Interview du sociologue Dominique Cardon

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NosDéputés.fr et initiative Parlement & Citoyens

Au cours des derniers mois, il fut question à plusieurs reprises de l’impact d’Internet et des nouvelles technologies sur le travail des députés : utilisation des réseaux sociaux au sein de l’Assemblée nationale, le ministre Alain Vidalies a remis en cause les indicateurs du site NosDéputés.fr, un site Internet (Parlement & Citoyens) a été inaguré afin d’associer les internautes à l’élaboration des propositions de loi portées par certains députés, etc. Une problématique émergeait à nos yeux de ces différents sujets d’actualité : quelle influence Internet a-t-il sur l’activité des députés ?

 

Afin de prendre un peu de recul sur cette question, nous avons interrogé différents acteurs à même d’y répondre : un député, deux chercheurs, l’association Regards Citoyens... Nous commençons donc par vous proposer aujourd’hui l’interview du sociologue Dominique Cardon, qui aborde l’ensemble des thèmes évoqués précédemment. Auteur de « La démocratie internet. Promesses et limites », Dominique Cardon est actuellement chercheur au sein du Laboratoire des usages SENSE d'Orange Labs, mais aussi membre du Comité de la Prospective de la CNIL.

 


Cet été, le ministre Vidalies a déclaré que le site NosDéputés avait « des effets dangereux voire pernicieux sur le travail parlementaire ». Comment avez-vous réagi lorsque vous avez eu vent de cette critique ?


Sa critique n’était pas frontale. C’est une critique plutôt intelligente. Alain Vidalies n’est pas hostile à Regards Citoyens, mais en revanche, il pointe quelque chose d’original, qui est le propre de toutes les métriques : dès lors qu’on installe un compteur dans un univers social, les acteurs de cet univers vont agir en fonction de la métrique s’ils jugent que celle-ci a de l’importance.

 

En raison de sa seule existence, NosDéputés.fr exerce des effets sur le comportement des parlementaires, qui vont essayer d’améliorer leur score de la même manière que les sites Web essaient d’améliorer leur référencement, que les praticiens des réseaux sociaux veulent augmenter leur score d’influence, etc. Dès qu’il y a une métrique, il y a aussi un effet qu’on appelle « réflexif » des métriques sur les comportements des individus. Il est assez logique que les parlementaires discutent de la manière dont ils sont objectivés, qu’ils critiquent le fait que l’on mesure tel aspect de leur activité au détriment de tel autre.

 

Cette critique pourrait devenir un moyen de discuter avec les fabricants de ces métriques (que sont Regards Citoyens, mais que pourraient être d’autres) de ce que sont les bons indicateurs de l’activité parlementaire, tant pour les députés que pour les citoyens. De ce point de vue, discuter non pas de « Faut-il ouvrir ou non les données ? », mais de « Comment faut-il représenter les données que l’on a ouvertes ? » devient une forme assez intéressante du dialogue que les citoyens peuvent aussi avoir avec les députés.

 

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 Pensez-vous que ces effets pervers soient réellement avérés dans les faits ?


Il faudrait faire une enquête pour savoir ce qu’il en est réellement. En rendant publiques leurs activités, les députés perdent une partie de leur autonomie à définir eux-mêmes ce qu’est l’activité parlementaire. Les citoyens projettent vers eux leur définition de ce qu’est un bon député. Entre populisme (les députés doivent être en séance plénière) et arrogance professionnelle (les citoyens ne peuvent pas comprendre la réalité de notre travail), il doit bien y avoir un moyen de s’accorder sur le choix des données d’activité qui doivent concentrer l’attention. Je pense que c’est comme ça qu’il faut essayer d’entendre la critique d’Alain Vidalies : essayer de voir comment mieux valoriser un certain nombre d’activités parlementaires et mieux les représenter dans les métriques.

 

Considérez-vous que ce phénomène de métrique soit quelque chose véritablement nouveau, étant donné que les députés pouvaient déjà être tentés de se mettre en valeur bien avant l’arrivée d’Internet, par exemple grâce aux séances de questions diffusées à la télévision ?


Oui, c’est un mouvement qui prolonge la médiatisation de la séance de question. Mais avec NosDéputés.fr, on entre sans doute plus profondément dans l’activité parlementaire. Il ne s’agit pas ici d’une simple logique de communication dans laquelle les députés se signalent à leurs électeurs, mais ils montrent aussi qu’ils font le boulot. Ce n’est pas pareil de montrer qu’on est assis sur les bancs et dénombrer le nombre d’interventions en commission.

 

Ce qui est en jeu c’est de mieux partager entre les citoyens et les députés les critères d’objectivation de ce que les citoyens et les députés entendent comme l’activité parlementaire légitime : poser des questions, être en commission, être en plénière, dans leur circonscription ? Il y a beaucoup de calculs et de représentations qui sont désormais rendus possible par Regards Citoyens. Mais peut-être que NosDéputés.fr ne produit pas les meilleures représentations pour inciter les parlementaires à être de meilleurs parlementaires. Dans ce sens là, la critique d’Alain Vidalies pourrait inciter à mettre les données différemment, les représenter autrement. C’est la logique même des données ouvertes : la question démocratique n’est pas de libérer les données pour les libérer, mais de les libérer pour que des interprétations différentes et concurrentes puissent en être faites.

 

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Initiative Parlement & Citoyens 

La plateforme Parlement & Citoyens, qui associe les internautes à l’élaboration d’une proposition de loi d'un député, a été inaugurée le mois dernier. Quels peuvent être selon vous les apports de ce type d’initiative ?


La tentative de Parlement & Citoyens consiste à établir une courroie de transmission numérique entre les citoyens, les lobbies, les thinks tanks...et les parlementaires. Il s’agit d’ouvrir un espace qui soit un lieu d’examen, d’enquête, et du coup de co-fabrication de la loi. Est-ce que c’est possible ? Est-ce que l’expérience islandaise est réaliste dans un grand pays ? C’est toujours intéressant d’expérimenter ! 

 

parlement & citoyens

Derrière tout ça, il y a une dimension un peu utopique, mais aussi une dynamique sociologique qui est une attente de démocratie plus continue dans laquelle les citoyens et les électeurs ne se retrouvent pas seulement tous les 5 ans pour voter. Il y a une demande de démocratie plus directe face à la démocratie du mandat représentatif traditionnel. Le risque cependant est que, ne s’appuyant pas sur la forme représentative de l’élection, ces dispositifs accueillent des lobbies, des clans ou des cabbales et qu’ils soient débordés par des minorités agissantes. Il faut expérimenter pour voir. Ce qui me semble de toute façon important, c’est l’enrichissement de l’espace public grâce à la conversation numérique. Si cela peut ensuite converger vers l’espace parlementaire est une autre histoire...

par Xavier Berne Publiée le 09/03/2013 à 00:50