Les précisions de l'auteur de la lettre ouverte aux « poules mouillées » du Net

Chicken run, le making of 70
Lundi, nous revenions sur une lettre ouverte rédigée par Sean Bouchard (et consultable ici), dans laquelle ce responsable d’un label indépendant bordelais interpellait un internaute ayant mis à disposition un lien de téléchargement direct vers l’album d’un des groupes qu’il produit. Contacté par PC INpact, ce passionné de musique a répondu à nos questions, apportant ainsi de plus amples précisions sur sa démarche et la portée de son geste.

talitres lettre ouvert

PCi : Quel fut le contexte d’écriture de cette lettre ouverte ?

Je dirige le label indépendant Talitres depuis sa fondation, en 2001. Je suis tout à fait conscient de cette multitude de liens de téléchargements illégaux qui traînent sur Internet, proposés sur différentes plateformes comme Rapidshare via des blogs ou des forums. Tous les albums de Talitres ont été disponibles sur Internet illégalement avant même la sortie du disque, par différents biais ou pour différentes raisons.

Le jour la sortie de l’album du groupe estonien en question, Ewert and the two dragons, je suis tombé sur ce site, fin janvier. J’ai considéré à l’époque que c’était un petit peu fort que la personne qui propose le lien vers cet album s’appelle « poule mouillée ».

J’ai ensuite mis de nombreuses semaines avant d’écrire une news, je voulais essayer d’aller un peu plus loin et d’écrire un texte différent de ce que l’on voit habituellement sur Internet. Tout ça m’a pris un certain temps, a été assez réfléchi. Ça a mûri assez longuement, jusqu’à que j’ai envie de le faire le jour de la Fête de la musique, jeudi dernier.

Quels étaient vos espoirs lorsque vous avez décidé de publier ce texte ?

D’une part j’espérais que les gens puissent connaître un peu plus le label, même si je n’en dis pas forcément beaucoup dans cette lettre. L’internaute qui lit ça ne connaitra pas grand chose au fonctionnement interne d’un label indépendant, aux joies et aux difficultés de ce fonctionnement, etc. Mais, quelque part, je trouvais important que l’internaute plus ou moins fidèle au label connaisse un peu plus mon point de vue, notamment sur le téléchargement illégal, dire aussi clairement que j’étais contre Hadopi. Je pense que bien malheureusement, ce n’est pas encore assez dit par les maisons de disques, même si ça a été dit par un certain nombre d’artistes. C’est une position politique qui est à mon sens relativement importante.

Je demande une certaine responsabilisation des « pirates » ou des personnes qui postent ces liens sur Internet. Malheureusement, je ne pense pas que ce soit une lettre balancée un jeudi soir du mois de juin qui va changer la donne. J’adorerais que les gens puissent raisonner de façon différente, et à un moment donné citer un peu plus le label, le site de l’artiste, les dates de tournée, ce serait formidable. Mais très sincèrement, je pense que ça va prendre du temps si j’espère avoir quelques changements là-dessus, aussi minimes soient-ils.

Après, si j’ai réussi à faire changer des choses grâce à cette lettre ouverte, j’en suis pleinement ravi. Malgré tout, j’ai toujours le sentiment que l’essentiel reste l’artiste, le respect que l’on porte à l’œuvre, même si ça peut paraître totalement « tarte à la crème », et ça l’est surement pour un certain nombre de personnes qui ne se reconnaissent pas du tout dans ce discours là. Je considère que les bienfaits de la crise que connaît l’industrie musicale depuis maintenant de nombreuses années, c’est la nécessité pour un certain nombre de labels indépendants de se recentrer sur l’artistique. C’est l’exigence dont je parlais dans la lettre, cette volonté d’être exigeant par rapport aux signatures de Talitres, même si j’ai très probablement moi aussi fait des erreurs.

Je suis quand même aussi conscient que la plupart des gens qui piratent sont aussi des passionnés de musique. On n’est plus comme il y a quelques années dans l’idée d’entasser des mp3 dans un disque dur comme on pourrait entasser des pommes dans une caisse. Si le téléchargement illégal a baissé ces dernières années, ce n’est pas du tout parce qu’Hadopi a été mise en place, c’est parce que d’une part les gens écoutent la musique de manière différente (le streaming a totalement décollé depuis 2010 grâce à Spotify et Deezer), et aussi parce que les gens écoutent moins de musique. Il faut aussi être réaliste là dessus : s’il y a des chutes de ventes, ce n’est pas simplement parce que les gens ont accès à la gratuité ou au streaming, c’est aussi parce qu’ils sont aussi archi-sollicités, par des DVD, des abonnements comme celui d’un téléphone portable,... C’est important que l’internaute lambda qui s’intéresse à ces questions là puisse avoir des réponses, trouver des arguments qui souvent ne sont pas dévoilés. 

Que répondez-vous à ceux qui vous suspectent d’avoir voulu monter une opération de communication ?

Je suis assez surpris. Je ne vois pas trop ça comme un coup de pub, mais plutôt comme un moyen de faire comprendre aux internautes et aux médias qu’à l’heure actuelle, un label indépendant est porté à bout de bras. Talitres fonctionne par exemple avec un statut associatif, il n’y a donc pas d’enrichissement personnel derrière. Après, je pensais que c’était assez naturel et important de montrer aux fans, à l’internaute, à l’acheteur éventuel que les signatures sont réfléchies.

Je l’ai aussi fait parce que je ne me reconnais vraiment pas dans les discours qui émanent des communiqués de presse du Midem, des majors, de l’IFPI, de certaines unions de producteurs... Je trouvais ça important de montrer à la presse et aux radios ce qui se trame derrière.

Avez-vous eu des retours suite à la publication de votre lettre ouverte ?

Oui, j’ai eu des retours à la fois de personnes qui étaient très agacées par ma lettre, ainsi que quelques mails d’encouragement. Certains internautes l’ont pris personnellement et y ont vu des insultes ; d’autres, des manipulations ou un coup de publicité détournée. Franchement, je n’ai pas l’impression que ce soit le cas. J’ai reçu un certain nombre de messages d’encouragements, à la fois d’artistes, d’acheteurs, d’autres labels indépendants... Je crois que ce qui leur a plu dans ma lettre, c’est qu’à un moment donné il y a un côté assez personnel.

Mon seul regret pour l’instant est de ne pas avoir fait de version anglaise, car le label est aussi orienté à l’international, et j’aimerais bien que les internautes étrangers qui suivent aussi le label soient aussi conscients de ces choses là.

Merci Sean Bouchard.
Par Xavier Berne Publiée le 27/06/2012 à 09:28
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