Édito : jeux vidéo, Internet, entre dépendance et pathologie

Ou l'art de l'abus du mot dépendance 100

Très vite, dès lors que quelqu'un a le « malheur » de travailler sur ordinateur ou de jouer plus de cinq minutes, certains n'hésitent pas à qualifier cette personne de geek (une insulte à leurs yeux), sous-entendant « geek associal ne sortant jamais de chez lui ». S'il s'agit d'une exagération pour la plupart des personnes concernées, pour une ultra minorité, la situation est dramatique. La presse nous relaie d'ailleurs assez régulièrement les cas les plus extrêmes.

Reportage de France 2 datant d'il y a plus de six ans.

Quand les morts font les gros titres

Un Sud-Coréen de 28 ans est mort d'épuisement après avoir joué pendant 49 heures à des jeux vidéo (Nouvel Obs, 2005). L'histoire invraisemblable d'un meurtre pour une épée virtuelle (Xbox Mag, 2005). Vietnamese Kid kills woman to play online (Megagames, 2007). Un adolescent tue sa mère pour un jeu vidéo confisqué (PSP Gen, 2008). Accros à Internet, des parents laissent mourir de faim leur bébé (20 Minutes, 2010). Tuerie de Toulouse : Cheminade pointe les jeux vidéo violents (Le Parisien, 2012). Mort après 23 heures de World Of Warcraft (Spi0n, 2012). Mort après 40h de Diablo III (Korben, 2012).

Les cas de décès et de meurtres sont de très loin les plus relayés par la presse spécialisée et généraliste. Cela fait un beau titre et de l'audience facile (quid des tueurs de Denver ?). La plupart des cas viennent d'Asie, principalement de Corée du Sud, de Taiwan et de Chine, ainsi que des États-Unis. Les cas européens semblent plus rares, ou tout du moins moins exposés par la presse, ce qui ne signifie pas qu'ils n'existent pas. Outre les meurtres et les décès, plusieurs blessés sont aussi à déplorer. N'oublions pas surtout la sédentarisation extrême de certaines personnes, aux conséquences parfois dramatiques sans que cela n'atteigne le décès d'un individu.

Quoi qu'il en soit, ce type de cas reste assez rare, même si cela suffit à alimenter et véhiculer la légende du joueur associal et même dangereux, autant pour lui-même que pour les autres. Il est toutefois intéressant de noter que si la dépendance aux jeux vidéo (et/ou à Internet) est quasi systématiquement exploitée par les avocats des personnes concernées par un meurtre ou un homicide involontaire (afin de lui éviter la peine maximale), dans la réalité, la situation du bouc émissaire est parfois utilisée.

Addiction ou pathologie ?

Interrogé par notre confrère Internet Actu, Yann Leroux, psychanalyste qui estime qu'il n'y a pas d'addication aux jeux vidéo (contrairement aux drogues), explique ainsi que le suicide de Shawn Woolley il y a onze ans devant son écran connecté à Everquest a immédiatement été causé par le fameux jeu en ligne à en croire la presse. « Pourtant, quand on regarde en détail l’histoire du jeune homme, on constate qu’il avait des antécédents et des difficultés psychologiques profondes qui l’avaient poussé notamment à quitter son travail », ceci bien avant qu'il ne s'adonne aux jeux vidéo.


Et bien d'autres cas similaires existent, où les jeux vidéo (ou internet) sont utilisés comme « explication », comme s'ils étaient les causes du problème, alors qu'ils sont soit extérieurs audit problème, soit ils en sont seulement le déclencheur. Globalement, la théorie de Yann Leroux est qu'une passion, quelle qu'elle soit (jeux vidéo, travail, sport, etc.) ne peut être reliée à une addication ou à une dépendance au même titre qu'une drogue.


Interview du docteur Benoit Virole par l'agence Mediavor, en droite ligne de Yann Leroux.


« Le problème de la notion d’addiction appliquée aux jeux vidéo est qu’on cristallise un trouble de la dépendance et qu’on apporte, sur un plateau, une explication facile, liée à un objet externe, séducteur et terrible, qui plongerait la personne dans des difficultés sociales et personnelles. (...) D’un côté, l’objet sert un enfermement, un refus, permettant de délaisser son environnement proche, de l’autre, il créé une ouverture. Les conjoints voient bien que le temps passé sur les jeux est un investissement qui se fait à leur détriment… Quand on passe du temps avec une machine, le plus souvent, ce n’est pas la machine qui est en cause. »

Cela ne signifie pas pour autant que ce psychanalyste a raison et que tous les autres ont tort. Néanmoins, sa théorie reste intéressante. Yann Leroux, plutôt que de dépendance, préfère ainsi parler de pathologie pour les cas les plus extrêmes, que ce soit ceux qui vont jusqu'au meurtre ou ceux qui jouent au point de ne plus travailler. « Si quelqu’un passe autant de temps à faire quelque chose, c’est assurément qu’il creuse une question non éclaircie » résume le psychanalyste. 

Faute de mieux

Mon avis, totalement personnel et basé uniquement sur ma propre expérience, sur les personnes jouant ou surfant plus que de façon raisonnable (point déjà très subjectif), est que la plupart d'entre elles le font pour combler un vide. Les autres façons de combler ce  dernier leur semblent fades et inintéressantes, pour ne pas dire décevantes, notamment du fait de la médiocrité des gens qui les entourrent, incapables de comprendre quoi que ce soit, blindés d'a-priori et aux discussions sans intérêt.

Jouer ou surfer ne fait de mal à personne (sauf cas extrêmes) et cette occupation est bien plus stimulante que de rester avachi devant la télévision afin de remplir son temps de cerveau disponible. Il est certain qu'avoir d'autres occupations comme du sport, des sorties, de la lecture, etc. réparties de manière équitable est  préférable à long terme. Il est toutefois intéressant de noter que si quelqu'un travaille, lit ou fait du sport plus que de raison, personne ne le lui repprochera vraiment, tout juste du bout des lèvres. Jouez quelques heures, et on vous traitera déjà de malade, de dépendant, de drogué, etc.

Ce qui compte, c'est bien la finalité. Rester enfermer quelques jours, semaines ou même mois pour « vivre sa passion » ne peut faire de mal. Ne pas sortir de chez soi durant 15 ans est déjà plus problématique. Tout est affaire de proportion, d'équilibre, d'harmonie. C'est peut-être bâteau, mais le plus important reste d'être heureux, et, si ce n'est pas le cas, de se rendre justement compte de l'erreur de trajectoire. L'avis des autres, au final, on s'en contrebalance, tant il est 99 fois sur 100 grotesque et inconsistant.

Publiée le 21/07/2012 à 09:42
Nil Sanyas

Journaliste, éditorialiste, créateur des LIDD. Essentiellement présent sur Google+.

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