Interview de l'anthropologue Jonathan Chibois

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Utilisation des réseaux sociaux

Jonathan Chibois est anthropologue (IIAC-LAIOS), et rédige actuellement une thèse sur la transition vers le numérique du travail parlementaire à l'Assemblée nationale. Il a accepté de répondre à nos questions portant sur l'influence d'Internet vis-à-vis du travail des députés. Tout comme avec le sociologue Dominique Cardon ou le député Olivier Dussopt, nous sommes revenus avec lui sur plusieurs sujets d’actualité de ces derniers mois : l’utilisation des réseaux sociaux au sein de l’Assemblée nationale, la remise en cause des indicateurs du site NosDéputés.fr par le ministre Vidalies, et le lancement d’un site Internet (Parlement & Citoyens) visant à associer les internautes à l’élaboration de propositions de loi portées par des députés.

 

Auteur du blog de recherche LASPIC | Carnet, vous pourrez lire plus de billets de ce chercheur à cette adresse (lien).


Les députés sont ils de grands utilisateurs d’Internet ?


L’arrivée massive d’Internet est très récente chez les députés. Il y a une vraie évolution sur les trois dernières législatures. On peut dire que la douzième était celle de l'expérimentation par une poignée d'entre eux, la treizième celle de la découverte à grande échelle (avec GNU/Linux), et l'actuelle est celle de l'adoption effective. Tous les députés utilisent maintenant Internet au sens large : au minimum ils ne peuvent faire sans les emails et l'intranet qui sont des outils incontournables en interne à l'Assemblée nationale. Mais rares sont ceux qui se limitent à si peu. Par exemple, chez ceux qui font sans cesse l'aller-retour entre leur circonscription et Paris, les systèmes d'agenda partagés et de travail collaboratif sont souvent très appréciés.

Aussi, d'un point de vue d'exposition médiatique, il est très répandu d’avoir son propre site Web ou blog. Il est désormais inconcevable qu’un député n’ait pas une vitrine sur Internet. Bien souvent ce n’est pas mis à jour, ce sont souvent des restes d’une ancienne campagne électorale, mais il n’empêche que si l’on tape le nom du député, on trouvera sa propre vitrine ! Le député aura donc fait à un moment donné l’effort d’exister sur Internet. De ce point de vue là, les députés ont une conscience, même partielle, de ce que cet outil a d'incontournable.

assemblée nationale blog députés

On a beaucoup entendu parler ces derniers temps de l’utilisation des réseaux sociaux par les députés, notamment lors des débats autour du projet de loi sur le mariage pour tous. Quel regard portez-vous sur l’utilisation actuelle des réseaux sociaux par les élus du Palais Bourbon ?


Au moins, on peut dire que tous les députés savent que cela existe ! Ils ont une idée de ce qu'il s'y passe, ce qui n'était pas le cas lors du début de la dernière législature. Les réseaux sociaux sont des outils encore récents (2004 pour Facebook, 2006 pour Twitter), qui sont aujourd’hui rentrés sinon dans les mœurs ou au moins dans les mentalités. Il y a un peu plus de la moitié des députés actuels qui sont sur Twitter, ce qui est beaucoup. Mais combien l’utilisent, et combien le font sans avoir à passer par un collaborateur ? C’est difficile à déterminer... Personnellement, je pense que les députés qui twittent effectivement doivent être moins d'une cinquantaine.

Facebook est beaucoup plus dans l’état d’esprit des députés. Ça leur permet à la fois d’avoir une vitrine et de diffuser des « informations » de type « venez me voir », « regardez le projet que j’ai déposé »... Facebook touche les gens dans leur vie quotidienne, contrairement à Twitter qui est dans la logique du flux, de l'instantané et de l'actualité brûlante. Facebook est aussi un outil bien réparti entre les différents publics (jeunes et moins jeunes, etc.), et qui est très ancré dans le local, ce qui est important pour les députés. Facebook est donc un outil qu’ils se sont mieux approprié.

Il ne faut pas oublier que le député n’existe que par et pour ses électeurs ; et que son objectif, au-delà de son mandat politique, c’est d’être réélu. Il faut donc voir l’utilisation des réseaux sociaux sous cet angle : que ce soit Twitter ou Facebook, l’utilisation des réseaux sociaux répond surtout à un besoin de communiquer sur leur activités.

Quel est l’impact des réseaux sociaux sur le travail parlementaire des députés ?


Pour moi, il est assez clair qu'il n’y en a pas ! Rien n'a changé fondamentalement, le souci de communication à l'égard de  leur électorat a toujours été là, certes dans une moindre ampleur, de même que leur rôle fondamental de médiateur. Les réseaux sociaux n'ont rien apporté de ce point de vue là, par contre certaines logiques ont été nettement prolongées. En particulier, les réseaux sociaux sont vus comme de formidables accélérateurs et amplificateurs de la circulation de l'information. Pour eux, qui doivent être toujours au bon moment, au bon endroit, avec les bons contacts, et les bonnes informations, ces outils ont de plus en plus de succès.

Mais l'outil qui a été le plus révolutionnaire de ce point de vue durant ces quinze dernières années, c'est le smartphone. Être joignable partout et tout le temps, avoir l'ensemble de ses documents à portée de main, l'ensemble de ses contacts, de son agenda dans la poche... a apporté un véritable bénéfice. On pourrait aussi évoquer l'usage frénétique que font certains parlementaires des SMS...

Que pensez-vous de l'utilisation de Twitter par les députés qui siègent dans l'hémicycle, comme on a pu le voir lors des débats autour du mariage pour tous ?


C'est une question qui n'est pas simple ! D'un côté, la présence active des députés sur Twitter joue dans le sens d'une ouverture du travail législatif au regards extérieurs. Ça semble aller dans le sens d'un regain d'intérêt citoyen pour la chose parlementaire, ce qui est plutôt bon pour la démocratie. En même temps, il faut rappeler qu'à la Révolution, le fonctionnement de l'hémicycle a été pensé de façon à ce que les débats qui s'y déroulent soient hors de toute tentative d’influence. L’idée était que les lobbys ne puissent pas jouer de leur persuasion aux moments où les textes étaient débattus et la loi votée. Les députés devaient être libres de pouvoir voter en leur âme et conscience.

Ça, c’est la théorie ! En pratique, c'est très compliqué à mettre en œuvre et à surveiller. On n'a jamais pu empêcher les députés de communiquer avec leurs collaborateurs, qui eux pouvaient tout à fait transmettre des instructions. Il était toujours possible pour le député de sortir ponctuellement de l'hémicycle pour téléphoner. C'était certes long et fastidieux - donc compliqué et dissuasif - alors qu'aujourd'hui les députés communiquent directement avec l'extérieur grâce au Wi-Fi ou à la 3G, sans délais et sans relais. Les réseaux sociaux n'y sont pour rien, un échange d'emails suffit amplement.

Ce qui se passe de nouveau avec Twitter, c'est l'effet « discussion collective ». Jusqu'à présent, l’hémicycle était à l'image d’une chambre où les débats se déroulaient de façon régulée dans un huit-clos quasi hermétique. Le public et les caméras pouvaient observer en silence, les députés n'avaient donc aucun retour des réactions suscitées par leurs débats. Durant les débats autour du mariage pour tous, on a concrètement vu apparaître un second lieu de débats, qui ressemblait plus à une arène, où autour de la scène centrale la foule pouvait encourager et/ou invectiver. Et ça les députés qui étaient sur Twitter l’ont ressenti et en ont joué. Cet effet spectacle a exacerbé certaines personnalités, ce qui a eu les effets que l'on connaît dans le déroulement du débat officiel.

Alors après, est-ce que ça a changé les négociations autour de la loi ? Je ne pense pas.

twitter assemblée

Quelle est alors votre opinion sur cette proposition des députés Darmanin et Larrivé, qui souhaitent que les députés s'engagent « à ne pas s'exprimer sur les réseaux sociaux » lorsqu'ils siègent au sein de l'hémicycle ou des commissions ?

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette proposition. Le plus surprenant, c'est que les auteurs ne se positionnent pas sur la question centrale de l'ouverture de l'hémicycle aux réactions citoyennes. Ils avancent de leur côté un autre argument : selon eux, les réseaux sociaux engendreraient chez leurs collègues un manque d'attention et de concentration, ce qui remettrait en question la bonne qualité des travaux parlementaires. Précisément, le problème qu'ils voient dans l'utilisation des réseaux sociaux, ce n'est pas les possibles influences que les députés peuvent potentiellement subir, mais surtout le déplacement du débat dans un espace qui n'est pas régi par les règles du débat parlementaire, donc non-démocratique. Cette argumentation est très discutable : participer aux débats sur un autre support, est-ce vraiment sortir du débat ?

Je crois en fait que le véritable message est à lire entre les lignes, et qu'il est bien plus anecdotique. Je pense que cette proposition exprime ici une frustration de l'opposition face à une majorité qui n'est jamais entrée dans ce débat sur le mariage pour tous. La stratégie de la majorité était classique, il s'agissait de faciliter l'adoption du projet en n'émettant aucune voix discordante et en faisant preuve d'unité. Pourtant, sur un sujet de société aussi peu consensuel, les députés de la majorité avaient beaucoup de choses à exprimer. Twitter a fourni ce lieu de débat non-officiel, ce qui leur a fourni une forme d'échappatoire, leur permettant de prendre personnellement position face à ce projet de loi. Je crois donc que cet épisode n'est significatif, ni de ce que Darmanin et Larrivé pensent des réseaux sociaux, ni de ce que cela préfigure au sujet de leur utilisation dans l'hémicycle. Cela ressemble davantage à une manœuvre politicienne où, pour déstabiliser l'adversaire, on l'accuse d'une pratique abusive.

Au final, qu’est-ce qu’ont alors changé les réseaux sociaux sur les députés ?

La façon de faire, de penser, de s’organiser... être député c’est être en réseau. Et ça, ce ne sont pas les réseaux sociaux qui l’ont fait. Être député, c’est être au centre d’un réseau de nombreux acteurs : citoyens, chefs d’entreprises, administrations... L’élu est là pour faire en sorte que tout le monde s’entende... C’est un médiateur avant d'être un législateur. Il est un relais entre le national et le local, et aussi entre les différents acteurs de sa circonscription. L’arrivée des réseaux sociaux n’a rien changé de ce point de vue là. Auparavant, ce n’était pas les mêmes outils, mais c’était la même façon de faire.

Il n’y a donc pas eu de rupture ?

Je suis convaincu que non. Il n’y a pas de rupture, mais il y a des approfondissements de certaines logiques et de certaines façons de faire. À l’exception toutefois de ce qu’il se passe avec Twitter dans l'hémicycle. Cette histoire a posé de vrais problèmes du côté du droit parlementaire : l'hémicycle a cessé d'un coup d'être un lieu de débat hors du monde, ce pourquoi il avait pourtant été conçu. Que la chambre devienne une arène, c'est véritablement un des piliers de notre démocratie qui est ici mis en question. Mais du point de vue de l’activité des députés pris individuellement, il n’y a pas de rupture.


Et pour l’avenir ?

Je n'en vois pas. Par contre, une inconnue pour sûr est la manière dont l’Assemblée nationale va se convertir à l’Open Data, sachant qu’elle n’est pas du tout obligée de le faire. Comme je l'ai déjà dit, les valeurs de transparence que véhicule l'Open Data posent véritablement problème aux députés, même s'ils sont eux-mêmes convaincus de l'importance de communiquer sur leurs activités. Les députés ont un vrai besoin de contrôler au plus près les informations qui les concernent. De cela dépend leur crédibilité et donc leur pouvoir politique. On verra si l'Assemblée nationale décide de suivre cette voie, et si oui, le compromis qu'elle choisira sera intéressant à analyser.

par Xavier Berne Publiée le 23/03/2013 à 03:28