Comment Aurélie Filippetti s’est fait doubler sur Hadopi

Shadow pôle culture 94
Mediapart raconte dans un passionnant article « l’histoire secrète du programme culturel du candidat Hollande ». Le site s’est procuré des mains de Juan Branco, l’ancien collaborateur de campagne d’Aurélie Filippetti, les documents de synthèse en vue de la présidentielle. Un précieux programme de travail qui décrit toute la vision d’ensemble du dispositif, de Hadopi à la copie privée, en passant par le financement des chaines publiques ou des futures aides fiscales.

Juan Branco a été abandonné par Aurélie Filippetti, alors que celle-ci préparait son accession au poste de ministre de la Culture. Vengeance ? Pour celui qui fut créateur de la plateforme Création Public et Internet, cette publication est surtout « importante parce qu’elle permet aux citoyens de se saisir de ce projet, de l’adapter s’ils le veulent, plutôt que ces questions soient réglées en privé par des groupements d’intérêts. »

La partie Hadopi cristallise l’attention et explique la lente déliquescence des discours. En mars 2012, le texte de synthèse prévoit encore et toujours l’abrogation d’Hadopi. « La priorité était d’arrêter de pénaliser les usagers. Mais cela ne tient que si on donne un certain nombre de gages aux sociétés d’auteurs, ce qui veut dire être plus sévère avec tous ceux qui vont volontairement enfreindre la loi »

programme culturel aurélie filippetti

Pour rassurer les ayants droit, la carotte et le bâton.

D’un côté, le document prévoit l’accélération et la facilitation de la lutte contre le streaming illégal, des mesures plus musclées contre la violation du droit moral et la contrefaçon commerciale, sans oublier la renégociation des accords internationaux (ces accords ne sont malheureusement pas listés).

Côté carotte, l’équipe enchaîne les taxes : des taxes sur les activités en ligne (Amazon, Google, etc.), une refonte de la copie privée avec une extension au cloud, une participation accrue des plateformes au préfinancement de l’audiovisuel. Gain net espéré ? « Entre 10 et 100 millions d’euros ». Ce n’est pas tout. Le texte prévoit aussi une contribution créative et/ou une taxation des FAI, sans oublier une extension de la redevance aux résidences secondaires. Là, c’est de l’or en barre : « plus de 100 millions d’euros espérés ». Le sacrifice d’Hadopi ne devait pas être gratuit.

recettes culture françois hollande

Les discussions s’enchaînent. L’équipe de Filippetti auditionne plus d’une centaine de lobbys, ceux de la culture sont en masse, mais il y a également ceux de l’industrie, en passant par les représentants des consommateurs et même Philippe Aigrain, cofondateur de La Quadrature du Net, qui avait participé à la plateforme Création Public et Internet de Juan Branco.

Médiapart raconte qu’en coulisse, l’équipe d’Aurélie Filippetti a frôlé « la paix sur le dossier Hadopi, qui empoisonne depuis trois ans le débat culturel ». Frôler la paix ? « En février, l'équipe de campagne reçoit la société d’auteurs la plus visible, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et son tonitruant directeur général Pascal Rogard, grand zélateur de la loi Hadopi. Elle lui expose son programme général pour la culture. « Rogard nous a dit, en substance : on a compris que vous avez compris, que vous n’allez pas faire n’importe quoi, on est très content des positions que vous prenez sur Al-Jazeera (soumettre la chaîne qatarie aux mêmes obligations que Canal Plus pour le financement du cinéma), sur la chronologie des médias (conserver le principe en réduisant les durées pour s’adapter aux pratiques culturelles contemporaines). On peut discuter, on ne vous ennuiera plus avec Hadopi, on passe à autre chose. » »

Le démenti de Pascal Rogard

Contacté aujourd'hui, Pascal Rogard conteste en bloc : « J’apporte un démenti formel ! Ce n’est pas ma position, ni celle des réalisateurs, c’est n’importe quoi ! S’il est vrai que nous avons parlé d’Al-Jazeera, mais nous n’avons jamais eu le moindre accord sur un renoncement à la réponse graduée. C’est totalement faux. Si nous avions voulu passer un tel accord secret, il aurait été passé avec le niveau au-dessus, celui du candidat. C’est le b.a.ba de la politique ! Hollande a toujours eu sur ces questions-là des positions très modérées. Mediapart ne m’a pas contacté pour vérifier ces propos ».

Rogard poursuit cependant : « la vérité, nous pensions que dans la campagne moins on parlait d’Hadopi, mieux on se portait. Cela ne veut pas dire que nous abandonnions ! Je n’ai jamais renié Hadopi et toujours dit qu’il fallait discuter calmement de ses effets sur la base d’un bilan »

La Tribune du Monde

Vrai, faux, rapport de force, stratégie, manipulation... Si un recul a été perçu dans les yeux de Filippetti, on imagine sans mal la satisfaction d’autant que lorsqu’on évoque l’histoire d’Hadopi, Pascal Rogard se présente sans rougir comme l’un des inventeurs du texte (voir cet historique).

Problème, le 2 mars, l’équipe est doublée ! Le Monde publie une tribune signée François Hollande qui s'avère être rédigée par un « shadow pôle culture », pour reprendre l’expression de Juan Branco. Dans cette tribune, le PS ne promet plus la suppression ou le remplacement d’Hadopi, mais une Hadopi « repensée ».

Juan Branco, chez Mediapart : « On comprend alors, mais très tard que le shadow pôle culture existe. Officiellement, il ne s’agit que d’un comité de soutien du candidat, rattaché à Manuel Valls, avec Pierre Bergé, Jérôme Clément et la conseillère en communication de Valérie Trierweiler, Nathalie Mercier ». Face à cet affront, Aurélie Filippetti aurait pu démissionner, mais elle choisit le silence, oubliant les paroles du passé.

Quelques semaines plus tard, elle est nommée ministre. Sylvie Hubac, ancienne présidente du CSPLA où siègent tous les ayants droit, rejoint François Hollande. Elle est accompagnée de David Kessler, lequel a la rémunération des auteurs pour priorité plus que la fin d’Hadopi. Mediapart indique encore que pour les préparatifs du futur acte 2 de l’exception culturelle, le nom de Pierre Lescure sera poussé par l'ARP, le syndicat des auteurs, réalisateurs et producteurs, proche de la SACD…

Jacques Toubon Nicolas Seydoux Pascal Rogard

Pour finir, en plus de l'article de Mediapart, on pourra relire utilement l’article d'Owni qui avait révélé comment l'industrie du cinéma était intervenue pour cette nouvelle stratégie de campagne du candidat, peu avant la tribune dans Le Monde…
Publiée le 07/06/2012 à 12:09
Marc Rees

Journaliste, rédacteur en chef

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