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Édito : des sous et des hommes (et des brevets)

Le menace loin d'être fantôme

Ces derniers temps, les développeurs d’OS mobile et les fabricants de smartphones et de tablettes se livrent une guerre des brevets qui grimpe de niveau mois après mois. Quatre évènements majeurs ont ainsi eu lieu cet été :
  • Le rachat par un groupe d’entreprises (dont Apple, Microsoft et RIM) de 6000 brevets à Nortel pour 4,5 milliards de dollars.
  • L’interdiction (finalement levée) de la vente de la Samsung Galaxy Tab 10.1 en Europe après une plainte d’Apple. Des plaintes similaires ont plus tard été déposées contre les tablettes Motorola et tous les produits Samsung.
  • L’acquisition de la division mobile de Motorola par Google pour 12,5 milliards de dollars. Un record pour Google, dont le rachat le plus onéreux était auparavant DoubleClick pour quatre fois moins (3,1 milliards).
  • L’arrêt par HP des produits sous webOS, c’est-à-dire autant ses tablettes (TouchPad) que ses smartphones (Pre).
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L’acquisition de Motorola est intéressante pour Google vis-à-vis de ses téléphones et ses tablettes bien sûr, mais aussi et surtout pour ses brevets. Il faut dire que l’ex n°1 des ventes de téléphones aux États-Unis détient 17 000 brevets, et 7500 sont en attente de validation. L’intérêt de Google pour Motorola se trouve donc clairement du côté des brevets plus que des produits en eux-mêmes.

Dans le même but, mais à un degré moindre, HTC a récemment racheté S3 Graphics. Si les puces graphiques de la société américaine sont bien sûr intéressantes, le Taiwanais a surtout vu en S3 certains de ses brevets. De quoi lui permettre de négocier plus sereinement avec ses adversaires, et notamment Apple

Quant à la récente décision de Hewlett-Packard, elle n’est que l’une des conséquences de cette guerre acharnée. Nokia a abandonné Symbian. HP abandonne webOS. Et d’autres suivront malheureusement… Les spécialistes du marché sont de toute façon unanimes sur un point : il ne peut coexister 50 systèmes différents. Cela valait d’ailleurs autant pour les ordinateurs il y a une vingtaine d'années. Dans le passé, certains se rappelleront que de nombreuses machines différentes ont coexisté (Amiga, Atari, Amstrad, IBM PC, Mac, etc.).Aujourd’hui, le marché grand public se divise en trois OS principaux, dont un captant près de 90 % du secteur.

Côté OS mobiles, Android et iOS sont à l’heure actuelle les seuls à pouvoir vivre durablement, hors plaintes à base de brevets bien sûr. Reste à savoir si un troisième voire un quatrième OS arrivera à sortir du lot. BlackBerry OS de RIM est sur la pente descendente et WP7 comme Bada ne confirment pas assez pour le moment pour avoir des certitudes. Cependant, le marché évolue à une telle vitesse que dans un an, le bilan sera peut-être tout autre…

Mais pourquoi et comment en est-on arrivé là ? Le problème principal concerne le trio Apple, Microsoft et Google. Ce dernier, à cause d’Android, est clairement la cible à abattre. Ou à exploiter. Microsoft a ainsi réussi à négocier des royalties pour chaque smartphone Android vendu par HTC. La firme de Redmond réalise donc l’exploit de gagner plus d’argent avec Android qu’avec Windows Phone 7…

Les sommes en jeu sont de plus astronomiques. Les tablettes tactiles atteindront bientôt les 100 millions d’unités vendues en un an, et un milliard de smartphones devraient se vendre d’ici une poignée d'années. D’ici peu, les marchés des tablettes et des smartphones combinés devraient donc générer plusieurs centaines de milliards de dollars par an. De quoi faire tourner bien des têtes. Sachant que ces marchés pourraient bien concentrer une toute petite poignée d’acteurs, cela attise logiquement les convoitises… Vous imaginez dès lors les pressions sur les constructeurs et les opérateurs mobiles, ainsi que les impacts d’un bon ou mauvais choix stratégique. Une simple erreur peut coûter des milliards, à l’instar du marché automobile par exemple.

Si derrière cette guerre des brevets se cache un marché futur astronomique, il y a surtout une guerre économique que se livrent les acteurs du marché dès aujourd’hui. Pour la gagner, la stratégie sera capitale et l’argent plus encore. Quand Google rachète un Motorola, c’est en premier lieu parce qu’il peut se le permettre. Et à ce jeu là, tout le monde ne joue pas dans la même cour.

Rappelons ainsi les trésors de guerre des principaux protagonistes :
  • Apple : 76,2 milliards de $
  • Microsoft : 52,8 milliards de $
  • Google : 39,1 milliards de $
  • Nokia : 9,3 milliards de $
  • RIM : 3 milliards de $
Apple dispose donc d'une puissance financière 2 fois supérieure à celle de Google, 8 fois celle de Nokia et 25 fois celle de RIM.

L'attaque des clones

Pour obtenir des brevets, il n’y a que deux solutions : dépenser en R&D et en déposer soi-même ou en racheter. Pour le moment, Apple dispose de toutes les armes pour réaliser des rachats de grandes envergures. La pomme cumule d’ailleurs des milliards de dollars chaque trimestre, sans en dépenser un cent (ou si peu). Tôt ou tard, il faudra donc bien en faire bon usage. Et le jour où cela arrivera, Apple sèmera la panique parmi ses concurrents.

Pour le moment, Apple se contente de mettre un maximum de bâtons dans les roues de Google et de ses principaux partenaires (Samsung, Motorola, HTC, etc.). Il faut dire que l’iPhone et l’iPad génèrent déjà 68 % de son chiffre d’affaires. Loin devant les Mac (18 %) et l’iPod (5 %). Chaque point de part de marché vaut ainsi plusieurs centaines de millions de dollars. Or du côté des smartphones, Android fait de plus en plus d’ombre à iOS partout dans le monde, sans pour autant réduire les ventes de ce dernier néanmoins. Ce qui n’est pas le cas des autres concurrents, RIM et Nokia en tête.

Au final, à quoi faut-il donc s’attendre ? Des annonces importantes dans les mois qui viennent seront forcément faites, qu’il s’agisse de rachats, d’alliances ou de plaintes majeures. Il n’y a aucune raison que le rythme actuelle que nous vivons s’arrête aujourd’hui. Nous venons d’enchaîner ces derniers temps des évènements historiques dans le monde du mobile, et ce n’est pas prêt de finir. Après le partenariat entre Nokia et Microsoft, et le rachat de Motorola par Google, il ne serait pas surprenant qu’Apple passe à l’attaque. Même si Microsoft et Google disposent encore d’une marge suffisante pour réaliser des coups de grandes ampleurs.

L’avis de Thierry Sueur
(directeur de la propriété intellectuelle chez Air Liquide)

L’ARCEP, dans ses derniers cahiers, a interviewé Thierry Sueur, directeur de la propriété intellectuelle chez Air Liquide et président du comité « Propriété intellectuelle » du MEDEF. Si sa société est liée au secteur du gaz et n’a donc aucun rapport avec le secteur mobile, cela ne l’empêche pas d’avoir un avis sur la question. Deux passages ont notamment retenu notre attention. Ils apportent un point de vue assez intéressant à nos yeux.

Sueur : (…) souvent, dans une entreprise, l’inventeur est considéré comme « celui qui dépense de l’argent ». Or, si un chercheur coûte, certes, surtout, il rapporte !

L’ARCEP : Et dans le domaine des télécoms ?
 
Sueur : J’y venais. Dans ce secteur en particulier, l’innovation est un outil pour générer du cash. Les dépenses de R&D y sont substantielles et les activités de « propriété intellectuelle » et de « brevets » jouent probablement un rôle encore plus stratégique, et sans doute plus complexe que chez Air Liquide, ne serait-ce qu’en raison du lien entre brevets et normalisation.

Dans le domaine des télécoms, le licensing se pratique beaucoup. Fruits des travaux des opérateurs, des équipementiers et des autorités nationales, les normes et les solutions technologiques doivent être protégées par des brevets appartenant à tel ou tel acteur. Puis, les titulaires de ces brevets doivent prendre l’engagement de les mettre à disposition à des conditions « raisonnables et non-discriminatoires ». Ces redevances peuvent atteindre des montants substantiels : certaines sociétés, comme Qualcomm, gagnent plus avec le licensing qu’avec la vente de produits ! Cela peut atteindre des centaines de millions d’euros chaque année, une source de revenus que beaucoup d’industriels ne réalisent même pas en bénéfices… Les brevets de Nortel se sont négociés plus de quatre milliards de dollars ; c’est assez sidérant !

(…)

En Europe, notamment dans le domaine des télécoms, la relation entre norme et brevet est entourée de suspicions, ou du moins n’est pas aussi bien comprise qu’aux États-Unis. Le problème est culturel : Outre-Atlantique, on considère que le brevet est pro-compétitif, et l’on fait attention aux infractions éventuelles. En Europe, au contraire, on considère que la propriété industrielle pose de nombreuses difficultés avec le droit de la concurrence et qu’elle n’est que ponctuellement pro-compétition. Nous avons là deux horizons opposés qui s’affrontent !

Le rôle moderne, pro-économique de la propriété industrielle n’est pas encore complètement perçu par certains îlots européens comme la DG concurrence de la Commission européenne. On y pense fréquemment que le brevet, c’est le monopole, et que le droit de la concurrence, c’est la libre circulation des idées. Les réalités sont beaucoup plus subtiles : ce n’est pas l’un ou l’autre ; c’est l’un et l’autre.

Ce dernier point soulevé par Sueur est important. La situation actuel du secteur mobile montre clairement que les acteurs principaux souhaitent utiliser leurs brevets pour interdire la concurrence ou pour lui imposer des coûts qui de toute façon la rendront moins compétitive. Ce qui revient au même au final. Nous ne sommes pas pour l’instant dans une phase de brevets « pro-compétitifs », même si nous y viendrons certainement tôt ou tard. Le marché devra de toute façon trouver cet équilibre rapidement. Il ne pourra pas vivre bien longtemps à coups de procès et d’infractions de brevets. Reste à deviner les noms des vainqueurs.

Malgré son importance, Google est en danger. Les attaques incessantes d'Apple envers Samsung pousseront peut-être ce dernier à abandonner Android pour se concentrer sur Bada ou un autre OS (WP7 ? webOS ?). Il faudra de plus suivre la stratégie de Google au sujet de Motorola, que ce soit du côté des produits ou des brevets. Ces derniers pourraient par exemple devenir libres...
Nil Sanyas

Journaliste, éditorialiste, créateur des LIDD. Essentiellement présent sur Google+.

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Publiée le 20/08/2011 à 08:00

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