Édito : Pascal Nègre, la musique, la TV & le restaurant vietnamien

Sans contrefaçon 169
pascal negre loi hadopi riposte graduée DRMDepuis quelques jours, « Sans Contrefaçon », le livre de Pascal Nègre (président d’Universal Music et fervent Hadopiste), est disponible dans toutes les librairies. Je suis en train de le lire et les premières dizaines de pages sont déjà fort intéressantes. Elles reviennent notamment sur les années 80 et 90, et pour analyser le présent et prévoir le futur, il est toujours bon de connaître le passé. Profitons donc du point de vue de Pascal Nègre pour faire le point.

Ce dernier nous rappelle tout d’abord très vite les différentes sources de revenus d’une maison de disques :
  • Les nouveautés : il n’y a pas à argumenter sur ce point.
  • Le « back catalog » (jargon du secteur) : il s’agit tout bêtement des anciens morceaux enregistrés et encore propriétés du label. Le fond de catalogue qui s’est particulièrement vendu ces derniers temps est sans conteste celui de Michael Jackson. Les raisons de sorties de vieux morceaux sont d’ailleurs nombreuses :
    • La mort d’un artiste ou la date d’anniversaire de sa mort : cas Michael Jackson l’an dernier.
    • L’anniversaire d’une carrière : les 50 ans de carrière de Johnny Halliday par exemple.
    • Le retour en grâce d’un « vieil » artiste : Pascal Nègre prend en exemple Elton John, dont le « Very Best Of » a fait un carton lors de la sortie de sa nouvelle chanson pour le Roi Lion.
    • La sortie d’un nouveau support : ce point est capital et est largement confirmé par Pascal Nègre lui-même.
Le passage des vinyls/cassettes aux CD a ainsi eu des répercussions positives très importantes sur les ventes : « (…) le marché est dans une période d’euphorie. L’industrie avait failli mourir au début des années 1980 avec la baisse des ventes d’albums vinyle. Avec l’arrivée du CD, elle s’est remise en route et, au début des années 1990, elle tourne à plein régime : le public achète des nouveautés promotionnées par la FM et la télé comme jamais on ne l’aurait rêvé, et en plus il rachète massivement tout ce qu’il avait en 33-tours et en 45-tours, ainsi que les disques négligés à leur sortie. » (pages 32 et 33)

Pascal Nègre nous rappelle ici plusieurs choses. Tout d’abord, dans les années 80, le secteur est en crise. « Des labels ferment (…) Le métier est en pleine mutation (…) Un certain nombre de professionnels n’y survivent pas » (page 17) explique le PDG d’Universal Music. La suite sera donc bien plus rose grâce au CD. Mais ce nouveau support ne sera pas la seule raison du renouveau du secteur. Pascal Nègre insiste (inconsciemment ?) sur un point primordial sur de nombreuses pages : les médias, et plus particulièrement la télévision, sont un moyen très rapide et facile de vendre des disques. Et depuis la fin des années 80, il est en plus possible de faire de la publicité pour des artistes… Jackpot !

Les deux passages les plus emblématiques sur ce sujet sont ceux-ci :
  • Page 17 : « Bientôt débarqueront dans le disque des spécialistes du marketing soutenant que l’on peut tout vendre grâce à la pub télé, qui sera autorisée en 1988. Pendant un moment, ça fonctionnera. Pendant un moment seulement. »
  • Page 22 : « (…) le poids des médias audiovisuels est faramineux à cette époque. Un artiste, s’il en est d’accord, peut chanter la même chanson dans cinquante émissions différentes. »
Le rôle de la télévision

Concernant la crise des années 80, Pascal Nègre n’accuse pas le « piratage » (les fameuses copies de cassettes, notamment grâce aux radios). Il n’accuse d’ailleurs personne. Il ne fait que constater. L’apport de la télévision est par contre maintes fois cité, que ce soit via les émissions ou la publicité. Et c’est un point qu’il serait bon d’aborder en profondeur.

Pour « expliquer » la crise du disque, on a souvent mis en avant l’essor d’autres secteurs. Les jeux vidéo par exemple génèrent aujourd'hui un chiffre d’affaires largement supérieur au secteur de la musique, et même du cinéma. Or les dépenses des consommateurs ne sont pas extensibles…

Et la présence de la musique à la télévision a grandement évoluée ces dernières années, plutôt négativement il faut bien le dire. L'importance de la TV sur les ventes est pourtant toujours d’actualité. Le cas de Michael Jackson est symptomatique. Il n’a pas vendu des millions de disques que « grâce » à sa mort, mais aussi et surtout parce que ses chansons ont été matraquées partout et tout le temps pendant des jours, pour ne pas dire des semaines. Même René la taupe avec un tel matraquage pourrait se vendre massivement. C’est d’ailleurs ce qu’il fait…

Les musiciens et les chanteurs sont certes encore présents à la télévision, que ce soit par des émissions régulières (type « N'oubliez pas les paroles » présenté par Nagui sur France 2), des émissions spécialement dédiées à la chanson voire à un chanteur particulier, des émissions plus généralistes comme « On n’est pas couché » animée par Laurent Ruquier, ou des émissions spécialisées sur Arte ou des chaînes de la TNT, du câble et du satellite. Mais « Le Top 50 » n’existe plus depuis longtemps, M6 a un rôle bien moins important dans la musique qu’hier, et les émissions dédiées à la musique sont souvent loin de faire un tabac, hors exceptions. En somme, la visibilité du secteur aujourd’hui est bien inférieure à son âge d’or.

Ne serait-ce déjà pas une explication supplémentaire au recul des ventes, même s’il existe bien d’autres raisons ? Ces dernières sont d’ailleurs peut-être abordées dans le livre, mais comme dit en début d’article, je ne l’ai pas lu en intégralité.

Le livre est quoi qu’il en soit assez bien écrit (par Pascal Nègre lui-même ?), agréable à lire, globalement intéressant, avec des points de vue qui semblent vraiment francs, et avec des thématiques claires.

La théorie du restaurant vietnamien

Voici d’ailleurs les titres des différents chapitres par ordre d’apparition : « Malgré Julio » (référence à Julio Iglésias) ; « Le Vilain Petit Canard » ; « Président (première leçon) » ; « Qu’est-ce qu’un producteur ? » ; « Que de la soupe ? » ; « Un sur sept » ; « L’affaire Halliday » ; « À qui la musique appartient-elle ? » ; « À quoi sert la Star Ac ? » ; « Avatar de la chanson (vraiment) populaire » ; « La crise donc » ; « Le temps perdu, le terrain perdu » ; « Le massacre de la classe moyenne » ; « La théorie du restaurant vietnamien » et « Notre curieuse victoire ».

Cela fait donc pas mal de sujets différents abordés. Ils n’ont pas forcément de liens entre eux et finalement, il doit être possible de lire le livre dans le désordre. L’avant-dernier chapitre, celui sur la théorie du restaurant vietnamien, aborde beaucoup Internet ainsi que la Longue Traîne. Quelle est cette théorie ?

Se basant sur le fait que sur l’iTunes Store, la moitié des titres présents dans le catalogue n’est jamais téléchargée, et une grande partie n’est téléchargée qu’une seule fois, Pascal Nègre explique ceci : Dans un restaurant que nous connaissons bien, nous ne regardons plus au bout d’un moment la carte et ne commandons que nos plats préférés. Ce qui lui permet de dire : « De la même manière que la plupart des clients ignorent toutes les subtilités culinaires qui leur sont proposées dans le menu d’un restaurant vietnamien, les clients des sites de téléchargement vont vers très peu de références. »

Résultat, Pascal Nègre oppose cette théorie à la Longue Traîne : « Plus grand est le choix, plus le consommateur réduit le sien ; plus il est réduit, plus le consommateur varie le sien. »

Une théorie pas forcément bien expliquée dans le livre, qui peut d’ailleurs paraître insensée au premier abord. Pour Pascal Nègre, trop de choix perdrait le consommateur de musique, qui ne s’y retrouverait plus et foncerait donc dans les « classiques », sans chercher à découvrir de nouveaux artistes. Une logique qui, si elle se constate peut-être pour le moment, mériterait d’être approfondie…
Publiée le 06/11/2010 à 00:00
Nil Sanyas

Journaliste, éditorialiste, créateur des LIDD. Essentiellement présent sur Google+.

Soutenez nos journalistes

Le travail et l'indépendance de la rédaction dépendent avant tout du soutien de nos lecteurs.

Abonnez-vous
À partir de 0,99 €

Publicité