Le compte à rebours de la chronologie des médias

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Défi #2 : expérimenter pour ne pas exploser
Un constat s’impose : la durée de vie des DVD se raccourcit, tout comme celle des films en salles. La tendance est du coup au raccourcissement des délais entre la première exploitation en salles et les autres médias. Tout est de plus en plus rapproché. Ce qui était autrefois une chronologie stricte, avec des préférences clairement énoncées en faveur d’un mode d’exploitation ou d’un autre est en train de devenir flou.

La première fenêtre VoD doit être raccourcie

Selon cette idée, plus un film rencontre de succès en salles, plus il est susceptible d’être rapidement distribué en VoD. Comme le remarque Pascal Lechevallier, consultant et fondateur du service de VoD TF1 Vision, ce mode de distribution présente « trois avantages immédiats : faire découvrir le film à un public qui ne l’a pas vu en salles, générer des recettes financières toujours appréciables pour un film à petit budget et participer à l’élargissement de l’offre légale ».

Cependant, tandis que les ayants droit réalisent l’intérêt de rendre les films disponibles en VoD le plus tôt possible, moins de 4 films sur 10 sont disponibles en VoD 4 mois après leur sortie en salles en France. Les producteurs restent frileux et craignent encore de distribuer leurs films en ligne face au piratage. Et tandis qu’il faut attendre au mieux 4 mois pour qu’un film soit disponible sur les plateformes légales, les films sont déjà disponibles sur les plateformes illégales…

Cette première fenêtre entre la sortie en salles et en VoD apparaît donc trop longue pour certains films. Et les dérogations ne sont pas encore assez ouvertes, voire sembleraient inexistantes. En cause, un critère d’attribution des dérogations pour avancer la sortie en VoD à 3 mois après la salle plutôt étrange puisqu’il porte sur le nombre d’entrées de la 4e semaine d’exploitation et non pas le nombre total d’entrées effectuées à la fin de cette 4e semaine.

La disparition de l’écart entre la sortie en salles et en VoD est inéluctable

Désormais, le fait d’envisager une sortie synchrone sur tous les supports de diffusion n’est plus tabou. Mais tandis que certaines expériences de sorties day and date rencontrent un réel succès, celles-ci restent encore exceptionnelles. Elles correspondent en effet à des modes de financement et de promotion particuliers.

Prenons l’exemple du film documentaire de Yann Arthus Bertrand, Home, diffusé mondialement en 2009, gratuitement sur YouTube 10 jours avant sa diffusion simultanée au cinéma, à la TV et en DVD. Au final, il a rencontré un réel succès auprès du public. Le jour même de sa diffusion TV, à l’occasion de la Journée mondiale de l'environnement, tandis que 8,3 millions de téléspectateurs étaient réunis sur France 2, le film a tout de même enregistré pas moins de 40 000 entrées au cinéma en France, selon le journal l’Express. Le film documentaire avait cependant la particularité d’avoir été financé pour l’essentiel par divers mécénats d’entreprises et annonceurs. De plus, Home était par nature un film engagé destiné à être vu par l’audience la plus large possible.

L’année de la jupe, avec Isabelle Adjani, diffusé en 2009 simultanément en salles et sur Arte, et financé par la chaîne a, pour sa part, montré que la distribution cinéma pouvait ne pas être cannibalisée par la diffusion TV. Contrairement aux films de cinéma, cette fiction TV n’avait toutefois pas bénéficié de l’avance sur recettes du CNC (aide financière principalement destinée à soutenir la production indépendante), ce qui rendait possible l’expérimentation. La diffusion TV peut également servir d’avant-première promotionnelle. Ce fut le cas du film La belle personne de Christophe Honoré, diffusé en septembre 2008 sur Arte, cinq jours avant sa sortie en salles.

Qui plus est, la décision de Sony de proposer une sortie mondiale pour le film posthume à la gloire de Michael Jackson, This Is It, témoigne des mutations en cours. Une sortie simultanée mondiale pour les blockbusters représente un bon moyen pour éviter que les copies illégales ne circulent sur les réseaux, tout du moins, contrer leur diffusion trop rapide.

This is it Michael Jackson

Une tendance apparaît : la sortie day and date, à savoir le lancement simultané, à quelques jours près, d’un film sur tous les supports. Considérée comme inéluctable par bon nombre de professionnels, il s’agirait alors de savoir comment financer la phase de transition. Toutefois, la sortie cinéma s’avère plus que jamais déterminante. Même si la sortie simultanée fera inéluctablement partie, à terme, des modes de sortie de films, elle ne devrait pas remettre en question totalement la chronologie des médias. Car aucun distributeur ne prendra le risque d’endommager la sortie en salles, qui reste la seule jauge de la vie d’un film !

Un droit à l’expérimentation est nécessaire pour rester compétitif

Tandis que les États-Unis testent des modèles de sorties décloisonnés, les professionnels français en appellent à un droit à l’expérimentation pour développer au maximum l’offre légale.

En mars 2010, la Fédération nationale des Cinémas français préconise ainsi que certaines productions puissent être « diffusée[s] directement sur Internet ou à la télévision, sans être auparavant programmée[s] dans les salles. (…) L’idée serait de permettre à certains longs métrages de ne plus passer par la case "salle" pour leur sortie, mais d’être diffusés directement sur Internet. Et ce, sans perdre le label d’œuvre cinématographique, ce qui, autrement, obligerait à rembourser les préfinancements réunis. »

Par ailleurs, cela pourrait être intéressant de voir dans quelle mesure certains films plus fragiles pourraient presque s’exonérer de cette chronologie, par exemple pour des films sortis en moins de 10 copies et qui n’ont pas forcément de diffusion en salles sur tout le territoire.

En outre, certains distributeurs de longs métrages très attendus par le public souhaiteraient pouvoir tester la sortie simultanée en salles et sur la Toile. Un assouplissement d’ailleurs encouragé par l’Union européenne, qui vient de lancer une action préparatoire afin de soutenir « des projets proposant d’expérimenter des sorties simultanées ou quasi simultanées sur l’ensemble des supports de diffusion et sur plusieurs territoires européens ».

La tendance au raccourcissement des délais, notamment en France suite à l’accord de 2009, constitue donc une avancée. Mais il n’en demeure pas moins que les consommateurs européens ne peuvent souvent pas accéder aux œuvres hébergées sur les plateformes d’autres États membres ou américaines. L’harmonisation du cadre législatif européen devra donc permettre la mise en place de solutions plus attrayantes pour un public qui, avec la généralisation du piratage, a pris l’habitude de tout avoir sans attendre.

En attendant, les États s’attachent au soutien de la création. A l’instar de la France, les pays avec une forte industrie cinématographique tentent alors de parvenir à un partage équilibré des recettes du numérique pour soutenir la production des films. La France est emblématique d’une volonté forte de soutien à l’industrie du film. Un système original de fiscalité du financement des films lui permet d’exister et de rayonner. Mais ces dernières années, il a été gravement mis à mal…
Publiée le 15/05/2012 à 09:22