bien tiré avec son The social network sur Facebook, et d'autres de ses multiples succès (The NewsroomÀ la maison blanche, etc.). Voir comment il allait décider de nous dépeindre un homme tel que Steve Jobs avait de quoi nous titiller.

Bien entendu, il ne faut pas oublier qu'il s'agit là d'une œuvre de fiction, et que toute basée sur une biographie qu'elle soit, elle est forcément organisée et romancée afin de servir le propos de son auteur.

LISA, ou Jobs vu par les autres

Car c'est bien de cela dont il est question ici : nous faire découvrir l'homme. Non pas en nous détaillant chaque portion de sa vie, ici l'histoire n'est qu'une toile de fond que l'on aperçoit par moment, pour nous faire revivre un élément d'importance. Mais bien en le plaçant dans ces instants où tout se joue, où l'on ne se retrouve que face à ce que nous sommes.

Steve Jobs nous est d'ailleurs surtout raconté à travers les autres personnages qui ponctuent son histoire et que l'on retrouve à chacun de ces grands moments : Steve Wozniak bien sûr, mais aussi Joanna Hoffman, John Sculley, Andy Hertzfeld, le journaliste (imaginaire) de GQ Joel Pforzheimer, et surtout Lisa Brennan-Jobs.

Cette dernière est d'ailleurs l'élément clef du film. On la voit grandir et l'on se surprend à revivre avec elle ces moments qui ont ponctué notre propre histoire (elle est née en 1978). Elle est à tel point un élément pivot du film, qu'il aurait sans aucun doute gagné à prendre pour titre LISA.

Steve Jobs Lisa

Un film sur l'évolution d'un homme plus que sur Apple

On voit ainsi la relation avec son père évoluer, au fil des périodes, tout comme celle avec les autres personnages. Elle se dégrade pour certains, se renforce pour d'autres, gagne en franchise pour tous. L'image du film reflète aussi cette évolution. Granuleuse au départ, elle gagne en finesse et en définition, signe des temps et de l'évolution, mais aussi de la personnalité de Jobs qui apprend à vivre avec les autres.

Il en est de même avec le casting, qui nous semble complètement invraisemblable et peu convaincant au départ, mais que l'on apprend à apprécier tout au long des 134 minutes du film. On évite aussi le syndrome speedy de The social network même s'il faut là encore s'accrocher pour suivre les dialogues. La réalisation, elle, ne fait pas défaut.

Michael Fassbender arrive parfaitement à retranscrire cette complexité d'un homme intransigeant, mais mêlant aussi douleur et empathie avec ceux qui lui sont chers. La complémentarité avec Wozniak et leur relation parfois houleuse, tant sur le plan technique qu'humain, est aussi bien mieux retranscrite que dans le Jobs de 2013.

Ainsi, si vous voulez avant tout découvrir les dessous de la conception de l'iMac ou les secrets de NeXT, passez votre chemin. Ici, il n'est pas question d'un film pensé pour les geeks, l'action s'arrête d'ailleurs quand la présentation des produits commence. Il y aura bien sûr de nombreux clins d'œil que sauront reconnaître les fans de la marque à la pomme, mais cela est loin d'être le cœur du film. Si vous cherchez à revivre la vie de Jobs de manière plus complète, allez plutôt lire la biographie d'Isaacson.

Dans Steve Jobs, il est surtout question d'humain, de la manière dont un homme porté par une vision, mais « avec un défaut de fabrication », arrive à la mettre en œuvre et à composer avec ses multiples erreurs. Le film se termine d'ailleurs sur une promesse, comme le symbole de la fin d'une ère. Une fois le générique arrivé, on aurait presque envie de vivre la suite. Mais d'une certaine manière, c'est déjà fait.

À l'heure où nous écrivons ces lignes, Steve jobs a droit à une note de 3,7 chez Allociné, 6,8 chez Sens Critique et 7,4 chez IMDb.

Publiée le 06/02/2016 à 18:30
David Legrand

Directeur des rédactions et responsable des L@bs de Nancy. Geek de l'extrême spécialisé dans l'analyse des produits high-tech, les réseaux sociaux et les trios d'écrans. Adepte du libre.

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