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[Édito] Pourquoi les offres légales ne comblent-elles pas le public ?

Pour pousser au piratage ?

La question mérite d'être posée tant le sujet dure depuis de longues années, avec le « piratage » en toile de fond, parfait bouc émissaire de secteurs qui ne savent ni se renouveler ni s'adapter. Alors que certains marchés évoluent à très grande vitesse sur internet, les offres légales de musiques, de vidéos ou encore de livres peinent à combler toutes les attentes du public. Des désirs pourtant connus de très longue date.

drm

Des années pour combler des besoins définis dès le départ  

Il y a une dizaine d'années, si parler d'offres légales de films, de séries ou encore de livres électroniques n'était pas vraiment d'actualité, la musique, elle, était déjà au cœur des débats. La mort de Napster en 2001 cumulée au lancement d'iTunes Music Store et de Rhapsody la même année outre-Atlantique, à l'essor d'autres outils de P2P peu de temps après, à l'explosion du haut débit et au pic historique (en 2002) pour le secteur musical, ont plus que jamais placé l'offre légale de musique au centre des discussions.

 

Il y a douze ans donc, aux États-Unis (en 2002 en France), des offres légales de musique majeures ouvraient leurs portes. Il ne s'agissait pas des toutes premières offres - eMusic existait depuis la fin des années 90 par exemple - mais Rhapsody et surtout iTunes ont de façon évidente permis au marché de se développer. Mais toutes ces offres étaient franchement imparfaites à l'époque.

Concrètement, que demandaient (et demandent toujours) les internautes ?

  • Un catalogue large comprenant aussi bien des artistes des majors que des artistes bien moins connus, issus des labels indépendants, qu'ils soient locaux ou étrangers
  • Aucun DRM
  • Une interopérabilité complète et donc un large choix de fichiers
  • Une qualité maximale pour les fichiers compressés, voire aucune compression si possible
  • Des tarifs qui paraissent justes et compétitifs par rapport aux autres formats

Autant le dire tout de suite, aucun de ces points n'étaient comblés il y a dix/douze ans, hormis peut-être au niveau des tarifs, et en particulier les simples (singles), ces derniers étant très onéreux sous format CD. Ce qui explique d'ailleurs leur prochain avis de décès. Les problèmes majeurs des offres légales ont été multiples pour ce secteur. Tout d'abord, les différentes barrières ont pris des années, de très longues années, avant d'être levées. Les DRM n'ont ainsi totalement disparu qu'en 2009 sur iTunes, soit huit ans après l'ouverture du service. Le catalogue, lui, a dû attendre 2010 pour atteindre les 20 millions de titres. Concernant la qualité des morceaux encodés, une prise de conscience et une amélioration débuteront réellement qu'en 2007. Auparavant, il fallait ainsi se contenter du 128 kb/s la plupart du temps, hormis sur certaines plateformes moins connues et plus en pointe.

Des améliorations flagrantes, mais au prix d'une longue patience

Aujourd'hui, entre les services de téléchargement (d'iTunes à Qobuz) et de streaming (Deezer, Spotify, etc.), le public a-t-il de quoi être comblé, après plus de 10 ans d'attente pour certains ? Oui et non. Tout dépend des besoins de chacun. Pour certains, le catalogue fourni par les plateformes - 26/28 millions sur iTunes - sera suffisant. D'autres noteront des absences, du fait de la volonté des labels voire des artistes eux-mêmes de n'être disponibles que sous format CD. On en compte encore un certain nombre dans ce cas aujourd'hui. Que ce soit l'interopérabilité ou encore la qualité des titres proposés, il y a eu d'importantes progressions réalisées ces dernières années, même en streaming. Les puristes peuvent certes y avoir à redire pour 99 % des plateformes, mais pour le grand public, la question ne se pose pas. Par contre, concernant les tarifs, le fait que certains albums au format CD soient moins chers qu'en numérique laisse toujours songeur, d'autant que la qualité CD est meilleure.

 

Globalement, le marché légal de la musique en ligne a fait d'immenses progrès ces dernières années, bien qu'il existe encore des problèmes d'interopérabilité, pour Linux notamment, avec certains services. Mais à quel prix ces progrès ont-ils été réalisés ! La patience est certainement la vertu la plus importante parmi les internautes avides de ne pas succomber à une consommation illégale. Qui plus est, tout n'est pas encore parfait, loin de là. Le Tumblr JvoulaisPasPirater le prouve régulièrement (surtout pour la vidéo à la demande il est vrai), et le titre du dernier article des Inrocks sur le sujet n'appelle à aucun commentaire : Pourquoi le piratage est encore indispensable en France en 2013

 

Mais pourquoi le secteur de la musique est-il encore critiqué ? La lenteur de développement du secteur en ligne est liée à plusieurs facteurs. Nous pouvons notamment citer le trop grand nombre d'acteurs (majors, labels indépendants, multiples représentants d'ayants droit), impliquant de nombreuses et longues négociations. Néanmoins, il faut noter les récentes avancées dans ce domaine, en atteste l'accord avec Google au mois de novembre dernier portant sur un très grand nombre de territoire et un immense catalogue de 5,5 millions de titres.

 

Et nous pouvons aussi bien sûr parler de la frilosité des acteurs du marché, ainsi que leur incapacité à cerner les besoins des internautes. En 2007, alors que la fin des DRM faisait déjà débat et que le catalogue en ligne était de 2 millions de titres (un nombre élevé pour l'époque), Pascal Nègre affirmait par exemple ceci lors d'une entrevue :  « Maintenant on nous trouve un nouvel argument qui est le problème des DRM. Bon. On en trouvera un troisième. » À cette époque, nous nous demandions alors si ce troisième problème ne pouvait pas être la qualité de l'encodage des morceaux.


Alors que les problèmes et besoins en matière de musique étaient déjà clairement tous définis au début des années 2000, il a donc fallu entre 5 et 10 ans pour que les acteurs majeurs du secteur en prennent conscience, chaque problème prenant plusieurs années pour être plus ou moins résolus. Et la vidéo ? Le secteur existe tout de même depuis plus de sept ans en France, CanalPlay et TF1Vision ayant été lancés fin 2005.

 

Tumblr jvoulaispaspirater iTunes

Capture trouvée sur le Tumblr J'voulais Pas Pirater.

Le marché de la vidéo n'a pas retenu les leçons de la musique

Les problématiques pour les vidéos sont souvent équivalentes à celles du secteur musical. Pour obtenir un bon catalogue, il faut négocier avec un très grand nombre d'acteurs, certains étant en plus réfractaires à proposer leurs contenus, de peur d'être piratés. Ainsi, même un géant comme Netflix est loin d'avoir un catalogue idéal et ne peut donc combler parfaitement les consommateurs. Aujourd'hui, soyons clair, aucune offre légale de vidéos sur le marché ne peut contenter une grande majorité d'internautes, même dans les pays où ces offres sont le plus développées.

Néanmoins, nous ne pouvons que louer l'essor des offres de streaming illimitées, dès lors que les tarifs de téléchargement à l'unité (ou même en lot) ne sont aujourd'hui pas du tout en adéquation avec la réalité. Dès lors qu'une simple location unique d'un film peut coûter jusqu'à 4,99 € voire plus (et pour 48h), ou encore qu'une série complète de 12 épisodes coûtent en location près de 24 € (1,99 € x 12), il y a de quoi se poser de sérieuses questions sur la logique des plateformes de vidéos. Le futur de la vidéo à la demande (VàD ou VoD) passe ainsi de façon évidente par l'illimité (SVOD).


Autres défauts majeurs des offres de vidéo similaires à la musique (aujourd'hui ou dans le passé), l'interopérabilité et la qualité des vidéos. D'un côté, si certains acteurs font tout pour être disponibles sur un maximum de plateforme, il reste malgré tout des problèmes énormes pour quiconque est sur un OS autre que Windows ou Mac OS X (ou iOS). Quant à la qualité de compression, s'il existe parfois des contenus dits HD, de très fortes améliorations peuvent encore être réalisées.

La chronologie des médias, un boulet supplémentaire au pied

En somme, le marché de la VoD ne semble rien avoir appris des déboires du secteur musical et répète donc inlassablement les mêmes erreurs. Et nous pouvons d'ailleurs nous demander pourquoi. Pire encore, non seulement il ne profite pas de l'expérience de la musique, mais le marché de la vidéo en ligne en France a un boulet au pied et est castré légalement par la chronologie des médias.

 

Mis en place afin de protéger les producteurs (majors et chaînes de télévision), ce système, qui peut paraître légitime, empêche les plateformes souhaitant faire de la VoD illimitée de proposer du contenu récent. Alors qu'aux USA, Netflix offre des films et des séries de quelques mois à peine (Hunger Games y est déjà disponible par exemple), en France, il faut se contenter de films de 2009/2010 dans le meilleur des cas. Pour les films plus récents, il faut nécessairement passer par de la VoD unique, souvent à 4,99 € (ou 2,99 € avec le Pass Duo de VideoFutur).

 

Bonne nouvelle toutefois, la chronologie des médias pourrait être revue par la Mission Lescure. Et certaines plateformes, telles Netflix et Dailymotion, n'ont pas caché leurs souhaits de voir des évolutions importantes s'opérer afin d'investir en France.

 

Enfin, si cela ne suffisait pas, la même logique touche le marché du livre et de la BD : catalogue limité (et en lente expansion), DRM à foison, interopérabilité parfois inexistante et tarifs pas toujours compétitifs sont ainsi les principales caractéristiques de ce marché. Les principaux acteurs du secteur de l'édition sont toujours incapables de faire correspondre leurs offres aux besoins des consommateurs, à l'instar de la musique dans le passé et de la vidéo aujourd'hui. L'histoire se répète donc, et personne ne s'en émeut. La Hadopi et la lutte contre le piratage ont ainsi de beaux jours devant elles. Rendez-vous dans 10 ans pour un nouveau constat.

Nil Sanyas

Journaliste, éditorialiste, créateur des LIDD. Essentiellement présent sur Google+.

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Publiée le 02/02/2013 à 08:30

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Il y a 137 commentaires

Avatar de sebc22 INpactien
sebc22 Le samedi 2 février 2013 à 09:09:54
Inscrit le mercredi 15 août 12 - 38 commentaires
Un constat et une analyse parfaitement lucide, merci...
Une fois la chronologie des médias éradiquée (elle commence à poser plus de problème aux ayant droit qu'elle n'en résoud, à part peut-être pour C+, et encore...), netflix/amazon auront le champs libre pour s'implanter en France, et amorceront le mouvement...
Finalement, la lutte contre le piratage (parce que le piratage est en bonne partie une conséquence des défauts de l'offre légale) tient à une décision du gouvernement...

Edité par sebc22 le samedi 2 février 2013 à 09:10
Avatar de yeagermach1 INpactien
yeagermach1 Le samedi 2 février 2013 à 09:10:08
Inscrit le vendredi 20 juillet 07 - 3800 commentaires
Comment faire cohabiter une offre payante légale et une offre gratuite mais illégale sachant que la première alimente la seconde ?

Oui les problèmes de droits, de calendriers, de drm .. sont des vrais problèmes qu'il faut résoudre mais le principal est et restera que les gens n'ont pas envie de payer pour quelque chose qu'ils peuvent avoir gratuitement. L'offre illégale donne une très grande liberté au consommateur. Liberté qu'une offre légale ne pourra jamais atteindre.
Avatar de Whinette INpactien
Whinette Le samedi 2 février 2013 à 09:34:13
Inscrit le dimanche 16 mai 10 - 134 commentaires
Steam, l'offre légale qui a réussie.
Avatar de sirius35 INpactien
sirius35 Le samedi 2 février 2013 à 09:42:01
Inscrit le vendredi 11 juin 04 - 1271 commentaires
le fait que certains albums au format CD soient moins chers qu'en numérique laisse toujours songeur, d'autant que la qualité CD est meilleure


à cela on rajoute le fait que pour un CD il faut pouvoir se déplacer, qu'il n'y a pas de magasin de CD à tous les coins de rues, surtout en secteur rural, et qu'en plus il peut y avoir rupture sur ledit CD....

bref rien n'est parfait...

d'un côté une offre dématérialisé dispo sur pas mal de site en ligne mais plus cher et de qualité variable... et de l'autre une offre physique moins chère malgré un canal de distribution plus cher et traditionnel...

Quand à la VOD il ne faut pas oublier le TV catching (tvreplay) qui tiens plus de la farce qu'autre chose (Pub à gogo et qualité plus que pourri, sans compter les éternelles attente car la bande passante réservée est ridicule)
Avatar de Zyami INpactien
Zyami Le samedi 2 février 2013 à 09:45:06
Inscrit le samedi 19 novembre 11 - 1747 commentaires
Comment faire cohabiter une offre payante légale et une offre gratuite mais illégale sachant que la première alimente la seconde ?


Une offre gratuite peut tout à fait exister légalement, elle existe déjà à la télévision, à eux de l'adapter à Internet. D'ailleurs l'offre illégale demande quand même des moyens financiers colossaux pour alimenter la demande, c'est tout de même bien quelle rapporte suffisamment.

Comme le souligne Nil, le problème, hormis la chronologie des médias est clairement le nombre d'acteur avec lesquels les diffuseurs doivent négocier.
Tout le monde veut sa part du gâteau mais le gâteau n'est pas assez gros.





Il y a 137 commentaires

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