Hadopi & co très appréciées à Hollywood, moins à l'eG8

Petit retour... 85
La table ronde au eG8 dédiée à la propriété intellectuelle devait être du petit lait pour Universal Music. Vivendi, son propriétaire, est l’un des deux gros sponsors avec Orange de ce rendez-vous organisé par Nicolas Sarkozy. Un sponsoring à 500 000 euros pièce indiquait la Tribune, qui permet donc aux deux groupes d’avoir les plus gros logos sur le mur derrière toutes les interventions(*).

  hadopi eg8  

Donc, à 17h20 se sont réunis Antoine Gallimard (Gallimard), Jim Gianopulos (Fox), Frédéric Mitterrand, Pascal Nègre (Universal Music France) et Hartmut Ostrowski (Bertelsmann). Le tout orchestré par Bruno Patino, le directeur de France 5 et directeur général chargé du numérique à France Télévisions.

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Pascal Nègre au premier plan, Vivendi au second plan. Un ministre et un représentant des studios US à ses côtés. L’internet responsable, ex-Internet civilisé de Nicolas Sarkozy, avait là son contrat d’assurance en version premium.

Mais un invité de dernière minute a rejoint cette troupe. C’est John Perry Barlow, cofondateur de l’Electronic Frontier Foundation et membre des Grateful Dead. Celui-ci n’était pas prévu au programme et a donc été ajouté à la liste des conviés au dernier moment, manière d’apporter un peu de nuance au tableau monochrome.

Le débat Hadopi s'est apaisé, selon le ministre de la Culture

Dès le début, Mitterrand jette de l’eau sur le feu du droit d’auteur sur internet à coup d’affirmation : « Le débat s’est pacifié sur un plan : je crois que maintenant tout le monde reconnaît le principe même de la protection du droit d'auteur et l’idée que cette protection touche à l’essence même de ce qui nous importe : la création (…). Si on ne protège pas le droit d'auteur, on assiste à une sorte d’assèchement de la création, à la concentration sur les créations réputées ou espérées les plus populaires et on assistera à terme à la mort de la création. À cet égard, l'effondrement du marché des disques est révélateur des dangers qui menacent la création ».

Pour le ministre toutefois, il reste néanmoins des irréductibles : « Nous trouvons encore beaucoup de gens qui sont partisans du principe liberté = gratuité. Et qui donc ont des propositions à faire qui à mon sens ne tiennent pas la route et ne permettent pas d’assurer la juste rétribution des auteurs et des artistes ».

Hadopi est appréciée à l'étranger (Hollywood)

Le représentant de la Rue de Valois fera ensuite de l’analyse comparative autour d’Hadopi : « J'ai été très frappé par la différence d'approche qu’il y a en France dans une partie de l’opinion et à l'étranger concernant d'Hadopi. (…) En France, il reste un certain nombre de gens qui n’ont pas désarmé dans leur coquille à l’égard de cette institution, qui la présente toujours sur l’angle répressif, alors qu’en réalité elle a un effet d’entrainement considérable sur le plan pédagogique tandis que sa fonction répressive ne s’est pas encore vraiment manifestée ».

Mitterrand opposera ainsi la vision de ces irréductibles, qui seraient moins nombreux et la manière dont l’étranger contemple Hadopi. L’étranger dont il est ici question n’est pas l’Europe, l’Océanie, l’Afrique, mais la Directors Guild of America que le ministre citera en exemple. Une organisation qui représente tous les lobbies du cinéma, de la TV et de la radio. Chez eux, « Hadopi est considérée comme une avancée considérable dans la protection des droits. » Mitterrand : « Hadopi marche en France mais on ne le sait pas et aux États-Unis non seulement on le sait mais on s’y intéresse ».

Et à Éric Schmidt, CEO de Google, qui remarquait dans une précédente session que les technologies étaient toujours en avance sur les lois, il vaut mieux ne pas légiférer. Frédéric Mitterrand répondra : « Il y a des gens dans le gouvernement qui sont capables d’évoluer et dans le traditionnel jeu d’enfants des gendarmes et des voleurs, les gendarmes ont toujours une très grande capacité d’attraper les voleurs en plusieurs circonstances ».

Collaboration avec les FAI

Au fil de la discussion, le représentant de la Fox, Jim Gianopulos, demandera lui à Google de canaliser son énergie un peu plus vers la propriété intellectuelle plutôt que de prendre en photo des voitures devant des maisons… L’intéressé invitera alors les grands acteurs à des accords volontaires, notamment entre les FAI et les ayants droit. Cela tombe merveilleusement bien puisque ce sujet est celui défendu le même jour par le commissaire européen (UMP) Michel Barnier. « Si ce n’est pas le cas alors les gouvernements devront agir pour protéger la propriété intellectuelle pour protéger les créateurs (…) et notre industrie ».

L'extra-terrestre

La parole sera alors donnée à John Perry Barlow, le cofondateur de l’EFF et membre des Grateful Dead. « Vu la composition de cette table ronde, pour tout vous dire, je ne crois pas que je viens de la même planète ». Rejetant l’expression même de propriété intellectuelle, Barlow condamnera ces « institutions prédatrices qui se nourrissent des créateurs depuis des années », ajoutant que « depuis le début de cette conférence, ne parle que d’imposer que des normes que de certains secteurs d’affaires, milieux, centres de pouvoirs hérités d’un autre âge, avec l’objectif d’imposer ces normes sur l’avenir, que ces normes puissent produire de nouvelles idées ou non ».

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Devenir de bons ancêtres

John Perry Barlow : « En essayent de continuer d’imposer cet ordre ancien, de préserver ces modèles économiques éculés, sans reconnaître la relation qui existe entre la création et son public et comment monétiser cette relation-là à l’avenir, nous continuons à détricoter cet internet. Il serait certes merveilleux d’avoir des solutions pour détecter les atteintes à la propriété intellectuelle pour les éradiquer. Mais cela cassera le net ! Internet est un ensemble continu et si vous pouvez en contrôler quelque domaine que ce soit, vous pouvez en contrôler l’ensemble. Si vous commencez avec la propriété intellectuelle, on finira par contrôler toutes les formes d’expression qui vous déplaisent. Tout effort qui va en ce sens ne peut que porter atteinte à une promesse : pour la première fois de l’histoire de l’homme, on accorde à chaque être humain le droit de savoir, la possibilité de satisfaire sa curiosité au plus haut degré où qu’il ou elle se trouve. Nous lui conférons le droit de s’exprimer. C’est l’espèce dans son ensemble qui peut se conférer ce droit. Voilà un héritage d’une importance cruciale que nous pouvons laisser à nos enfants et si nous voulons dénier cet héritage uniquement pour la préservation d’institution qui sont peut-être déjà obsolètes, cela ne fera pas de nous de bons ancêtres. »

La réaction de Mitterrand sera immédiate : « Je ne peux pas souscrire à votre analyse (…) en quoi est-ce attentatoire à ma liberté que de vivre de mon travail artistique ? Vous avez une vision apocalyptique de la dictature qu’on l’aurait réussi à chasser par la porte et qui reviendrait par la fenêtre d’internet pour contrôler nos pensées et nos manières de fonctionner. Il s’agit de penser des solutions économiques à un problème économique. (…) Il n’est pas question de revenir sur la liberté d’expression, qui est un acquis. On parle du travail créatif qui est fait à la base ».

« L’expression est libre, mais les films coûtent de l’argent ! » ajoutera Jim Gianopulos.

L'homme qui valait trois trillions

La discussion se poursuivra encore avec l’intervention de Pascal Nègre, qui vissé à son papier, chiffrera à 3 trillions l’économie des industries créatives, industries que se doit de protéger l’État. « Nous avons besoin de mesure pour éviter les déserts culturels » insistera Nègre. « Personne ne peut sérieusement argumenter que le blocage de The Pirate Bay en Italie suite à une décision de la Cour Suprême porte atteinte à la liberté d’expression ». Nègre qualifiera TPB de « supermarché en ligne non autorisé », alors qu’« il y a d’autres services qui respectent la propriété intellectuelle ! » selon le patron d’Universal Music France qui milite lui aussi pour une collaboration avec les FAI, « un nouvel âge de partenariat et de coopération entre les gouvernements l’industrie technologique et les secteurs de la création ».

« Contrôler les distributeurs n’est pas contrôler la population » résumera Bruno Patino.

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"Vous essayez d'optimiser la valeur de la rareté"

John Perry Barlow contestera le chiffre de 3 000 milliards de dollars avancé par Pascal Nègre, soulignant qu’« avec vos méthodes, vous essayez d’optimiser la valeur de la rareté, mais cela ne contribue pas à la valeur de la création » Jeremie Zimmerman appuiera cette conception dans une question posée aux participants.

La Quadrature organisera d’ailleurs dès le lendemain un contre-G8 : outre Jérémie Zimmermann, de la Quadrature, on retrouvait le juriste Lawrence Lessig, le journaliste Jeff Jarvis, Jean-François Julliard (RSF) et Susan Crawford (ICANN). Lessig avait déjà affirmé sur la scène de l'eG8 que Hadopi était une loi mort-née. Là même où Xavier Niel l'estimera comme une "loi folle"; Lors de la conférence du contre-eG8, Jeff Jarvis se dira « effrayé par ceux qui sont effrayés par Internet », tous fustigeant les multiples tentatives gouvernementales pour prendre en main et restreindre les réseaux.

Dans un communiqué LQDN décrira le tableau actuel : « Les équipementiers réseaux vendent le matériel permettant aux régimes autoritaires de censurer les communications électroniques de leurs citoyens; les opérateurs télécoms essayent de prendre leur revanche sur Internet en attaquant la neutralité du Net; des services en ligne géants centralisés collectent, agrègent, vendent et laissent fuiter des données personnelles; les industries du divertissement s'obstinent à combattre le partage de la culture entre individus pour les forcer à la consommation passive ».

Et Jérémie Zimmermann de conclure : « L'eG8 est une mise en scène où un gouvernement déconnecté de la civilisation Internet espère apparaître en phase avec celle-ci en se montrant en compagnie de quelques leaders économiques du secteur. Cela ne serait que pathétique si ce n'était pas un écran de fumée masquant de dangereuses remises en cause des libertés fondamentales et une tentative de reprise en main de notre cher Internet. »

(*) Les autres sponsors ont payés soit 100 000 euros soit 250 000 euros. Apprécions la petite présence, parmi les sponsors de la Fondation Free. Une fondation dédiée aux oeuvres caritatives.
Publiée le 26/05/2011 à 08:27
Marc Rees

Journaliste, rédacteur en chef Droit, LCEN, copie privée, terrorisme, données personnelles, surveillance, vie privée, et toutes ces choses...

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