Tribune : et ainsi tourne la roue des Pirates

Un trait de Ploum 52
Nous publions ci-dessous une tribune de Lionel Dricot, blogueur connu sous le pseudonyme de @Ploum (ploum.net) et accessoirement pirate belge. Cet ingénieur en informatique, passionné de libre, est également "capitaine" de la section Brabant-Wallon du Parti Pirate. De son galion, en quelques lignes claires, il esquisse les fondamentaux de ce mouvement, pépinière, selon lui, de la démocratie du troisième millénaire. (M.R.)

"Die Piratenpartei auf der Demo Demo Freiheit statt Angst" par humanoid23

Suite à ses récents succès en Allemagne, où certains sondages le donnent comme la troisième force politique du pays, le Parti Pirate fait beaucoup parler de lui. Mais comment considérer sérieusement un parti qui est né sur le désir de télécharger de la musique et qui, à première vue, n'est qu'un parti de défense des droits des internautes ?

En fait, pour prendre une analogie, réduire le parti Pirate au téléchargement reviendrait à considérer que les partis écologistes ne cherchent qu'à protéger les pandas d'Asie.

Précisons tout d'abord que chaque citoyen est un internaute de fait. Que ce soit directement ou indirectement, toute personne est appelée à utiliser internet ou, tout au moins, à y avoir des données personnelles. Même votre arrière-grand-mère est probablement dans un album photo en ligne et, à ce titre, liée à internet. Dire que le parti Pirate est un défenseur du droit des internautes n'est donc pas faux, mais il serait plus exact de dire : « défenseur du droit des citoyens ».

Enfin, contrairement à ce qu'on pourrait croire à première vue, le téléchargement de musique n'est pas le cœur du problème. Il s'agit uniquement d'un symptôme. Et ce symptôme est révélateur d'un problème beaucoup plus profond de la société actuelle : la confiscation du pouvoir des individus par des entités comme les grandes sociétés privées ou les organismes gouvernementaux.

Ce que la polémique du téléchargement a mis en lumière est que les gouvernements étaient prêts à bafouer des libertés et des droits fondamentaux des citoyens uniquement pour préserver certains intérêts privés. La démocratie glisse doucement vers la ploutocratie et les récentes crises bancaires ne sont finalement qu'une autre facette de la même question.

Ce profond problème de notre société s'illustre de différentes façons, que ce soit à travers les brevets ou la propension des gouvernements à donner l'argent public à des entreprises privées sous prétexte de « créer des emplois ». Les conséquences de la crise économique ont également mis en exergue la déconnexion totale entre le pouvoir et le peuple au service duquel ledit pouvoir devrait être.

Dans toute l'Europe, on observe une caste politique peu renouvelée et opaque, où on n'entre que par cooptation. Les élus cultivent la tradition du secret, même lorsqu'il s'agit de négocier des traités qui concernent directement le citoyen. Fait paradoxal pour une démocratie, le peuple est de plus en plus écarté de ce qui a trait au pouvoir. Des manifestations, des pétitions, des mouvements de masse ou le lobbying intensif deviennent les seules armes pour se faire entendre, donnant voix à celui qui crie le plus fort ou finance les campagnes de lobbying les plus coûteuses.

La réaction directe des citoyens ne s'est pas fait attendre. Des mouvements comme Anonymous, 99%, Occupy Wall Street ou les Indignés sont l'expression d'une partie de la population qui ne se sent plus écoutée ni représentée par la classe politique. Le pouvoir n'a pas de sous pour payer nos retraites, mais paie des milliards aux banques ? Cela semble incompréhensible, injuste.

Plutôt que de rejeter le système en bloc, le Parti Pirate choisit de miser sur la légitimité démocratique. Pas de grands programmes, mais une méthode: le gouvernement doit être transparent, les décisions doivent être débattues sur la place publique, les propositions doivent être écoutées. Au lieu de la révolution, le Parti Pirate choisit l'évolution.

Parti Pirate photo CC
"Piratenpartei-Kopftuch" par Piratenpartei Deutschland

Car le monde change, de plus en plus vite. La technologie permettrait beaucoup d'améliorations positives, de simplifications, de transparence. Force est de constater que, jusqu'à présent, aucun parti n'a fait montre d'une réelle compréhension de cette évolution et semble s'accrocher à toute opportunité de pouvoir plutôt qu'à une réelle volonté de progrès.

Le credo du Parti Pirate est donc simple: rendre le pouvoir aux citoyens, remettre le gouvernement au service des individus et non l'inverse. Par défaut, faire confiance aux citoyens et, sauf preuve du contraire, les considérer de bonne foi. Les initiatives comme Wikipedia ou OpenStreetMap ont apporté la preuve qu'il était souvent plus productif de corriger les erreurs de quelques moutons noirs que de mettre des barrières à tout le monde.

De ce credo du pouvoir rendu au citoyen, Rick Falkvinge, fondateur du Parti Pirate Suédois, a fait découler huit grands principes fondamentaux, regroupés sous l'appellation « La roue des Pirates ».
1. Vie privée
Chaque individu a droit au respect de sa vie privée, de sa correspondance, de ses données, de sa position. Sans le droit à la vie privée, un gouvernement dispose d'un pouvoir disproportionné sur les individus.

2. Transparence
Le secteur public, les élus et le gouvernement sont payés par les citoyens. De ce fait, le citoyen devrait avoir accès, par défaut, de manière transparente et compréhensible à toutes les décisions, à tous les détails, à tous les documents. Le gouvernement est responsable devant les citoyens. Il y a bien sûr des situations où la transparence n'est pas souhaitable: ces cas sont considérés comme des exceptions (et non comme la règle) et doivent pouvoir être justifiés individuellement.

3. Ticks - ( Tools Ideas Culture Knowledge Sentiments)
Les outils, les idées, la culture, la connaissance et les sentiments doivent pouvoir être partagés et échangés sans restriction. Les citoyens doivent avoir le pouvoir de s'autoéduquer, de s'informer.

4. Humanisme

Tous les êtres humains naissent égaux et disposent des mêmes droits. Le gouvernement ne peut catégoriser ou discriminer certains groupes d'êtres humains.

5. Diversité

La société est fondamentalement multiculturelle dans tous ses aspects : techniques ou éducationnels. Aucune culture n'est privilégiée. Se revendiquer d'une culture ou d'une autre est le propre de l'individu et ne donne lieu à aucun droit ou devoir supplémentaire.

6. Résistance

La société doit être conçue pour résister aux possibles abus ainsi qu'aux problèmes prévisibles. Cela implique une décentralisation, tant technique que politique, ainsi que la mise en place de solutions durables.

7. Économie dégroupée
Les individus sont responsables de la production de richesse et non les grandes sociétés. Les citoyens doivent donc avoir le pouvoir de travailler à leur convenance, de voir leur travail encouragé et valorisé, qu'il soit bénévole ou non.

8. Une législation de qualité
Les lois doivent être nécessaires, proportionnées et efficaces. Elles doivent répondre à un problème clairement identifié, elles doivent résoudre ce problème et ne doivent pas créer de problèmes plus importants. Cela implique une analyse non idéologique et rationnelle.
Ces principes gouvernent la pensée pirate à travers le monde et cherchent à donner la base d'un cadre de réflexion qui soit avant tout pragmatique et efficace plutôt qu'idéologique.

Bien entendu, cette réflexion est fort théorique et beaucoup de réactions aimeraient voir des propositions concrètes sur l'emploi, la sécurité ou l'environnement.

Plutôt que de promettre tout et n'importe quoi, le Parti Pirate se concentre donc sur certains problèmes clairement identifiés (la réforme du droit d'auteur, du système de brevet) et sur la mise en place de plate-forme de « démocratie liquide », afin de permettre à chaque citoyen d'être entendu, de proposer des idées et d'avoir une influence sur les sujets qui lui tiennent à cœur.

La roue des Pirates peut également donner naissance à beaucoup d'idées, mais il est du ressort des candidats d'exprimer leurs propositions concrètes et de laisser les électeurs décider.

Le populisme, le clientélisme et l'action à court terme sont les maux de nos démocraties modernes. La vision du Parti Pirate est-elle la première étape vers la démocratie du troisième millénaire, une démocratie ou la liberté individuelle et l'efficacité pragmatique au service du citoyen supplanteraient l'idéologie et l'électoralisme ?

Et si ces idées étaient copiées par les autres partis, le Parti Pirate s'en réjouirait d'autant plus. Les idées, après tout, sont faites pour être piratées.
Par Ploum Publiée le 08/05/2012 à 08:05
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