Altitude Infrastructure, l'opérateur qui veut gérer un tiers des réseaux publics en fibre

Du WiMAX à la fibre, il y a quelques pas 14
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FAI ANALYSE

Altitude Infrastructure se convertit dans la fibre. L'opérateur de réseaux d'initiative publique a signé la construction et l'exploitation de 1,2 million de lignes FTTH pour les prochaines années, dont un tiers construites en propre. L'entreprise, connue jusqu'ici sur le WiMAX, compte s'accaparer 30 % du marché de la fibre « publique » à venir.

Plus de 1,2 million de prises en fibre optique jusqu'à l'abonné (FTTH) dans les prochaines années. C'est ce qu'a signé jusqu'ici Altitude Infrastructure, l'un des principaux opérateurs de réseaux d'initiative publique (RIP) français. Sur l'année 2015 seule, l'entreprise a gonflé son portefeuille d'un million de prises. Coût total estimé : 847 millions d'euros d'investissement public et privé, sur neuf réseaux d'initiative publique partout en France.

« Certains programmes vont se construire en cinq ans, les plus longs se construisent en dix ans » nous explique David El Fassy, le PDG de l'entreprise. Pour digérer ce volume, Altitude a lancé le « plan million », pour mettre la machine industrielle au niveau. « Aujourd'hui, nous avons un peu plus de 130 employés. Nous avons un premier plan de charge pour monter à 222 personnes » poursuit-il.

Il s'agit surtout d'une reconversion technologique vers la fibre jusqu'à l'abonné pour l'opérateur, connu entre autres jusqu'ici pour ses réseaux hertziens. Ce plan ambitieux devrait notamment effacer l'ardoise du WiMAX, dont l'entreprise garde encore un goût amer, et illustre les attentes des réseaux publics en construction.

1,2 million de prises signées, 430 000 construites en propre

Concrètement, Altitude Infrastructure a signé avec l'Alsace, Doubs très haut débit, Eure Numérique, la Lozère, Manche Numérique, la Provence-Alpes-Côte d’Azur, Rives de Moselle, SICTIAM (dans les Alpes-Maritimes) et Vannes Agglo. Des emplacements variés, tout comme les missions de l'opérateur.

Sur une partie, Altitude est chargé de la construction et de la gestion du réseau, quand il n'est chargé que de la gestion du réseau construit par la collectivité dans d'autres. Dans ce dernier cas, sa seule implication dans la construction n'est d'accompagner la collectivité dans ses choix. L'un des principaux rôles de la société sera donc de maintenir et de commercialiser le réseau, en attirant les fournisseurs d'accès Internet comme Orange ou Wibox, qui fait partie du groupe Altitude.

Sur les 1,2 million de prises prévues, l'entreprise en construira donc 430 000 en propre, soit un tiers. Sur les trois millions de prises déjà attribuées à des entreprises par les collectivités, elle s'est déjà accaparée de plus d'un tiers du marché. Au total, sept millions de lignes doivent être exploitées dans des réseaux d'initiative publique. « Vu que nous sommes déjà sur pas mal de RIP et que nous pensons en gagner d'autres, nous nous fixons de garder environ 30 % de part de marché » sur les réseaux publics, qui doivent connecter 43 % de la population, déclare David El Fassy. A terme, la société compte donc signer pour plus de deux millions de prises, en construction ou en gestion.

Un plan très haut débit porté sur le public

Pour rappel, le plan France THD piloté par le ministère de l'Économie prévoit que toute la population ait le très haut débit en 2022, dont 80 % en fibre jusqu'à l'abonné. Dans les plans gouvernementaux, 57 % de la population en zones denses sont directement fibrés par les opérateurs nationaux, qui y trouvent une rentabilité immédiate.

Le reste de la population, dans les zones moins denses et rurales, est raccordé par les collectivités elles-mêmes, qui construisent leurs réseaux d'initiative publique. Le coût total de cette partie publique est de 13 à 14 milliards d'euros, dont plus de trois milliards à la charge de l'État via des subventions. Les dossiers des collectivités sont validés par Bercy, qui doit débloquer l'argent une fois les travaux engagés. L'ensemble des réseaux signés avec Altitude a déjà un pré-accord de financement, qui leur a permis de lancer un marché public.

Jusqu'ici, le plan accuse un retard de deux mois dans les décaissements, comme l'indiquait récemment Antoine Darodes, le directeur de l'Agence du numérique. Cela à cause du retard pris dans sa validation par l'Europe, qui estime entre autres d'anciennes subventions illégales. Ce qui n'est pas une inquiétude pour Altitude. « Nous n'anticipons pas de problème là-dessus. S'il y en a, on a des contrats et on fera avec ! Nous ne sommes pas en lien avec l'État, mais avec les collectivités » rassure El Fassy.

Surtout, ces derniers mois, les conditions techniques et tarifaires des réseaux publics se sont précisées. Le régulateur, l'ARCEP, a édicté une grille tarifaire de référence à proposer aux fournisseur d'accès, pour harmoniser les prix sur l'ensemble des réseaux publics en fibre. Une première proposition avait créé un tollé, avant que l'ARCEP ne revoie sa copie à la baisse. Pour El Fassy, qui a contribué aux consultations publiques, cette version finale « est une bonne base de discussion. Il y a une fourchette de tarifs qui me parait cohérente. Ça va plutôt dans le bon sens ! ».

L'enjeu des fournisseurs d'accès nationaux

Pour l'entreprise, qui compte gérer près d'un tiers des connexions fibre des réseaux publics, l'un des enjeux majeurs est d'attirer les opérateurs nationaux, à savoir Bouygues Télécom, Free, Numericable-SFR et Orange. Aujourd'hui, un réseau sans les offres des principaux fournisseurs d'accès attire beaucoup moins d'abonnés qu'un réseau en disposant. La raison est simple : les particuliers préfèrent rester dans des marques connues, avec un niveau de service garanti. La télévision, par exemple, est l'une des faiblesses des petits fournisseurs d'accès face aux géants nationaux.

Les réseaux publics en fibre pionniers ont encore beaucoup de mal à attirer ces FAI, soit parce qu'ils ne proposent pas un parc d'abonnés suffisants, soit parce que ces réseaux entrent en contradiction avec leur stratégie. En clair, les fournisseurs d'accès nationaux ont encore peu intérêt à connecter les RIP FTTH, même si la situation évolue peu à peu, l'un venant plus facilement quand un autre propose ses offres.

« On a des modèles d'affaire avec le cas de base, si les grands opérateurs arrivent sur le réseau, et le cas dégradé » s'ils ne viennent pas, explique Altitude. L'intérêt de l'entreprise est de devenir un interlocuteur important pour eux, en jouant sur ses 30 % de part de marché prévus. « Ils ont besoin d'interlocuteurs avec un volume conséquent à commercialiser. Je pense qu'avec 1,2 million de prises, on est plutôt pas mal » estime son PDG.

Des alternatives aux FAI nationaux se construisent

C'est l'un des problèmes habituels mis en avant par les opérateurs nationaux : beaucoup de réseaux publics proposent pour le moment quelques dizaines de milliers de prises, au mieux. C'est un volume respectable mais qui ne justifie pas forcément les frais induits pour y proposer leurs offres, surtout si les clients sont déjà chez eux en ADSL, sur leur propre réseau.

De son côté, Altitude intègre le fournisseur d'accès Wibox, dont le développement est directement lié à celui des réseaux du groupe. Ses offres sont ainsi presque exclusivement proposées sur les réseaux de l'opérateur d'infrastructure, explique son PDG. D'autres alternatives émergent, comme celle de Videofutur, qui propose du triple-play (Internet, téléphone et TV) avec un service de vidéo à la demande par abonnement (SVOD) pour environ 40 euros par mois. De quoi pallier une partie du manque sur l'offre, même si la marque est encore peu connue. 

Des besoins de fibre et de main d'œuvre à couvrir

Pour tenir les délais et soutenir la demande, le « plan million » d'Altitude compte donc sur de nombreux recrutements dans les prochaines années, alors que la formation est l'une des inquiétudes de la filière. « On sait que les grands opérateurs vont arriver sur les RIP, il faut que notre outil industriel soit parfaitement prêt. On a énormément de recrutements en cours. Entre 2016 et 2017, entre 80 et 100 nouvelles personnes sont planifiées » affirme David El Fassy.

S'il dit que l'offre rejoint sa demande, il estime qu'une partie des 500 000 nouvelles formations promises par François Hollande devrait être dirigée vers les métiers de la fibre. « On n'a pas trop de difficultés à recruter. Et puis, dans la fibre, on peut former les gens. Il ne faut pas être bac +15 pour savoir opérer de la fibre optique » estime-t-il.

De même, les risques de pénurie de fibre optique qu'anticipent certains acteurs n'inquiètent pas encore Altitude, qui en sera l'un des principaux clients. « En Alsace, on va avoir quelques 8 000 km de câble à commander à Acome. Si nous leur demandons suffisamment tôt, ils ont les chaines de production et ils alimentent. Et il n'y a pas qu'eux ! » rassure encore le PDG d'Altitude.

La lourde aventure du WiMAX

Sur la vingtaine de réseaux que l'opérateur gère ou compte bientôt gérer, une bonne partie est encore en « hertzien ». Altitude est connu pour ses réseaux WiMAX un peu partout en France, dont certains ont connu des destinées tragiques. L'un des cas emblématiques a été Net64 dans les Pyrénées-Atlantiques, où le contrat autour d'un réseau hertzien prévu pour 10 000 clients a été coupé, faute d'un nombre de clients suffisants. Alors que le seuil de rentabilité était à 6 000 clients (soit 60 % du parc promis), un peu plus de 3 000 foyers étaient en fait éligibles. À peine 1 300 clients s'y étaient connectés entre 2007 et la rupture du contrat, en 2013.

Ce cas illustre bien les difficultés de certains réseaux WiMAX, dont Altitude Infrastructure semble garder un goût amer. « J'en tire un bilan positif en termes de service public. Beaucoup de gens en France ont pu en bénéficier, au lieu du satellite ou de rien. D'un point de vue financier, ça n'a pas été une réussite pour le groupe. C'est comme tout. On fait de bonnes affaires et de moins bonnes » résume David El Fassy.

Deux raisons ont donc causé les difficultés du WiMAX. D'un côté, les évaluations de parcs adressables étaient pour certaines très optimistes. « La plupart des appels d'offre auxquels on a répondu, en toute franchise, sortaient d'études réalisées par les collectivités, avec des volumes de commercialisation faussées. Mais on ne peut pas leur en vouloir, entre autres vu le marketing d'Intel autour » défend Altitude Infrastructure.

De l'autre côté, les grands opérateurs n'ont pas suivi le mouvement du WiMAX. « Le WiMAX a toujours très bien marché technologiquement. C'est simplement que, commercialement, ça n'a pas pris. Aucun des grands opérateurs n'a voulu y aller » résume encore l'entreprise.

Certains des réseaux hertziens d'Altitude continuent tout de même leur vie. En Haute-Garonne, l'opérateur convertit le réseau WiMAX vieillissant vers la 4G fixe. « Aujourd'hui, la Haute-Garonne fait le pas parce que leur réseau WiMAX était vraiment très ancien. Il datait de 2004, 2005. Il y avait vraiment matière à migrer » détaille la société. « D'autres RIP, que l'on a signé plus tard, étaient beaucoup plus récents. Sur ceux-là, il n'y a donc pas besoin de faire un mouvement technologique trop fort » pondère-t-elle.

Un nouveau départ et un objectif, fibrer

Malgré ces quelques difficultés sur le WiMAX, « les collectivités ne nous en ont pas tenu rigueur » déclare David El Fassy. Désormais, l'enjeu principal d'Altitude est de tenir ses délais en matière de fibre. « La rentabilité arrivera quand les prises vont se commercialiser. Mon sujet est que le planning de livraison des prises soit tenu » et que les fournisseurs d'accès s'y connectent, explique l'entreprise.

« Pour moi qui suis chez Altitude depuis 17 ans, je n'ai pas l'impression que c'est un nouveau départ. Par contre, c'est un grand virage vers la fibre optique, que je pense qu'on a plutôt bien pris pour le moment » conclut son PDG.

Par Guénaël Pépin Publiée le 03/02/2016 à 12:00

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