« Le piratage détruit les emplois » et la mémoire

Tera terre 277
Le « Rebonds » dans le Libération du jour est à lire avec un dispositif optique adapté. Le texte est signé par un certain Patrice Geoffron et son collège Philippe Hardouin. Le premier se présente sous son très sérieux chapeau de professeur à l’université Paris-Dauphine, le second, économiste et consultant. Le thème ? "Le piratage détruit les emplois" (la version gratuite).  Problème : leur texte oublie quelques détails d'importance... 



trois singes neutralité

Dès les premières lignes sont citées les conclusions de l’étude Tera sur le « coût » du piratage en 2008 et à l’horizon 2015. 

Les mots sont bien pesés : « ses conclusions éclairent le débat entre les tenants d’un renforcement de la propriété intellectuelle et ceux qui prônent la liberté d’accès au contenu sur Internet », « l’étude montre que les industries créatives représentent une part non négligeable (6,9%) du PIB européen et 6,5% des emplois (soit 14 millions d’emplois), comparables aux secteurs de l’automobile ou de la chimie », « cette étude démontre que l’accroissement de la diffusion d’Internet, l’augmentation du débit accompagnant le déploiement de fibre optique et la diversification de «technologies» du piratage (streaming et téléchargement direct complétant le peer to peer), sont autant de facteurs qui accroîtront mécaniquement les dégâts pour les industries créatives »

Éclaire, montre, démontre. N’en jetez plus. De ce triptyque nos deux chercheurs évaluent à 1,2 million le nombre d’emplois qui risquent d’être effacés du fait du piratage. Ce sont d'ailleurs les conclusions de l'étude Tera.

Confort idéologique de quelques eurodéputés de gauche

Nos deux protagonistes s’en prennent ensuite au « confort idéologique » qui doit vite « accepter les évidences économiques, culturelles et sociales ». Lesquelles ? D’un, le piratage est un « formidable frein à la croissance de nouveaux modèles économiques (en matière de musique ou vidéo) », de deux, « les conséquences sur l’activité économique et les emplois dans ces industries sont bien réelles et dramatiques ».

Leurs développements se poursuivent pour torpiller « les intervenants dans ce débat [qui] continuent à nier cette réalité avec un acharnement inquiétant et peu digne de leur charge ». Qui donc ? « Nous pensons ici aux prises de position répétées de quelques porte-voix du Parti socialiste au sein du Parlement européen ».

Ces vils politiques sont ainsi accusés de berner les eurodéputés trop naïfs afin de les « convaincre (...) de rejeter les orientations du rapport Gallo sur la mise en œuvre effective de la propriété intellectuelle [en expliquant] que pirater des contenus peut avoir un effet positif sur l’ensemble de l’économie puisque le pouvoir d’achat ainsi préservé peut être transféré vers l’acquisition d’un autre bien ! »

C’est donc tout vu : pour ces chercheurs, dans les institutions européennes, les pro pirates se résument à quelques députés européens de gauche. Lesquels tranchent avec les pro emplois, qu'on retrouve en négatif encore à gauche, mais surtout à droite. Beau tableau. Nos deux acteurs embrayent d’ailleurs ensuite pour défendre ces artistes qui sont dans la précarité, pour inviter tout le monde à soutenir les bras tendus, le fameux rapport Gallo, un rapport pro ACTA : il faut un « un renforcement de la mise en œuvre de la propriété intellectuelle, seule condition pour favoriser une offre numérique attrayante, accessible à tous »...

Sauf que…

Deux ou trois détails oubliés
 
1. Nos deux économistes qui fustigent le brouillage des eurodéputés doivent bien préciser qu’ils sont impliqués jusqu’au cou dans ce rapport Tera. Patrice Geoffron est un des associés du cabinet Tera et a dirigé ce rapport, quant à Philippe Hardouin, il a collaboré à cette étude.
 
tera cabinet Patrice Geoffron Philippe Hardouin


2. Nos deux économistes qui vocifèrent contre ces pro pirates oublient de préciser que ce fameux rapport a été commandé par la BASCAP (Business Action to Stop Counterfeiting and Piracy) organisme privé coprésidé par le numéro 1 de Vivendi-Universal. Société dont on connaît l'intérêt pour HADOPI et ses dégénérescences et qui est aujourd'hui impliquée dans la demande d'un brevet sur le filtrage par DPI

tera consultat BASCAP CCI étude impact économiquetera consultat BASCAP CCI étude impact économique

3. Nos deux économistes qui défendent bec et ongles le rapport pro ACTA de l’eurodéputé Marielle Gallo, oublient de préciser que l’étude TERA a été prise en référence lors de la présentation de ce rapport, créant ainsi une jolie boucle infinie.

michel barnier

michel barnier marielle gallo europe liste UMP

4. Nos deux économistes ont visiblement encore oublié de rappeler que Tera avait déjà remis un rapport à Albanel répondant miraculeusement aux critiques de la CNIL contre HADOPI. Le gendarme des libertés dénonçait un projet de loi sans « étude qui démontre clairement que les échanges de fichiers via les réseaux « pair-à-pair» sont le facteur déterminant d'une baisse des ventes dans un secteur qui, par ailleurs, est en pleine mutation du fait notamment, du développement de nouveaux modes de distribution des œuvres de l'esprit au format numérique ».

Tera avait alors publié un document où on estimait « l'empreinte économique en France de la copie illégale […] à une perte de 10 000 emplois », mais le cabinet nous avouait voir utilisé les chiffres fournis par l’industrie de la culture, faute de temps et de moyens.

Dans un passionnant billet sur ReadWriteWeb, Fabrice Epelboin notait « quelques » lacunes de l'étude de ce cabinet d'économistes hors pair (ou peer): « Sonneries téléphoniques ? Un business florissant qui se compte en centaines de millions… Oublié. Taxes sur les CD vierges et les disques durs ? Oubliées. Augmentation des revenus du spectacle vivant ? Oublié. Part de marché sans cesse grandissante du jeu vidéo dans le budget culture des Français ? Oubliée. Chiffre d’affaires des réseaux sociaux en ligne orientés musique, tel que MySpace ? Oublié. Radios en ligne ? Oubliées. Auto-production d’un nombre grandissant d’artistes qui décident de voler de leurs propres ailes ? Oublié. Nouveaux réseaux de distribution alternatifs ? Oubliés. Et enfin, l’explosion du marché de l’occasion C2C sur le segment des produits culturels ? Oublié ».

source dossier piratage equancy albanel
Notons la part des études scientifiques du rapport Tera lors d'Hadopi

5. Nos deux économistes qui chérissent tant le rapport de l’UMP Marielle Gallo oublient que d’autres gauchistes pro pirates se cachent au sein même de la cour des comptes américaine (GAO Government Accountability Office). Là, l'institution explique que les effets globaux du piratage sont très mal estimés car les études oublient de prendre en compte dans leurs modèles macroéconomiques le fait que l’argent économisé par le piratage est tout de même dépensé et est donc réintroduit dans l’économie. Dépensé ailleurs, il crée donc inévitablement des emplois. Ce rapport américain mentionne même «une étude [qui] montre que le téléchargement illégal a un effet positif sur le bien-être des consommateurs ».

Rapport GAO chiffre piratage effet
économique

On mentionnera encore, et encore, et encore la petite phrase de Patrick Waelbroeck, maitre de conférences à l’ENST qui souligne que « malgré l’eau du robinet, les marchands d’eau en bouteille gagnent de l’argent ».
Publiée le 12/05/2010 à 12:25 - Source : Merci (a)
Marc Rees

Journaliste, rédacteur en chef Droit, LCEN, copie privée, terrorisme, données personnelles, surveillance, vie privée, et toutes ces choses...

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