[Édito] Internet et produits high-tech, supports ou tueurs des chaînes TV ?

Ou les deux... 54

Malgré une utilisation d'internet sans cesse en hausse, les chaînes de télévision font plus que résister et arrivent même à augmenter leur audience grâce au web et aux nouveaux produits de haute technologie. Néanmoins, pour une certaine catégorie de la population, peu importe le moyen, les chaînes TV sont persona non grata. Cette tendance peut-elle se confirmer ?

Television morguefile

Source : Morguefile.

La télévision cristallise souvent les débats. Ces contenus débilisants atrophient nos cerveaux, surtout ceux des plus jeunes. Trop regardée, elle augmente l'obésité et, en plus, elle est mauvaise pour les yeux. Passé ces caricatures, qui n'en sont pas tant que ça, il faut bien sûr différencier la télévision, l'objet, de la télévision, le contenu. Le téléviseur peut en effet très bien servir à jouer avec sa console ou encore à se connecter sur Internet, sans voir ne serait-ce qu'une seule seconde des contenus des chaînes TV.

Les zéro-téléviseur

Nous pouvons d'ailleurs séparer la population en trois. Tout d'abord, il y a ceux qui n'ont pas de télévision du tout. Ils seraient 3 % en France paraît-il, et plus encore dans d'autres pays. Mais cela ne signifie pas qu'ils ne consomment aucun contenu TV. Il s'agit d'ailleurs et sans surprise de la population la plus connectée (avec les jeunes). Ces zéro-TV ne le font pas forcément pour des raisons financière, mais plutôt politique, voire philosophique. « Le premier argument invoqué est d’ordre sociopolitique, c’est un acte de résistance » expliquait ainsi le sociologue Bertrand Bergier au Figaro il y a deux ans déjà. Ceux-là ne se donnent ainsi même pas la peine de regarder les contenus TV, même sur Internet.

Toujours parmi les zéro-TV, il y a une population assez jeune, née avec les ordinateurs et baignée avec internet depuis son adolescence, et qui préfère choisir de regarder la télévision sur le web, mais à son rythme, sans que la grosse boite lui impose quoi regarder et quand. 
« Une proportion croissante des 25-35 ans, sans même avoir un discours critique, ignore la télévision, la juge inutile » résume ainsi le sociologue. « On assiste à un déclassement statutaire de la télévision, un mouvement de fond générationnel. »


Ce point de vue du zéro-TV va dans le sens d'un article des Inrocks publié le 16 juillet 2011. Cet article s'intéressait au cas particulier des jeunes qui n'avaient aucun téléviseur dans leur foyer. Les arguments sont similaires : contenus médiocres, mauvais rapport qualité/prix, tue les rapports sociaux et familiaux, etc. Et là encore, certains zéro-TV avouent tout de même regarder de temps à autre les contenus TV via internet. « Je suis devenu mon propre directeur de programmes, je n’ai pas à subir le flux continu » résume ainsi parfaitement Antoine, interrogé par notre confrère. Un point de vue qui sera certainement partagé par un grand nombre d'entre vous.

Encore plus d'écrans, encore plus de contenus TV

Il y a ensuite ceux qui ont une télévision, mais qui ne l'utilisent que pour jouer ou faire d'autres activités. Tout au plus, les contenus des chaînes TV passent en différé, souvent sur internet. Enfin, il y a le profil classique, ceux qui ont une TV et qui l'utilisent principalement pour regarder ses contenus.

Ces dernières années, avec l'essor du haut et très haut débit, des smartphones et des tablettes tactiles, la télévision a trouvé de nouveaux moyens de diffusion, que ce soit pour le direct ou l'accès en différé. Ceci à l'instar de la radio quelques années plus tôt. Un débat est d'ailleurs en cours dans certains pays afin de mieux prendre en compte l'audience d'internet et du différé, tant ce phénomène prend de l'ampleur et impact les audiences du direct et donc des recettes publicitaires.

Le 25 septembre dernier, Médiamétrie allait d'ailleurs dans ce sens quant à la consommation de la télévision. L'institut remarquait ainsi dans « certains pays, comme aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Japon une baisse de la consommation TV » chez les jeunes adultes. Mais Médiamétrie parlait ici du téléviseur et non des contenus. « Cette tendance observée dans quelques pays ne témoigne pas d’un désintérêt pour les contenus TV – au contraire, les jeunes adultes en sont adeptes – mais serait plutôt le reflet de l’appétence de ce public pour la consommation TV délinéarisée et sur tous les supports mis à sa disposition. »

L'observatoire de tendances d'OTO Research dévoilé en mars 2012 conforte cette tendance. Selon lui, 67 % d'un petit panel de 400 personnes résidents en France ont répondu regarder la télévision ailleurs que sur leur petit écran. Ordinateur, tablette et smartphone sont ainsi aujourd'hui des moyens de regarder la télévision. De ce point de vue, les chaînes TV profitent donc à plein des nouvelles technologies. Mais encore faudrait-il savoir si cela ne concerne en réalité pas les boulimiques de la télévision, ceux qui de toute façon regardent déjà entre 5 et 10h par jour la télévision sur leur écran.

Rajoutons que les chaînes profitent à plein de ces seconds écrans, notamment en multipliant les publicités imposées, que ce soit avant, pendant et même après la vidéo, en différé mais aussi et surtout en direct, ce qui rajoute donc de la publicité par rapport à la télévision classique. Le fait que le CSA ait un œil plutôt éloigné du sujet permet ainsi aux chaînes d'abuser de cette faille. Certains se demandent même si de la publicité pour du vin ou d'autres produits normalement interdits à la TV ne pourrait pas apparaître sur les contenus des chaînes sur internet.

Plus d'écrans, plus de tentations de ne pas regarder la TV

A contrario, si internet, les smartphones, les tablettes voire les consoles peuvent pousser à une consommation plus grande de la télévision, ils peuvent aussi l'en éloigner. Les jeux vidéo se sont ainsi démocratisés et une minute passée sur un jeu peut être une minute de moins à regarder la télévision. Quant à internet, son contenu est sans cesse plus riche et il est tout à fait possible de lire ou même de regarder des contenus durant des heures, ceci quotidiennement.

De plus, comme nous l'expliquions en début d'année, la TV connectée risque aussi de pousser dehors les contenus des chaînes TV, remplacés par les vidéos disponibles sur les plateformes comme YouTube, Dailymotion et Viméo. Dans ce cas précis, l'objet TV retrouverait une seconde jeunesse, tandis que le contenu TV, lui, péricliterait. Mais il ne s'agit pour l'instant que d'une théorie.

Toutefois, aux États-Unis, une étude de l'an passé démontrait que les abonnés à Netflix regardaient 30 minutes en moins la télévision chaque jour que les autres citoyens. Ces mêmes abonnés jouaient d'ailleurs 15 minutes de plus que les autres, regardaient plus de Blu-ray et visionnaient trois fois plus de vidéos sur les autres plateformes que Netflix. Le profil des abonnés joue logiquement dans ces statistiques, mais dès lors qu'ils sont de plus en plus nombreux, les conséquences pour les chaînes TV sont évidentes. D'autant plus qu'outre-Atlantique, le prix est une véritable variable à prendre en compte, la télévision gratuite étant quasi inexistante.

Rajoutons à cela que depuis plusieurs années, l'activité préférée des jeunes (moins de 30 ans) est sans contestation de surfer sur Internet plutôt que de regarder la télévision. Même si réaliser ces deux activités simultanément est très courant, parfois plus pour avoir un bruit de fond qu'autre chose par ailleurs.

Insee

Le mois dernier, l'INSEE a d'ailleurs publié une étude très intéressante montrant l'évolution de la consommation moyenne de la télévision en France selon les âges, mais aussi selon les périodes. Le graphique ci-dessus montre ainsi que les 15-19 ans ne sont jamais restés aussi peu de temps devant leur téléviseur depuis 1986. Et les 20-29 ans ont aussi moins consommateurs en 2010 qu'en 1998. Au contraire, les plus âgés ont tous accru leur temps passé devant la TV (hormis les 60-69 ans), la palme revenant aux 70 ans et plus.

Attention toutefois, ce très fort recul entre 1998 et 2010 de la consommation du téléviseur pour les 15-19 ans est à relativiser. L'INSEE remarque ainsi qu'entre ces douze années, la consommation moyenne d'internet et de l'ordinateur, tout âge confondu, est passée de 5 % des journées à 34 %. La durée moyenne devant un écran d'ordinateur, de tablette ou de téléphone a ainsi augmenté de 26 minutes entre 1998 et 2010.

Malheureusement, le spécialiste des statistiques ne précise pas cette évolution selon les catégories d'âge. Tout au plus note-t-il deux éléments qui laissent entendre qu'il y a bien un basculement du contenu entre le téléviseur et les autres produits high-tech. Le premier point remarque que « les plus jeunes, eux, consacrent aujourd’hui le plus de temps à l’ordinateur : 1 heure 10 minutes pour les 15-19 ans et 1 heure 12 minutes pour les 20-29 ans ». Des données qu'il faut compléter avec les chiffres suivants : « Globalement, au cours des trois derniers mois précédant l’enquête, parmi les utilisateurs d’Internet (soit 68 % des personnes âgées de 15 ans ou plus), 27 % d’entre eux ont écouté la radio ou regardé la télévision en direct. Lorsque les internautes n’ont pas de poste de télévision, cette proportion atteint 50 %. »

Conclusion

Aujourd'hui, avec la multiplicité des moyens de regarder les contenus des chaînes de télévision, il est évident que ces dernières en ont profité. Le direct, hors évènements spéciaux, est toutefois entamé, au profit de la télévision de rattrapage, que ce soit directement sur son téléviseur pour ceux disposant du service, ou via les sites internet des chaînes. Cela permet à la fois de profiter de la télévision sans en subir son défaut principal. Le spectateur est ainsi maître de son programme et ne doit pas subir les horaires fixés par les chaînes.

Néanmoins, les charmes des autres contenus sont tout aussi évidents. Des jeux vidéo aux vidéos amateurs voire professionnelles sur Internet, en passant par les réseaux sociaux et le simple fait de surfer pour s'amuser ou s'enrichir l'esprit, ne pas regarder du tout les contenus TV est très tentant. Surtout si on n'a pas de shampoing.

Publiée le 13/04/2013 à 09:42
Nil Sanyas

Journaliste, éditorialiste, créateur des LIDD. Essentiellement présent sur Google+.

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